vendredi 4 mai 2018

Club de foot J’aime passionnément, à la folie

Une fierté, une identité, un repère et un symbole. Les clubs sportifs supportés par les uns et les autres, on s’y attache à la folie. Sociologiquement et psychologiquement, cela a un sens. Décryptage. Sociologiquement, nous avons, apparemment, assisté à un «spectacle sportif» lors de la finale de la coupe d’Algérie mardi passé. Un match qui a opposé la JSK à l’USMBA. Pas de scènes de violence et même pas de «débordement». Un avis longuement expliqué par le sociologue Kacemi Bouabdellah, chercheur au Crasc (lire l’entretien). On retient son souffle, on siffle après, on crie, on chante, on applaudit, on pleure, on est fier de notre club quel que soit le résultat. On tente tant bien que mal de «bien le représenter», de le défendre… à la folie même. Cela s’appelle sociologiquement un «repère identitaire». C’est un message des joueurs et des supporters de chaque région. Les deux parties, joueurs ou supporters des deux régions, voulaient véhiculer un message pour dire «nous ne sommes pas violents». C’est une bien «meilleure» image qu’autrefois, insiste à dire le sociologue. Apparemment, les jeunes supporters sont persuadés que le club de football reflète la personne ou les fans de ce club. Une question que nous avons posée aux sociologues et psychologues. Cette semaine, une impression est donnée par les supporters pour donner plus de «densité à l’exaltation et l’enthousiasme qu’expriment les supporters envers leurs clubs favoris», selon Mohamed Daoud, observateur social et professeur de sociologie à université Oran 1. Comment expliquer cet attachement aux clubs sportifs ? «Une dynamique où les personnes s’identifient beaucoup aux clubs sportifs. Un phénomène ancien, pas très nouveau», toujours selon le sociologue qui explique aussi que «les jeunes, surtout, adoptent les mêmes pratiques que les sportifs, en portant leurs couleurs, leurs maillots et les numéros de leurs joueurs préférés et en les imitant dans leurs coupes de cheveux...». Un phénomène qui pourrait avoir des explications socio-historiques puisque, selon le sociologue, «pour beaucoup d’Algériens, l’attachement au club est un phénomène politico-culturel, voire identitaire». Explications : «Dans les années 1920, les partis nationalistes ont fondé des associations sportives telles que l’USMA ou l’USMO par exemple pour en faire des instruments de lutte et de mobilisation politique.» Histoire Le «M» insistait sur le caractère musulman du club et c’était une manière de se différencier des clubs européens qui occupaient le même terrain de compétition sportive. «Battre un club européen était, pour les sportifs algériens à l’époque, une victoire symbolique sur les occupants. Puis vint la glorieuse équipe du FLN, dans les années 1950, qui joua un rôle sportif et diplomatique défendant la cause algérienne.» Si Kacemi Bouabdellah ou Mohamed Daoud voient dans cet attachement un acte normal et qui doit même exister. Le docteur Mabrouk Laoudj, psychologue et professeur à l’université de Béjaïa, explique le phénomène autrement : «Cela est dû à plusieurs troubles psychologiques ! Les supporters de toutes les équipes algériennes de foot se composent particulièrement de jeunes adolescents qui sont déjà en position troublée par rapport à leur statut. Ils vivent en eux une triple mutation à la fois, physique, psychologique et socioculturelle, accentuée depuis par l’onde de choc de ‘l’islamisme politique’.» Dans ce cas, le vécu douloureux de ces mutations n’est que manifeste. De surcroît, il s’exprime ouvertement à chaque rencontre dans les stades où il est appuyé par toute «une psychologie de masse». Dans ces conditions, le pluriel se conjugue au singulier. C’est cette forme de «libre expression», ajoute-t-il. Miroir C’est à ce stade que le psychologue croise son avis avec ceux des sociologues, qui appuient aussi la théorie édictant que «le stade est à l’image de la société». D’où la différence des comportement des supporters par exemple européens ou ceux de Brésil ou d’autres pays sous-développés. D’ailleurs, Mohamed Daoud explique que les chants des supporters «ne sont pas anodins» ; ce sont des «clash» entre supporters. Mais pas question de parler de «stéréotypes» : «Les supporters deviennent, avec le temps, une institution qui veut peser sur les résultats. Les fans suivent la progression de leur club favori, avec ses résultats positifs ou négatifs, animent des discussions autour du club, créent même des réseaux sociaux réels et virtuels pour montrer leur attachement au club. Ils s’affirment en tant que groupes et en tant qu’individus. L’image positive du club consolide leur identité qui parfois s’emmêle avec celle du club.» Le sociologue appuie encore une fois que le stade est le miroir de la société : «Le stade est devenu le seul lieu de liberté d’expression pour les jeunes qui se sentent marginalisés. On peut supposer que l’ambiance qui règne dans le stade est un miroir qui reflète la situation socioculturelle et politique du pays. Il donne un aperçu sur les représentations et les pratiques des habitués de cet espace sportif. Ce qui s’est passé au mois d’avril à Constantine et à Oran, pendant la période de deuil décrété par les pouvoirs publics à cause de l’accident de l’avion militaire, est effrayant. Les acteurs impliqués dans les différentes activités sportives doivent prendre des mesures pour réduire la violence et éviter le délitement des institutions sportives.» Psychologiquement, «ils sont porteurs de souffrance. Désœuvrés, les supporters se dénient sans le savoir, pour se cacher derrière une pseudo-identité qui demeure occasionnelle jusqu’au mûrissement à l’âge adulte», explique Mabrouk Laoudj. Solution Le psychologue défend aussi l’idée d’un «travail» sur ces supporters : «Donnons les possibilités aux jeunes d’exprimer librement leurs désirs et canaliser par là leurs pulsions agressives. Maintenir un effort continu d’animation culturelle et finir avec les manifestations culturelles conjoncturelles. Informer la société par tous les moyens afin d’accepter le statut d’adolescent. Ceci permettrait de mettre fin à une transmission acquise et stéréotypée du mécanisme sociopolitique du déni des jeunes. Offrir les mêmes chances matérielles à nos jeunes comme celles que connaît la jeunesse étrangère, en tenant compte de notre identité nationale ; dispenser des prestations de services (café, restauration, toilettes, etc.) dans les stades ; traiter les supporters en qualité d’êtres humains et non pas en chiffres financiers... Ce sont avant tout des êtres humains, loin de tout entassement de personnes dépourvues de toute subjectivité. Il faut arrêter de les matraquer comme des ‘bourricots récalcitrants’ délaissés par leurs maîtres. Car ceci génère de la haine et de la désobéissance au lieu du plaisir et de la satisfaction.»

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