jeudi 7 juin 2018

L’opposition pressée de réinventer son discours

C’est le genre de rencontres dont on sort avec des étoiles dans les yeux, des rêves plein la tête et le moral gonflé à bloc. Et tout devient alors possible, même la démocratie en Algérie ! D’ailleurs, la rencontre à laquelle nous faisons ici allusion, et que l’on doit à nos amis de l’IRD, l’Initiative de la refondation démocratique, traitait exactement de cela : comment rendre le projet démocratique possible ? C’était ce lundi après le f'tour, au siège du MDS, le tout agrémenté d’une collation toute ramadanesque. L’intitulé exact de la rencontre se voulait un brin ironique : «Y a-t-il encore une voie pour la démocratie ?» «Le titre peut sembler provocateur, mais la situation politique à moins d’une année de l’élection présidentielle rend cette interrogation pertinente», lit-on dans le texte de présentation. Cela s’est articulé autour de deux conférenciers de renom, deux militants chevronnés qui ont roulé leur bosse dans les luttes démocratiques, occupé des charges partisanes, des mandats électifs, avant de lancer ce nouveau sigle il y a trois ans : l’IRD. Il s’agit de Tarik Mira et Hamid Ouazar. Et pour modérer le débat, on pouvait compter sur l’arbitrage pédagogique d’un «jeune homme» de 81 ans : Si Mohamed Baghdadi, et sa verve flamboyante. Rappelons que Si Mohamed est l’un des animateurs les plus en vue du Forum social Algérie et du Forum des démocrates. Devant un parterre pas trop garni mais de grande qualité, il faut le dire, M. Baghdadi fera d’emblée remarquer que l’intérêt premier de ce genre de débats est d’investir le champ de la réflexion et «ne pas laisser un terrain vague devant la dispersion». Car, observe-t-il, «les forces démocratiques se distinguent beaucoup plus par leur désunion que par leur volonté de rassemblement pour essayer de penser ensemble». Les contours de la discussion se préciseront assez vite : il s’agit de disséquer deux ou trois questions centrales : que faire face à l’immobilisme oppressant dans lequel semblent engluées opposition politique et société civile ? Comment faire bouger le système sans basculer dans le chaos ? Quelle est la recette pour dépasser les clivages, faire front et agir ensemble ? «Le paysage politique est dévasté» Tarik Mira se charge de dresser un état des lieux et son constat, il le dit d’entrée, est «accablant». «Depuis l’interruption du processus électoral, le régime avait épargné quelques virtualités démocratiques. Les droits sont reniés et le paysage politique est dévasté, sans se renouveler. Pour arriver à cette situation extrêmement autoritaire, l’administration et la justice sont mises à contribution, mobilisées par un régime qui confond ses intérêts propres et ceux de l’Etat», assène l’ancien député. A l’appui, il énumère toute une série de violations caractérisées qui ont émaillé l’actualité de ces derniers mois : persécution des Ahmadis, arrestation de blogueurs et de journalistes, répression des médecins résidents, pressions économiques sur la presse indépendante… Décryptant l’évolution de l’action partisane, il note : «Le pluralisme induit par les événements dramatiques d’Octobre 1988 a atteint ses limites. Force est de constater que cette voie bute sur une impasse à cause de la fraude électorale qui fausse toute la compétition.» La démocratie représentative «est vidée de son sens». «L’Algérie fait partie des premiers pays qui ont accepté le jeu pluraliste sans démocratie», lâche le conférencier en forme de boutade. «Les candidatures sont plus destinées à témoigner qu’à agir» Tarik Mira use habilement d’une litote pour aborder le 5e mandat : «Vous remarquerez que je ne parle pas du 5e mandat qui, à tort ou à raison, est devenu le sujet de prédilection des médias traditionnels et sociaux», glisse-t-il avant de préciser le fond de sa pensée en disant : «Nous considérons que ce sujet n’est pas fondamental pour une alternative démocratique. Si en effet le départ de Bouteflika donnera un sens éthique à cette perspective, le régime perdurera, car aucune force politique, aucun regroupement aujourd’hui n’est capable d’inverser le rapport de force. Le jeu est truqué. Dans cette situation, les candidatures sont plus destinées à témoigner qu’à agir et changer les choses.» Il s’interroge avec gravité : «Que faire dans ce champ de ruines où le rejet politique est assimilé au rejet de l’instrument partisan ?» Tarik Mira préconise de privilégier le travail à moyen terme «en se donnant le temps d’investir la société civile dont les animateurs doivent