jeudi 19 avril 2018

Une flamme inextinguible

Les militants de la revendications identitaire amazighe n'ont pas été en reste, loin s’en faut. Jusqu’à nos aînés de l’époque, dociles habituellement, ils vont crier à l’injustice faite à notre identité étouffée et marginalisée. Pour restituer l’ambiance des années avant 1980, il vient à l’esprit de se référer à un événement politique qui marque la période Boumediène : la charte nationale. Dans l’agenda du pouvoir de l’époque qui voulait sortir de l’informel Conseil de la révolution et asseoir sa domination définitive sur le pays, il fallait organiser cette grande messe populaire. Nous étions appelés, nous Algériens, transparents et inaudibles jusque-là, à nous exprimer librement. L’appareil du parti FLN était chargé de répertorier nos opinions, les traiter pour établir des synthèses transmises au sommet de la hiérarchie. Souvent les autorités ont été surprises par l’audace critique de beaucoup d’intervenants, sortis d’une société où la démocratisation de l’enseignement à tous les échelons a opéré. Acquis indéniable du régime avec ses autres réalisations dans tous les domaines par ailleurs, il faut le dire par honnêteté intellectuelle. L’équipe gouvernementale ayant succédé au régime chaotique de Ben Bella, volontariste à souhait, porté par l’immense prestige de la Révolution algérienne victorieuse, planait sur le pays. Peu lui importe la dépolitisation de la société par la caporalisation systématique des forces vives – syndicat, étudiants – que les observateurs politiques notaient déjà comme grave dérive du régime. Boumediène parlait de l’homme nouveau algérien, de langue nationale, langue de fer et de l’acier, quant à ses institutions, elles devaient survivre aux hommes. C’est ce que nous n’allons pas tarder à savoir justement à sa mort, par la manière la plus éloquente dont fut organisée la succession : le plus ancien dans le grade le plus élevé de l’armée qui est désigné. Pour revenir à mon propos, à cette occasion donc, tous les militants porteurs d’idées progressistes vont se saisir de cette opportunité pour s’exprimer, les militants de la revendication identitaire amazighe n'ont pas été en reste, loin s’en faut. Jusqu’à nos aînés de l’époque, dociles habituellement, ils vont crier à l’injustice faite à notre identité étouffée et marginalisée. Un réseau se constitue pour inonder d’amendement les nombreuses réunions organisées par le parti. Les services du régime frappés par l’ampleur et la force de cette vague revendicative se sont crus obligés de répondre par la voix du chef suprême lors du discours de clôture des travaux de la Charte. «L’essentiel pour lui est que le jeune Algérien à sa descente d’avion au Caire et à Baghdad s’entende avec ses frères arabes.» Quant à nous, il ne nous reste qu’à cacher notre honteuse identité. Un peuple reste toujours attentif et sensible aux idées subversives, aspirant à la liberté, dont la plus essentielle vivre sa culture, s’exprimer dans sa langue maternelle et s’y épanouir. Empêcher cet élan naturel est la pire des aliénations. Le décor est planté pour accueillir le Printemps berbère, la nouvelle génération, née à l’orée de l’indépendance n’a pas connu la guerre, arrive à l’université par contingent successifs, cette fois à Tizi Ouzou, au cœur de la Kabylie en plus d’Alger. Le régime politique algérien procède à quelques réaménagements et mesures de détente, à l’intronisation de Chadli par l’armée, seule institution qui vaille dans le pays en définitive. Puis se remet à se recroqueviller, gérant le pays par autoritarisme et arrogance, déployant une idéologie uniciste et conservatrice (arabo-islamiste). S’agissant de notre région, la Kabylie profondément marquée par les affres de la Guerre de Libération nationale atroce, son traumatisme est aggravé par la crise politique de 1963 avec l’avènement de l’opposition du FFS, amenant l’intervention de l’ANP et autres corps répressifs avec son lot de morts, d'arrestations et de sévices. Le psychotrauma transmis est vivace dans la mémoire collective. Aussi a-t-il suffi en mars 1980 d’interdire une conférence du symbole et chantre de l’amazighité, Mouloud Mammeri, pour que le grand feu d’Avril 1980 s’allume. Cette flamme inextinguible demeurera à jamais portée par une volonté militante puissante, formulée avec force et clarté : liberté démocratique, liberté d’expression, droit à notre identité d’exister, tout cela dans le cadre de l’Etat de droit. Cette dynamique va s’inscrire dans le sillage des grands combats de la libération et de la modernité, pacifiques et humanistes. C’est un grand moment de l’histoire pour notre nation. Les dirigeants vont rater une possible ouverture pour la démocratie et l’économie moderne avant même la chute du mur de Berlin ! Au contraire, ils n’auront de cesse à s’acharner sur cette jeune pousse fragile de démocratie et de liberté, laissant la voie à toutes sortes d’influences obscurantistes et rétrogrades. Le pays vivra dura les années 1980 de multiples convulsions sur tout dans les grands centres urbains, mal conçus, dépourvus d’espace de culture et d’échange. La jeunesse frustrée s’y entasse, sans espoir, avec des horizons bouchés, c’est l’inévitable explosion sociale avec le cycle de répressions. Durant cette période, le mouvement démocratique en Kabylie tentera d’ouvrir des chantiers en matière de citoyenneté et droits de l’homme. La réponse est toujours la répression avec des