vendredi 8 juin 2018

Tant que des militaires encore vivants peuvent être impliqués, le silence restera la règle...

- Vous êtes l’un des militants les plus actifs dans la quête de vérité sur la disparition de Maurice Audin. Qu’est-ce qui vous motive essentiellement ? Ma motivation principale est liée à mon «expérience» d’appelé pendant la Guerre de libération de l’Algérie. J’ai passé 9 mois, de juin 1961 à mars 1962, à la Villa Susini, seul lieu à Alger où la pratique de la torture a été mise en œuvre pendant toute la période du conflit puisque les autres centres n’ont été actifs que quelques mois ou quelques années. Quand on découvre sur place l’horreur de ces pratiques et qu’on se sent impuissant, pris dans une sorte de prison à ciel ouvert, on ne peut ensuite que se révolter et condamner sans aucune circonstance atténuante ce que représente ce type de crimes contre l’humanité. Alors, tout naturellement, le cas emblématique de Maurice Audin devient un objectif prioritaire, un objectif de vie, pour que ce crime d’Etat soit enfin reconnu comme tel. Il faut que la vérité soit connue sur les conditions de son assassinat (ordre hiérarchique, «accident» lors d’une séance de torture ou «jeu» macabre…) et sur ce qu’est devenu son corps. C’est une nécessité absolue de vérité, pour sa famille, ses amis, pour l’histoire... C’est la raison fondamentale pour laquelle je suis intervenu à plusieurs reprises, soit à titre individuel, soit comme responsable associatif, auprès des plus hautes autorités de l’État, et à ce jour sans succès mais pas découragé. - Comment jugez-vous l’avancée de l’affaire, particulièrement depuis la présidence de François Hollande ? François Hollande, en publiant le communiqué de l’Elysée du 18 juin 2014, a fait un pas important en déclarant qu’Audin «ne s’est pas évadé, il est mort durant sa détention». Cela remettait donc en cause la version officielle rocambolesque à laquelle personne ne croyait. Or, le communiqué évoquait l’existence de documents et de témoignages «suffisamment nombreux et concordants» qui ont infirmé la thèse de l’évasion. Donc, le 5 septembre 2014, à l’occasion d’une cérémonie présidée par le général De Villiers où j’étais invité, j’en ai profité pour lui remettre une lettre ouverte demandant à ce que lesdits documents et témoignages soient rendus publics. Puis, le 25 mai 2015, je suis intervenu auprès du président de la République pour demander, entre autres, que l’on puisse connaître ces éléments. - Etqu’est-ce que cela a donné ? Aucune réponse ! Cela m’a d’ailleurs valu des ennuis avec le Général Schmitt qui m’a fait condamner pour diffamation. J’avais écrit dans mes requêtes que Schmitt, officier de renseignements durant la période de la Bataille d’Alger, même s’il a pris son poste après la «disparition» de Maurice Audin, aurait pu quand même savoir comment ce prisonnier était disparu car il était chargé d’enquêter sur des attentats qui ont été perpétrés avant l’arrestation du militant communiste. Malheureusement, la justice française m’a condamné et confirmé que ce militaire ne savait rien sur cette question. Ceci dit, en analysant ses deux livres témoignages évoquant cette période, on peut être un peu dubitatif. De manière générale, sous la présidence de Hollande, on constate une certaine avancée, mais ils restent beaucoup d’interrogations qui ne permettent pas, sur le fond, de connaître la vérité. - Contrairement à ce que pensent et disent beaucoup d’observateurs, vous considérez qu’Emmanuel Macron semble reculer par rapport aux pas franchis jusque-là par l’Etat français. Pourquoi ? Les déclarations du candidat Emmanuel Macron donnaient un sérieux espoir. Lors de son voyage en Algérie, il avait déclaré que le colonialisme est un crime contre l’humanité. Quelques semaines plus tard, le 5 mai 2017, il s’est engagé devant la rédaction de Mediapart à prendre des «actes forts» sur cette période de notre histoire. Toutefois, le 26 mai 2017, à l’occasion du 60e anniversaire de la disparition de Maurice Audin, une lettre ouverte, que j’ai coordonnée avec l’historien Gilles Manceron, a été envoyée à M. Macron en tant que président de