samedi 5 mai 2018

L’Algérie, cinquième consommateur d’antibiotiques dans le monde

Les antibiotiques inquiètent de nos jours plus qu’ils ne rassurent en raison des résistances que leur opposent de plus en plus les bactéries qui détruisent leurs effets. La thématique est mondiale et préoccupe les spécialistes qui en ont débattu pendant deux jours, samedi et dimanche, à l’occasion des deuxièmes Journées internationales d’infectiologie organisées par le CHU de Béjaïa au campus d’Aboudaou. Les résistances aux antibiotiques ou aux antibactériens ne datent pas d’aujourd’hui mais de quelque huit décennies et ont induit la réémergence de maladies infectieuses depuis au moins les vingt dernières années de par le monde. Ce qui explique en partie la difficulté qu’ont les gouvernements à éradiquer certaines maladies comme le paludisme. L’automédication et l’usage abusif des antibiotiques sont parmi les causes qui ont amené les bactéries à développer une sorte d’immunité aux antibactériens et à rendre les traitements inefficaces dans beaucoup de cas, voire à imposer «une impasse thérapeutique». Aujourd’hui, les spécialistes parlent de RAM, Résistance antimicrobienne. Les conséquences des RAM sont multiples et menaçantes autant pour notre pays que pour le reste du monde. Le Pr Smaïl Mesbah, président de la Société algérienne des maladies infectieuses, ne cache pas son inquiétude. «C’est un véritable cauchemar», dit-il entre deux diapositifs de sa communication sur le marché des antibiotiques en Algérie. 25% des décès dans le monde sont dus à des maladies infectieuses et ce n’est pas toujours faute de moyens, les résistances à l’antibiothérapie y sont pour quelque chose. Selon les chiffres de l’OMS, répercutés par le Pr Mesbah, les principales causes des décès «dans les pays à faible revenu», en Asie du Sud-Est et en Afrique, sont à 45% en rapport avec les maladies infectieuses. Le risque est d’autant plus sérieux qu’il promet de prendre des proportions plus alarmantes à l’avenir. A l’horizon 2050, l’impact des RAM sera encore plus lourd : 10 millions de décès par an, dont 4,1 millions en Afrique et 4,7 millions en Asie. Les prévisions mondiales donnent les RAM comme «première cause de mortalité humaine», loin derrière les cancers, les maladies cardio-vasculaires et la malnutrition. L’alerte est donnée dans plusieurs pays, y compris les plus industrialisés, sur ce problème mondial de résistance aux médicaments qui a favorisé l’émergence de 330 maladies entre 1940 et 2004. Un plan de lutte «Si nous n'agissons pas, nous envisageons un scénario presque impensable où les antibiotiques ne fonctionneront plus et où nous serons rejetés dans l'âge sombre de la médecine», avait alerté l’ancien Premier ministre britannique David Cameron. L’OMS a fait le constat que «la résistance aux antimicrobiens est un phénomène qu’on constate partout dans le monde qui menace notre capacité à traiter les maladies infectieuses et compromet de nombreuses avancées médicales et de santé publique». Un plan de lutte contre les RAM a été adopté en 2015 et auquel l’Algérie a adhéré en créant un comité multisectoriel. Mais au sein de nos infectiologues, on n’estime pas moins qu’il y a urgence à prendre des mesures concrètes. Et pour cause. «Il y a surconsommation des antibiotiques en Algérie», s’accordent à dire les spécialistes. L’Algérie est le 5e plus grand pays consommateur d’antibiotiques dans le monde, derrière respectivement la Turquie, la Tunisie, l’Espagne et la Grèce, et juste devant la Roumanie, la Belgique et la France. Si l’Algérien est grand consommateur d’antibiotiques, c’est moins par automédication que par prescription médicale, la plupart des 9600 pharmacies d’officine du pays se refusant à servir ce genre de médicaments sans ordonnance. La direction de la CNAS avait annoncé dans la presse nationale avoir remboursé en 2016 l’équivalent de presque 58 millions de boîtes de traitement d'antibiotiques, soit le gros montant de 18 milliards de dinars. La Caisse rembourse 133 produits d’infectiologie, dont la pénicilline et l'Amoxicilline. La facture globale du médicament en Algérie pèse trois milliards d’euros par an, selon les chiffres du ministère de la Santé. Nous fabriquons localement l’équivalent d'un milliard d’euros, et nous importons donc l’équivalent de 55% de nos besoins en médicaments. Selon les statistiques avancées par le Pr Mesbah, l’industrie pharmaceutique algérienne tient à 147 unités de production, «dépendant en partie de l’importation malgré incitation et encouragement de la production du générique». Cette dépendance à l’importation nous maintient en relation avec l’industrie pharmaceutique mondiale qui est en croissance et que l’usage abusif des antibiotiques ne peut qu’arranger. En 2015, un chiffre d’affaires de 1072 milliards de dollars a été réalisé dans le marché pharmaceutique dans le monde. Il a triplé au bout d’une douzaine d’années. Enjeux Dans le monde, on a dépensé en 2015 pour 38 milliards de dollars d’antibiotiques, des médicaments qui n’ont pas connu d’innovation ces dernières années. Entre 2008 et 2012, deux nouveaux antibiotiques seulement ont été mis sur le marché. Ce qui revient à dire qu’au vu des RAM, il y a dans la lourde facture de médicaments une part d’inutilité et, donc, de gaspillage. «En 50 ans, seules deux nouvelles classes d’antibiotiques sont apparues sur le marché. Avec si peu d’antibiotiques dans le pipeline, le monde se dirige vers une ère où une simple infection aura des conséquences fatales», déclarait en 2016 le Dr Margaret Chan, directeur général de l’OMS, repris par le Pr Mesbah. L’Algérie, qui accuse forcément les contrecoups de la situation mondiale, vit aussi avec ses contraintes dont celles d’ordre économique. Sur les 357 produits interdits à l’importation figurent 37 antibiotiques dont la liste est donnée dans le Journal officiel du 29 octobre 2017. D’autres ont, par contre, disparu du marché pour diverses raisons que ne maîtrise pas toujours l’Etat, comme le retrait du produit par l’opérateur privé pour des considérations purement commerciales. «Non retour d’investissement», explique le Pr Mesbah. «En tant que société savante, nous devons jouer notre rôle de lanceur d’alerte», déclare à El Watan le Pr Mesbah qui constate que le marché des antibiotiques est «peu connu en termes de besoins et de consommation, peu encadré en termes de référentiel de prescription, peu cohérent en termes d’offre, même si des efforts appréciables ont été consentis ces dernières années». Parmi ses recommandations, il plaide pour la «nécessité d’une révision stratégique de l’approche nationale», en allant vers des «consensus thérapeutiques» et en définissant «une nomenclature basée sur les besoins et déclinée selon les niveaux d’utilisation». Face aux enjeux, il y a urgence, selon lui, à lancer «un véritable programme de communication et sensibilisation sur le bon usage des ATB, [une] formation sur les bonnes pratiques de prescription…». L’inquiétude est partagée par les praticiens, notamment les infectiologues comme le Pr Nouasria, du CHU de Béjaïa, qui invite à s’intéresser aussi à l’usage des antibiotiques dans le monde de l’élevage d’animaux, avicole notamment. «Nous ne savons rien des filières animales», dit-il, invitant, à l’occasion, à ouvrir le grand chantier de la sensibilisation.

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