inventer des instruments de lutte». «Aujourd’hui, il faut s’engager dans la cité pour que demain, le courant démocratique soit apte à mobiliser au sein de la société les acteurs du changement. L’alternative démocratique est à ce prix, elle doit dépasser ce qui existe déjà», a-t-il conclu sa communication. Hamid Ouazar enchaîne par cet aveu amer : «Le doute et l’abattement commencent à gagner les militants les plus aguerris.» Ceci à cause du fait que «l’hypothèque sur la perspective démocratique persiste depuis plusieurs décennies». D’après l’ancien député FFS, l’un des points de divergence des forces démocratiques, «c’est l’appréciation de la nature du régime». «En Algérie, la nature du régime est souvent jugée à l’aune des intérêts partisans et non par rapport à la norme démocratique», ce qui fausse, poursuit-il, «notre perception de la riposte la plus adéquate pour faire aboutir notre combat». Cela a «conduit à des errements en termes de stratégie», constate-t-il. Rupture radicale et transition démocratique L’orateur juge que depuis l’instauration du multipartisme, l’opposition s’est enfermée dans «une alternance entre la participation aux élections et le boycott des élections. Les partis basculent ainsi alternativement d’une opposition systémique à une opposition programmatique». Hamid Ouazar prescrit une forme de radicalité en plaidant pour une rupture totale avec le système, en commençant par le rejet de son agenda et ses échéances électorales. «Durant les 20 ans du règne de Bouteflika, le pouvoir a opéré une tromperie habile où il conjugue les mécanismes et les procédures démocratiques au système totalitaire et autocratique afin de se conférer en apparence la légitimité qui lui faisait défaut et se donner une image acceptable au regard de la démocratie qui s’est imposée comme norme dans les relations internationales», analyse-t-il. Ouazar est catégorique : «La voie du changement ne peut résider que dans une logique externe au système : c’est la voie de la rupture qui est antinomique avec celle de la conquête du pouvoir. Elle suggère de laisser le pouvoir face à lui-même afin d’ouvrir la voie à une transition démocratique.» Il insiste : «Le boycott des échéances politiques du pouvoir est à ce titre un impératif de rupture.» Hamid Ouazar considère que «la transition dans sa philosophie doit créer les conditions d’une rénovation constitutionnelle, juridique, politique et idéologique» avec, en ligne de mire, l’instauration d’une «République démocratique et sociale». «Le grand problème, c’est la société» Le débat est à présent ouvert. Si Mohamed Baghdadi donne la parole à la salle. L’occasion de voir fleurir des réflexions plus pertinentes les unes que les autres. Le sociologue Zoubir Arous a pointé une anomalie récurrente dans le discours d’une partie de l’opposition : sa focalisation sur «le pouvoir» en épargnant le corps social. Or, «le grand problème, c’est la société», tranche Zoubir Arous. «Le système tire sa force des mentalités qui sont à l’œuvre au sein de la société», appuie-t-il, estimant que de larges pans de la société algérienne contemporaine sont «hostiles à toute pensée libre». En témoigne l’agression dont a été victime Ryma, une jeune joggueuse dont le seul «tort» est d’être sortie faire du footing avant l’iftar. Le sociologue cite également les violences commises à l’encontre des Ahmadis. En outre, il met en exergue ce qu’il appelle «l’obsession du 100% à tous les niveaux» qui, à l’image des scores électoraux totalitaires, incarne ce syndrome du «100% d’accord, que ce soit dans la façon de vivre, de s’habiller, de pratiquer la religion…» Consensus pathologique où aucune voix discordante n’est tolérée. Il répète : «La société est complice de ce régime corrompu», en soulignant que «plusieurs franges bénéficient de cette corruption généralisée». Pour Zoubir Arous, «Bouteflika est devenu une marque commerciale» et tout le monde fait des affaires avec cette marque. Pour un large mouvement citoyen non partisan Pour sa part, Sabrina Rahimi, présidente de l’Observatoire citoyen algérien (OCA), plaidera pour un large mouvement citoyen non partisan. «Sous quelle bannière nous rassembler ? Je dirais la citoyenneté avant tout. Il faut aller vers une plateforme citoyenne où tout le monde pourrait se retrouver», propose-t-elle. Tarik Mira abonde dans le même sens. Pour lui, l’engagement citoyen passe par l’associatif et le socle naturel d’un tel cadre est le mouvement associatif. «Il faut être acteur dans la société. Il faut créer des associations au niveau des