vendredi 8 juin 2018

L’assassinat de Maurice Audin est un crime d’Etat quels qu’aient été les décideurs et les exécutants

- Quels sont les faits historiques avérés dans l’affaire Audin ? Durant le premier semestre de 1957 –que l’historien Gilbert Meynier proposait d’appeler non pas la «Bataille d’Alger» mais plutôt la «grande répression d’Alger» – Maurice Audin, jeune assistant de mathématiques à l’université d’Alger, a été enlevé à son domicile dans la nuit du 10 au 11 juin par des parachutistes français. Transporté vers un centre de détention à El Biar, dans ce qui était alors l’avenue Georges-Clemenceau (aujourd’hui Ali Khodja), il a été torturé puis assassiné, probablement le 21 juin. A cette période, de la même façon, des milliers d’Algériens ont été enlevés, torturés et ensuite assassinés. Des historiens travaillent sur la liste de ces victimes dont les familles ont essayé, en vain, d’avoir des nouvelles. Plus de mille fiches les concernant ont été retrouvées dans les archives. Des Européens favorables à l’indépendance de l’Algérie ont été, eux aussi, arrêtés et parfois torturés. Maurice Audin est l’un d’entre eux. Mais il est le seul parmi eux à avoir été finalement assassiné par l’armée française durant sa détention. - Pouvez-vous nous expliquer pourquoi il s’agit d’un crime d’Etat ? L’arrestation de Maurice Audin, sa détention, les tortures qu’il a subies et son assassinat ont été rendus possibles par le fait que les autorités françaises officielles avaient chargé, le 7 janvier 1957, tout à fait explicitement et légalement, la 10e division parachutiste commandée par le général Massu du maintien de l’ordre à Alger. Elles se sont basées sur des textes officiels parfaitement légaux, notamment la loi des pouvoirs spéciaux votée par le Parlement français, le 12 mars 1956, à la demande du gouvernement Guy Mollet. Le 16 mars, ladite loi a été publiée au Journal officiel de la République française. Elle fut suivie, le 17 mars, d’un décret autorisant le ministre résident – en l’occurrence Robert Lacoste, qui était bien installé à ce poste entre février 1956 et mai 1958, et gouvernait l’Algérie en plein accord avec le chef d’état-major des armées, Raoul Salan – à prononcer l’assignation à résidence surveillée contre toute personne dont l’activité s’avère «dangereuse pour la sécurité de l’ordre public» et, surtout, à déléguer des pouvoirs civils aux militaires. Donc l’assassinat d’Audin est un crime d’Etat quels qu’aient été les décideurs et les exécutants ; même si on peut penser que les décideurs sont à chercher du côté de Lacoste, Massu et Salan ; même si la France se trouvait à ce moment sans gouvernement, puisque le gouvernement Guy Mollet était tombé le 21 mai. Le 7 juin, le président de la République, René Coty, a fait appel à Maurice Bourgès-Maunoury qui était pire encore dans son jusqu’au-boutisme colonial que son prédécesseur. Le 19 juin, il annonça la composition de son gouvernement dont faisait partie André Morice (l’initiateur de la meurtrière «ligne Morice»), Max Lejeune (l’auteur de l’acte de piraterie internationale du détournement de l’avion des cinq chefs du FLN) et Robert Lacoste (confirmé dans ses fonctions). C’est à ce moment-là, vraisemblablement, que Paris a appris ce qui s’est passé avec Maurice Audin. Mais cela n’empêche pas que l’Etat est responsable du crime. - Comment jugez-vous l’évolution de l’affaire entre 1957 et 2018 ? Le 22 juin 1957, Josette, épouse de Maurice Audin, reçoit la visite de deux parachutistes qui parlent de lui au passé. Quand, le 1er juillet, elle est reçue par le colonel Trinquier, il lui dit que, le 21 juin au soir, au cours d’un transfert où il avait été assis seul, non menotté, à l’arrière d’une jeep, son mari s’est évadé. Elle ne croit pas une seconde à cette fable ridicule, sachant que les disparitions de prisonniers lors d’une tentative d’évasion étaient à l’époque la couverture habituelle des exécutions sommaires. Elle accuse les parachutistes de l’avoir tué et dépose plainte pour homicide volontaire. L’armée organise ensuite une fausse évasion afin que de vrais témoins de celle-ci puissent en attester. Mais l’historien Pierre Vidal-Naquet décrypte le stratagème de cette fausse évasion qui est balayé par le Comité Maurice Audin. Un autre récit lui est alors rapporté : Audin aurait été étranglé lors d’une séance de torture par le lieutenant Charbonnier. Ce récit servait-il à tenter de dissimuler un assassinat sur ordre ? Rien de tel n’a été démontré. L’instruction judiciaire de l’affaire a été bloquée par le pouvoir politique en 1960 et éteinte en 1966. Une autre plainte n’a pas abouti. Mais sous les présidences de François Hollande puis d’Emmanuel Macron, des faits nouveaux sont intervenus. Une journaliste du Nouvel Observateur a publié, en 2012, un document inédit et un livre a rapporté, en 2014, des propos qu’aurait tenus le tortionnaire Aussaresses peu avant sa mort. Le 18 juin 2014, François Hollande a publié un communiqué déclarant que Maurice Audin était mort durant sa détention. Enfin, Cédric Villani a rapporté à plusieurs reprises (à l’université Jussieu le 12 janvier, à L’Humanité le 22 janvier et à l’Assemblée nationale le 14 février 2018) les propos d’Emmanuel Macron qui lui a dit que Maurice Audin aurait été «assassiné ou exécuté» par l’armée française. - Certains disent qu’Emmanuel Macron semble vouloir épargner l’Etat français de sa responsabilité dans ce dossier en confiant le travail d’enquête aux seuls historiens. Qu’en pensez-vous ? Ce que doit faire Emmanuel Macron, c’est reconnaître, d’abord, qu’un crime d’Etat a été commis. Qu’il répète publiquement ce qu’il a dit à Cédric Villani. Ensuite, mais indépendamment, qu’il facilite le travail des historiens en leur donnant accès à toutes les archives et en autorisant les militaires à dire ce qu’ils savent sur cet assassinat. Cette reconnaissance nécessaire est tout à fait indépendante du travail que les historiens continuent à faire sur le contexte de ce crime d’Etat. En particulier sur le parti auquel appartenait Audin, le PCA, dont les responsables ont décidé en 1955 de rejoindre la lutte armée pour l’indépendance de l’Algérie et créé les Combattants de la Libération (CDL). Henri Maillot – militant du PCA qui a détourné un chargement d’armes de l’armée française le 4 avril 1956, au profit de l’ALN et du CDL – était fait prisonniers puis assassiné avec quatre autres combattants communistes en juin. Le 14 novembre, son camarade Fernand Iveton a déposé une bombe dans l’usine où il travaillait, qui ne pouvait faire de victimes. Il a été arrêté et guillotiné le 11 février 1957, «pour l’exemple». L’assassinat de Maurice Audin aurait-il donc été destiné à faire un autre exemple pour les militants du PCA qui avaient choisi de rejoindre la lutte armée d’indépendance algérienne ? C’est l’une des hypothèses sur laquelle les historiens doivent travailler. Indépendamment de la demande de reconnaissance officielle, urgente, du crime d’Etat.  

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