vendredi 4 mai 2018

Burn-out, quand tu nous tiens

Souvent du stress et de la fatigue, parfois des maladies, rarement le suicide. C’est le burn-out, très connu par les spécialistes comme épuisement professionnel, mais pas encore reconnue officiellement. A l’occasion du 1er Mai, El Watan week-end a choisi d’évoquer le bonheur ou le malheur au travail. Le burn-out, connu aussi sous le nom de syndrome de l’épuisement professionnel, touche des millions de personnes dans le monde. Mais, il n’est pas encore reconnu comme maladie professionnelle ! En Algérie ? Aucune enquête n’a été réalisée sur le sujet jusqu’à ce jour. Pas de données chiffrées ni de constat établi par les spécialistes pour l’instant. A la clôture, hier, des travaux du colloque portant sur «Le bonheur au travail» qui a réuni pendant deux jours à Alger plusieurs spécialistes de la santé, dont des psychiatres, psychologues et médecins du travail, pas de données détaillées sur l’état de santé mentale et psychologique des travailleurs algériens. Les spécialistes se sont limités aux facteurs générateurs de l’épuisement physique et mental qui privent l’employé de son bonheur au travail comme la migraine, le stress, le perfectionnisme et la culpabilité. Autrement dit, pas de réponse directe si les Algériens ont le burn-out, sont heureux ou pas, se sentent à l’aise dans leur job… Stress Ces symptômes du «malheur au travail» sont, évidemment, liés à des facteurs internes et externes, dont les conditions socioprofessionnelles de l’employé et la représentation que ce dernier se fait des tâches qu’il est chargé de réaliser. «Quand on demande à quelqu’un de faire un travail, il y a une représentation, une compréhension des tâches qui est faite par la personne concernée donc il y a la réalité. De la représentation à la réalité il peut se passer beaucoup de choses. Souvent, cet espace cause problème et parfois génère des conflits dans le monde de l’entreprise», indique Sabah Merrakeche, psychologue clinicienne et directrice de SAB Solutions (spécialiste du développement de la gestion des ressources humaines). Pour le professeur Madjid Tabti, chef du service pédopsychiatrie au CHU de Chéraga, souvent ce qui nuit à la santé mentale d’un employé est lié à son engagement dans son travail, la recherche perpétuelle de l’efficacité, voire le perfectionnisme, la responsabilité et la culpabilité de ne pas être à la hauteur. Il donne à titre d’exemple la culpabilité parentale : «A chaque fois, la conciliation entre la vie de famille et celle du bureau est très difficile. Aujourd’hui tout a changé. Le couple tente d’avoir un équilibre entre les deux ce qui est ramène les deux à être plus responsables. On se sent tellement responsable qu’on essaie de faire perfectionner les choses, c’est-à-dire que si on ne fait pas bien la chose ce n’est pas normal», indique le professeur Tabti. Le professeur Abderrahmane Belaid, psychiatre et chef de service au CHU de Chéraga, quant à lui, tire la sonnette d’alarme. Il explique que le stress est «un facteur de précipitation de maladies psychiatriques». Il fait simplement le lien très étroit entre le stress et le processus du burn-out. Précarité Le mal-être psychologique provient parfois de l’entourage professionnel. Le docteur Soraya Louze-Bachir, inspecteur de santé publique et vice présidente de l’APW d’Alger, pointe du doigt les employeurs qui soumettent leurs salariés à des conditions précaires comme la suractivité, les heures supplémentaires non rémunérées, le concept de pointage, la surcharge dans les bureaux. «Il ne s’agit pas de masse salariale comme l’appellent les industriels», indique-t-elle. Elle suggère, par ailleurs, de créer un climat adéquat à l’épanouissement et qui encourage la productivité : «Le directeur est seul dans une cellule où le simple employé n’a même pas accès. Il n’ y a plus de communication, plus de réunion de coordination, de simplicité.» A déconseiller d’ailleurs, préconise-t-elle, ces cantines séparées entre employeurs ou VIP et simple employés. «Ce n’est pas normal ! Tout