communes», conseille-t-il, le travail à l’échelon municipal offrant, outre les vertus de l’action de proximité, l’avantage de la souplesse administrative. Après avoir milité durant de longues années au FFS puis au RCD, Tarik Mira dit préférer aujourd’hui le travail associatif et l’action sociale et culturelle. D’ailleurs, il s’est beaucoup investi ces dernières années dans une organisation locale basée à Tazmalt : l’association culturelle Timitar. «Il faut de nouveaux acteurs. Aujourd’hui, la voie partisane est bouchée», concède Tarik Mira. Si Mohamed Baghdadi prend le relais pour mettre l’accent sur la nécessité de se rapprocher de la jeunesse et sur l’indispensable travail de transmission sans lequel aucun projet de société n’est viable à long terme. «Assez de théorie !» tonne-t-il. «C’est bien de théoriser, mais une fois qu’on a agi.» «Il faut plonger dans la réalité, se mettre au plus près du peuple, de la jeunesse. Nos jeunes sont en proie à la drogue, aux crimes, à la violence, qui instaurent un ordre que nous ne connaissions pas. Telle est la réalité de notre société !» «La crise est dans l’élite» Ahmed Badaoui, autre membre de l’IRD, souligne la responsabilité des élites dans le statu quo mortifère où nous macérons. «Le changement est d’abord l’affaire d’une élite qui l’inspire et le provoque. C’est l’affaire des élites politiques, littéraires, artistiques… En 1954, le Mouvement national était miné par une crise terrible, mais une élite a lancé la Révolution et le peuple s’en est emparé. Mais le déclencheur initial, c’était une élite. Aujourd’hui, la crise est dans l’élite algérienne, ses politiques, ses écrivains, ses cadres, ses avocats, ses enseignants, ses poètes, ses militants… Si cette élite sort de son sous-développement intellectuel et mental, elle peut constituer une locomotive pour le changement», martèle l’impétueux syndicaliste. Autre parole précieuse : celle de Mohand Ouali Aït Yahia, cadre valeureux qui a eu le mérite d’initier le tout premier Conseil consultatif des Jeunes (CCJ) dans la commune des Eucalyptus. Il est aussi coordinateur de la Maison des droits de l’homme et du citoyen de Tizi Ouzou. Mohand Ouali regrette l’absence d’accumulation dans les strates de nos luttes intergénérationnelles : «La génération de 1954 a bénéficié de l’expérience de 1927 (celle de l’Etoile nord-africaine, ndlr)», fait-il remarquer. «Aujourd’hui, chaque génération de militants part de zéro. Il n’y a pas d’écrit», déplore-t-il. L’intervenant a appelé de ses vœux la multiplication de ce genre de forums en regrettant l’absence d’espaces d’échange (autres que les réseaux sociaux), où les Algériens pourraient véritablement se parler. «Le problème est qu’on ne sait pas se parler. Il faut élargir ces rencontres, c’est un passage obligé», insiste-t-il. Aller vers les jeunes Le Dr Omri Souad, médecin qui se trouve régulièrement en contact avec les jeunes du fait qu’elle encadre, confie-t-elle, des stages de secourisme, a attiré quant à elle l’attention de l’auditoire sur l’urgence de mener un travail de réflexion qui associât nos enfants. «L’éducation nationale a bousillé le potentiel de réflexion de nos enfants», s’émeut-elle. «Les jeunes ne comprennent pas ce qu’on dit. Il n’y a qu’à voir combien de personnes de moins de 40 ans il y a dans cette salle.» Elle déplore dans la foulée l’entre-soi de l’opposition algérienne et l’attitude de certains militants progressistes qui «se parlent entre eux» et «prennent le peuple de haut». Elle évoque aussi un problème d’approche, en recommandant aux acteurs d’affiner leur technique et leur méthode autour d’un objectif précis. «Il faut revenir à des gestes basiques qui touchent tout le monde», dit-elle en témoignant à partir de sa propre expérience de formatrice. Enfin, Yacine Teguia, le secrétaire général du MDS, a tenu à relativiser la notion de rapport de force et ses relents défaitistes en indiquant qu’il faut aussi tenir compte du rapport de force international. Il cite l’exemple de Mandela et de l’ANC dont la victoire devait beaucoup à la vague de soutien internationale dont ils ont bénéficié. Sur le front interne, ajoute-t-il, «il y a des luttes qui sont menées et qui participent à la construction d’un autre rapport de force, une nouvelle conscience. Il faut en permanence faire en sorte que l’échec de ces luttes ne soit pas l’échec de LA lutte». Il convoque une nouvelle fois Mandela et ce mot d’ordre, ces mots d’or : «Je ne perds jamais. Soit je gagne, soit j’apprends.»  

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