arrestations systématiques des militants. La chute du prix du baril de pétrole à partir de 1986 amène le séisme d’Octobre 1988, ébranlant les soubassements du système. Les limites de l’économie rentière apparaissent au grand jour, l’armée intervient pour sauver le régime assiégé par de jeunes émeutiers. Ils payeront le prix fort de la révolte : des centaines de morts et les sévices de la torture. Le pays sera profondément marqué par ces événements. Chadli et son équipe de réformateurs vont tenter cette fois l’ouverture. La mouvance démocratique, où notre mouvement culturel est en bonne place, partira en rangs dispersés, l’histoire révélera plus tard les tenants et les aboutissants de cette divison. Cela ne l’empêchera pas d’imprimer sa marque en portant très haut l’idéal démocratique avec une jeunesse engagée et enthousiaste dans la lutte. L’aventure va tourner court avec l’arrêt du processus électoral après la victoire écrasante du FIS. Là aussi, il y a matière à disserter sur l’irresponsabilité et l’aventurisme des uns et des autres, nous plongeant dans une guerre civile qui a failli engloutir le pays. Durant cette tragédie, les citoyens militant les mains nues, avec leur seule détermination, n’ont jamais cédé un pouce au fascisme rampant et à la militarisation totalitaire, arrachant des acquis et rendant la question amazighe et démocratique incontournable dans l’échiquier politique. Plus tard en 2001, ils vont tomber par dizaines sous les balles assassines de ceux que nous avons sauvés des griffes du totalitarisme intégriste. Pour l’histoire, il faut le dire : sans la Kabylie, l’Algérie aurait été une république islamiste, puisque tout le reste du pays était acquis au FIS. Quel bilan peut-on tirer de ces décennies de lutte ? Si le mouvement a durablement et profondément ancré ses idées dans la société, particulièrement en Kabylie, rien n’est acquis, tant l’évolution du pays est des plus incertaines. Les manifestations des jeunes récemment – parfois collégiens – prouvent la persistance vivace de la revendication intériorisée à jamais dans la conscience collective. Si le pouvoir a accédé aussi tôt à leur demande en octroyant Yennayer journée fériée et en promettant la relance du projet de l’académie amazighe, il n’y a pas d’illusion à se faire. Que valent en effet ces concessions ajoutées à tamazight langue officielle, mais en terre arabe avec la langue arabe langue de l’Etat, problématique évoquée par les universitaires militants de la cause dans votre journal. Trop peu et trop tard pendant que les activités culturelles, comme les conférences organisées par des associassions et le Café littéraire, sont surveillées de très près par la police et l’administration locale, lorsqu’elles ne sont pas interdites. Dans un monde qui va très vite, il faut avoir le courage de regarder notre réalité avec lucidité. L’Etat colonial occupé en hâte en 1962 sans être repensé, la Constituante ayant vite avorté, ses nouveaux occupants agissent depuis dans l’urgence pour répondre aux immenses besoins de la population, improvisant sans cesse. Aujourd’hui, cet édifice étatique promis à la pérennité craquelle de partout, révélant des insuffisances béantes notamment en matière d’économie. En effet, que vaut la souveraineté d’un pays en banqueroute ? Aussi notre participation en tant que sensibilité politique aux institutions nationales et locales (APN, Sénat, APW, APC) doit être impérativement évaluée : qu’avons-nous apporté à notre cause par notre implication dans le système ? Sans vouloir minimiser les efforts de ceux qui se sont battus sincèrement à l’intérieur, surtout dans les instances locales, cela pour rester positif. Il faut admettre la capacité d’intégration redoutable du régime des opposants politiques afin de les décrédibiliser, la population observe et n’est pas dupe. Par contre, il faut saluer le travail colossal effectué avec des moyens dérisoires par nos universitaires, artistes et autres créateurs dans le domaine amazigh, rendant irréversible le processus de production dans le champ intellectuel et artistique, notamment dans les modes d’expression modernes : cinéma, littérature et recherche. L’éveil d’initiative citoyenne dans nos villages dans la lignée de notre organisation sociale ancestrale remise à jour avec modernité est remarquable. Le salut de demain est là, afin de s’autonomiser et s’autogérer en toute indépendance. Les militants de la cause ont le devoir d’opérer une rupture pour arrêter de tourner en rond dans le terrain délimiter par le pouvoir, qui fixe ses propres règles pour nous faire évoluer selon son agenda et nous autoriser quelques miettes de la rente pour survivre et perdre son âme en même temps. Les grands projets ont besoin de temps et d’efforts, surtout intellectuels, pour créer un autre paradigme avec une nouvelle vision du monde, monde village. Nous n’irons pas seul, nous choisirons nos interlocuteurs et nos valeurs, notre mouvance a toujours travaillé dans le sens de l’émancipation citoyenne. Le moment est venu de revisiter en le revivifiant le Printemps berbère, le mettre à jour des préoccupations de l’heure, comme l’environnement gravement atteint, l’économie qui ne peut être que sociale et solidaire, pour ne laisser personne sur la route et ramener la sécurité et la sérénité, notre sobriété ne sera que plus heureuse, selon la formule de notre compatriote sage, Pierre Rabhi.

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