cela joue sur le moral de la production et l’épanouissement», ajoute-elle. Au delà même de la démotivation, il y a aussi le risque de maladies chroniques comme le diabète et l’hypertension artérielle. Le Dr Louze s’interroge sur le fait que les Algériens souffrent plus de maladies à cause du travail : «Pourquoi l’Algérien présente plus de maladies comme l’hypertension artérielle, le diabète et les migraines. Le constat ne s’arrête pas,comme aussi la baisse de vue qui n’a rien à voir avec l’ordinateur. Pourquoi est-il toujours fatigué ? Pourquoi est-il toujours stressé ?» Parmi les facteurs qui rendent malheureux au travail, il y a la toxicité de certains collègues qui perturbent l’équilibre professionnel. «Il faut pénaliser les employés qui sont là pour perturber le travail. Ils ne suivent pas l’équipe et poussent les autres à manifester alors qu’ils sont satisfaits de leur travail». poursuit-t-elle encore. Elle déplore par ailleurs le sort des nouveaux diplômés qui quittent le pays alors qu’ils sortent des universités avec de nouvelles idées. Pour le Dr Louze : «Quand les diplômés viennent avec plein d’idées, ils imaginent que maintenant en travaillant ils vont tout donner. Ils arrivent alors dans un service qui est déjà malade. L’Algérie est devenu une pépinière avec des diplômés et des compétences avec des idées. On doit les récupérer.» Arrêt de travail Economiquement, un employé en souffrance est moins productif. Et cela n’arrange pas les entreprises ni même la Caisse de Sécurité sociale. Statistiquement, en 2017, 14 millions de jours d’arrêt de travail ont été enregistrés par la CNAS, et plus de 171 000 assurés sociaux étaient bénéficiaires d’arrêts de travail à la même période. 18 421 arrêts de travail ont été rejetés dans le cadre du contrôle administratif. Ce qui pousse à se poser la question : pourquoi autant d’arrêts de travail ? Quel est le rôle de la médecine du travail ? Pas de réponses convaincantes de la part des spécialistes, puisque pas d’études dans ce sens. Au contraire, ces arrêts de travail à répétition poussent les employeurs à procéder à des licenciements puisque ce sont eux qui décident de ce qui «convient à l’économie de leurs entreprises». Entre la médecine du travail, la CNAS et l’employeur, l’employé se retrouve souvent «incompris». Pour le professeur Hayet Benmessaoud, médecin du travail, chef de service au CHU Bab El-Oued, le médecin du travail «ne peut pas deviner que l’employé est en souffrance si ce dernier lui assure que tout va bien». Ce qui veut dire que jamais des études approfondies ne sont menées dans les bureaux. On se limite à croire certaines «déclarations» des employeurs. «La solution est d’en parler au médecin du travail, aux collègues et si cela cache un disfonctionnement, le médecin se charge d’en parler à l’employeur», poursuit-elle. Mais encore faudrait-il avoir un médecin du travail... Pour le docteur Louze, pour protéger le salarié et mettre fin aux injustices qu’il subit dans le milieu professionnel, l’Inspection du travail doit impérativement travailler en collaboration avec la médecine du travail. Solution Sur le web et dans la littérature sur le coaching, la philosophie du bien-être abonde. Dans les sociétés capitalistes, l’employé est souvent poussé à «l’extrême». Il est souvent obligé de produire jusqu’à l’épuisement et accusé à tort de ne pas prendre soin de son hygiène de vie. Ceci peut même entraîner le sentiment de culpabilité. Pour Sabah Merrakeche, psychologue clinicienne et directrice de SAB Solutions, «le mot bonheur n’est pas une injonction. Ce n’est pas pour dire aux gens que vous devez être heureux et épanouis. On peut apprendre des erreurs faites dans les sociétés occidentales, où on voit des publicités de personnes qui sont parfaites, où on vend le succès et la réalisation mais à la limite ça devient une obligation». Jusque là, pour l’Algérien, le fait d’avoir un travail le rend déjà heureux, révèle une étude réalisée en 2016, nous confie le Dr Louze. «Il y a deux ans de cela, les gens étaient plus ou moins