la République en lui demandant de faire la lumière sur la vérité historique relative à cet assassinat. Deux mois plus tard, une réponse affligeante de son chef de cabinet nous parvenait : «Je puis vous indiquer que le sujet est connu du chef de l’Etat et des membres de son cabinet qui ont été attentifs à votre démarche.» Une année plus tard, rien de nouveau, pas de complément à cette réponse laconique. Par ailleurs, Cédric Villani, très proche d’Emmanuel Macron, a communiqué sur les intimes confidences de notre Président : Maurice Audin aurait été assassiné (ou exécuté) par l’armée. Mais selon ces mêmes confidences, il n’existerait aucun document ou archive pour permettre de donner une certitude. Mais alors, que sont devenus les témoignages et les documents évoqués par son prédécesseur ? Je pense sincèrement, que l’armée française reste la «Grande Muette». Tant que des militaires encore vivants peuvent être impliqués, le silence restera la règle absolue dans l’affaire Audin. - Mais M. Macron pourrait quand même reconnaître le statut de «crime d’Etat» dans cette affaire, non ? Evidemment qu’il devrait le faire. Ce serait dans le sens de ses engagements de candidat, même s’il a souvent été ambigu dans ce domaine. Plus d’un an après sa prise de fonction, on constate qu’il ne semble pas prendre le chemin espéré ! Quant à ses «confidences», on peut les interpréter de deux façons : soit il a une certaine volonté de concrétiser l’évidence qu’il s’agit d’un crime d’Etat mais il prend son temps pour connaître toute la vérité ; soit, il n’ose pas entamer un nouveau conflit avec la hiérarchie de l’armée compte tenu des difficultés qu’il a rencontrées avec elle au début de son quinquennat. En effet, les militaires refuseraient certainement de mettre en accusation certains des leurs. - Que proposez-vous comme démarche à entreprendre par le gouvernement français pour répondre à l’ensemble des questions posées dans ce dossier ? On imagine que toute archive compromettante pour l’armée a été expurgée ou du moins édulcorée dès le début des faits. J’ai fait l’expérience de cette pratique quand j’ai consulté des archives qui concernaient mon bataillon. Néanmoins, on peut supposer que François Hollande n’a pas fait sa déclaration de 2014 sans des éléments très concrets. Logiquement, il s’est exprimé à partir de témoignages et de documents, reconstitués par les militaires de l’époque encore vivants avec la collaboration de l’ancien chef d’état-major des armées, le général De Villiers. Il est d’ailleurs probable, du moins on peut le supposer, que l’État-major n’a fait qu’une communication orale sans dévoiler concrètement les documents et témoignages de façon concrète. Donc, même si pour l’armée il n’est pas question de dévoiler publiquement ces informations et elles doivent rester soumises au «secret-défense», il faut qu’on puisse y accéder. Par ailleurs, il y a eu l’idée de faire une commission d’enquête, évoquée le 13 avril 2018 par les députés Sébastien Jumel et Cédric Villani. Cette procédure, certes longue, aura le pouvoir d’imposer aux personnes sollicitées de répondre aux questions posées et de les poursuivre en justice s’il s’avérait que leurs témoignages sont mensongers. Depuis, on semble s’orienter plutôt vers une mission d’information, pilotée par l’Elysée, avec la crainte que les auditions ne se font pas sous le serment de vérité. Dans ce cas, les personnes sollicitées ne seront pas contraintes de répondre ou de coopérer, y compris les militaires ayant servi à Alger dans la période des faits. On risque alors de ne pas rassembler assez de preuves pour avoir la certitude qu’il s’agissait d’un crime d’État. Ce serait une façon d’enterrer la question et d’interdire à toute la vérité d’être connue. Mais quoi qu’il arrive, le débat pour connaître la vérité sur l’assassinat de Maurice Audin se poursuivra. Il démontre la nécessité d’un combat, sans doute encore long, pour que les crimes contre l’humanité, les crimes d’Etat et les crimes de guerre commis pendant la Guerre d’Algérie soient enfin reconnus et condamnés par la France.  

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