vendredi 8 juin 2018

Audin se considérait comme un Algérien à part entière et militait activement pour l’indépendance de son pays

- Comment avez-vous connu Maurice Audin ? Je l’ai connu en tant que membre du Parti communiste algérien (PCA), auquel nous avons adhéré à la même période, au début des années cinquante. Il était surtout très actif au sein de la cellule Langevin des étudiants communistes, mais il fréquentait aussi La Robertsau (foyer des étudiants musulmans de l’université d’Alger, ndlr). Il était très proche de l’Association des étudiants musulmans d’Afrique du Nord (AEMAN), qui deviendra l’Union générale des étudiants musulmans algériens (Ugema) en 1955. Je dois dire qu’il était, parmi une dizaine d’autres étudiants communistes (Rebbah Noureddine, Mohammed-Saïd Salah, Ahmed Inal, Abdelhafid Ihaddaden, etc.) parmi les plus actifs et engagés dans la lutte pour l’indépendance de l’Algérie. Maurice Audin, en particulier, était un militant remarquable et intelligent, avec une grande capacité d’écoute et d’analyse. - A votre connaissance, est-ce qu’il avait une relation directe avec les membres de la direction de la Révolution algérienne qui se trouvaient à Alger ? Je sais qu’il entretenait des contacts avec certains cadres et étudiants du Front de libération nationale (FLN). Je pense à Mohamed Seddik Benyahia, à Lamine Khène, à Allaoua Benbaatouche et à d’autres leaders, étudiants membres du FLN, qui vont d’ailleurs décréter la grève du 19 mai 1956. A cette époque, Maurice et sa femme Josette activaient politiquement dans la clandestinité à cause de l’interdiction du PCA, le 13 septembre 1955. Ce jour-là, je me souviens de m’être rendu chez eux. Nous avons discuté de ce qu’il fallait faire après cette décision afin de maintenir notre action politique clandestinement. C’est la dernière fois que je l’ai rencontré. Je garde toujours l’image de lui et de son épouse penchés tendrement sur le berceau de leur enfant. Je n’imaginais pas que vingt mois plus tard, il allait être assassiné d’une façon atroce. - Quel a été son rôle concret durant la Guerre de Libération nationale, particulièrement au sein du PCA, qui lui a valu d’être arrêté ? Contrairement à ce qu’ont déclaré certains responsables militaires après son assassinat, Maurice Audin n’était pas impliqué dans l’action armée menée par le PCA à travers l’organisation des Combattants de la libération (CDL). Lui, il menait le combat plutôt sur un plan politique, notamment avec son ami Henri Alleg – avec qui il militait pour, entre autres, lever l’interdiction qui frappait le journal Alger Républicain (interdit depuis septembre 1955, ndlr) – et certains membres de la direction du PCA dissous restés actifs, à l’instar de Paul Caballero et Larbi Bouhali. Ce dernier a pu d’ailleurs quitter clandestinement l’Algérie, fin 1956, grâce à un plan de sortie auquel Maurice Audin a largement contribué. En outre, il organisait une partie du service médical mis en place par le PCA au profit de ses militants. C’est ainsi qu’il a reçu chez lui Paul Caballero, en avril 1957, afin que celui-ci soit soigné par le docteur Georges Hadjadj. Ce qui a été la raison de son arrestation (arrêté et torturé par les parachutistes, le docteur Hadjadj avait donné le nom de Maurice Audin, ndlr). Jusque-là, les directions et actions du PCA et du CDL étaient séparées. Ce n’est qu’après l’arrestation de Maurice Audin, suivie de celles des camarades Henri Alleg, Paul Caballero et André Moine, que nous avions décidé, Bachir Hadj Ali et moi, de reprendre la direction de l’ensemble des activités politiques et armées du parti. - Dans sa vie et son engagement, quelle relation avait Maurice Audin avec l’Algérie et le peuple algérien ? Maurice Audin se considérait comme un Algérien à part entière et militait activement pour l’indépendance de son pays. Il a adopté la position et les revendications du PCA. C’est-à-dire aboutir à une Algérie indépendante où tous les Algériens, y compris ceux d’origine européenne qui demandent la nationalité algérienne, vivent en paix et construisent ensemble leur pays. Il faisait partie des militants dits «européens» pour qui l’Algérie était leur seule patrie, comme Henri Maillot, Fernand Iveton et beaucoup d’autres. Ils avaient une relation profonde et charnelle avec l’Algérie, ils sentaient et défendaient leur appartenance à la nation algérienne, et ce, malgré les pressions d’une partie des pieds-noirs. Ce qui me rend triste, c’est de penser que s’ils avaient survécu, ils seraient sans doute parmi les premières victimes de la répression antidémocratique en Algérie après l’indépendance. En effet, leur engagement n’était pas uniquement patriotique, mais aussi social et démocratique.

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