heureux ! On avait fait une étude et la conclusion était : l’Algérien, du moment qu’il travaille, est heureux». Mais cela suffit-il ? Non, car pour Sabah Merrakeche, il faut encourager l’innovation managériale et compléter ce qui est donné par la loi et le code du travail ainsi que le code de la Sécurité sociale, et mettre en place des outils nouveaux et des «formations innovantes». «C’est intéresser les managers et solutionner leurs problèmes. Aujourd’hui, tout tourne autour de la performance et on parle de la gestion de la non-performance, c’est-à-dire comment gérer des équipes dont je ne suis pas satisfait quand je suis manager. L’insatisfaction est de part est d’autre», indique-t-elle. Il faut dire aussi que les conditions de travail ne sont pas les seules causes dans le «malheur de l’employé». Le travailleur a aussi sa part de responsabilité. Pour la plupart des participants auxquels la question a été posée, il est nécessaire de savoir dire «non» et «stop» quand il le faut. Car avant toute chose, chaque employé doit connaître ses droits et ses devoirs et ne pas toujours rejeter la faute sur les autres. «C’est une balance entre l’employeur et l’employé, il faudrait que cette balance se respecte et qu’il y ait de la communication. Quand le travailleur connaît ses droits et ses obligations, il vient au travail rassuré», indique le Dr Louze. «Le fait d’avoir un travail vous êtes déjà heureux, mais il faut pas devenir une machine non plus.» Le professeur Madjid Tabti, recommande d’éviter de vouloir se surpasser : «En fait il faut faire les choses à leur juste valeur, chacun z sa responsabilité, il faut pas mettre un costume trop large pour vous, vous avez une responsabilité et n’acceptez pas d’autres responsabilités qui ne sont pas vos tâches. C’est la même chose pour la maman travailleuse.» Bonheur Avant le burn-out on évoquait seulement le stress. Aujourd’hui, en Algérie, nul n’est à l’abri de la souffrance professionnelle, même si nous n’avons pas encore atteint le degré de déprime au travail comme au Japon ou ailleurs où des employés se donnent la mort au bureau. Autrement dit on assiste à des suicides des chômeurs, mais pas à de la pression du travail. Mais on continue à enregistrer une fatigue chronique, le sentiment de surcharge, l’ennui au travail... «C’est comme pour dire : je me suicide dans mon entreprise car c’est elle qui m’a poussé au suicide», indique le Dr Louze. Un stade que nous n’avons pas encore atteint ! Mais astuce : parmi les clés du bonheur au travail que recommandent les spécialistes, il faut déjà se soucier de sa santé mentale. Prendre soins de soi-même. Gérer le stress, savoir écouter son corps. Comment faire ? Il existe deux clés du bonheur au travail, selon le Pr J.-L.Truelle, neurologue français : «La première est de se réaliser dans une activité collective qui a un sens pour celui qui travaille, mais aussi pour la collectivité. Je travaille pour moi dans l’esprit de l’équipe. C’est une manière de donner. La deuxième, c’est d’aimer son travail. Et pour ce faire,  dès le jeune âge qu’il faut inculquer cela aux futurs travailleurs.» Il poursuit : «On peut pas faire l’un sans l’autre, il faut organiser les conditions de travail, mais il faut aussi que l’individu lui-même y trouve son compte ; donc il doit chercher quels sont ses besoins et ses valeurs et en tenir compte de l’organisation du travail. C’est un problème à la fois collectif et individuel.» Le professeur Tabti, lui, recommande aussi d’assumer et de s’auto-évaluer, c’est-à-dire un travail sur soi-même : «Il faut assumer ses choix et s’organiser. On revient dans ses choix quand il y a des fils rouges. Il faut s’auto-évaluer, communiquer dans le couple et quand ça explose, les enfants encaissent» indique le Pr Tabti. Le Dr Merrakeche, à une vision plus au moins globale d’un bonheur dans une entreprise : «L’idéal c’est déjà de mettre à la disposition des salariés une écoute psychologique qui renforcerait le management des ressources humaines.»

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