jeudi 19 avril 2018

Un combat idéologique

Le recul du touareg dans le Sahel est spectaculaire avec l’avancée du salafisme, comme est spectaculaire la progression du même salafisme jusque dans le village le plus haut perché du Djurdjura où la multiplication des hidjabs efface du quotidien la traditionnelle robe kabyle. Aujourd’hui plus que jamais, les questions identitaire et linguistique en Algérie ne sauraient être réduites à des questions techniques. C’est d’abord et avant tout une affaire politique, idéologique. Or, sur le terrain de l’identité et de la culture, les tenants de l’arabo-islamisme ont gagné la bataille idéologique pour des raisons sur lesquelles nous ne revenons pas ici. Leur victoire a été parachevée grâce à la récupération du capital du mouvement national, récupération réalisée notamment par le biais de l’Education nationale confiée au oulémiste Ahmed Taleb Ibrahimi. Gagner la bataille idéologique, c’est s’assurer de la légitimation sociale de son action et de la diabolisation de son adversaire. A présent, déconstruire l’imposture arabo-islamique, c’est rendre possibles d’autres alternatives. Dans son livre Gouverner au nom d’Allah, Boualam Sansal évoque ces années de l’après-indépendance où l’on regardait, incrédules, parfois avec amusement, voire condescendance, le mouvement islamiste partir à la conquête de la rue et des universités en s’appuyant sur une idéologie si rétrograde, si anachronique que son échec paraissait inéluctable. Il y a un peu de cette approche chez la mouvance amazighe, toutes tendances confondues, qui s’est peu penchée sur cette idéologie expansionniste aux ambitions planétaires alors que celle-ci déroule, aujourd’hui encore et sous nos yeux, un véritable rouleau compresseur en Afrique. Langues et cultures locales sont écrasées par une islamisation qui s’accompagne toujours d’arabisation. Au Nigeria, Boko Haram s’exprime en arabe. Le recul du touareg dans le Sahel est spectaculaire avec l’avancée du salafisme, comme est spectaculaire la progression du même salafisme jusque dans le village le plus haut perché du Djurdjura où la multiplication des hidjabs efface du quotidien la traditionnelle robe kabyle. Ayant été la cible, en 1952, d'une campagne calomnieuse menée par Le Jeune Musulman d’Ahmed Taleb Ibrahimi contre son premier roman, Mouloud Mammeri est une des rares exceptions à avoir pris la mesure du phénomène arabo-islamique. Dans son dernier livre consacré à Ccix Mu end, il range, suivant les critères de Max Weber, Djamal Eddine Al Afghani dans la lignée des prophètes, prenant ainsi en compte et, à sa juste valeur, l’énorme travail intellectuel accompli par des idéologues musulmans qui ont eu à s’imposer face à la domination occidentale. Les dirigeants de l’association des oulémas qui ont importé cette idéologie en Algérie, se sont contentés, quant à eux, de se positionner en relais, en simples caisses de résonance, reprenant à leur compte jusqu’au nom de Nahda, oubliant, et même combattant, toute spécificité nationale, c’est-à-dire l’amazighité, à l’inverse de ce qui s’est passé en Iran ou en Turquie, pays fiers de leur passé et de leurs cultures nationales. Les Oulémas qui ont combattu l’assimilation par la culture française l’on remplacée par une autre assimilation, arabo-islamiste, celle-là. La naissance du mouvement oulémiste en Algérie est concomitante de l’émergence de l’idée nationaliste moderne, les deux mouvements évolueront en parallèle et s’opposeront à maintes reprises, notamment sur la question du rattachement de l’Algérie à la France, position soutenue par les Oulémas. Ce problème se posera notamment après le meeting du 2 août 1936 à Alger où deux dirigeants de l’Etoile nord-africaine, Messali Hadj et Messaoui Rabah, prendront la parole devant la foule qui les acclama. Messali s’exprima en arabe populaire et Messaoui dans «notre langue nationale, le kabyle», selon les termes du présentateur. Dans ses mémoires, Messali rapporte qu’il a été vivement repris par un orateur oulémiste pour avoir dit que la terre algérienne n’était pas à vendre et qu’elle ne devait être rattachée à personne. En réplique à ces affirmations perçues comme autant d’attaques contre son mouvement, le leader oulémiste tonna : «Comment un pigeon sans ailes pourrait-il s’envoler vers les cieux ?» A la suite de ce meeting, Messali entreprend une tournée très réussie dans l’Algérois. Oulémas contre le mouvement indépendantiste Echaudé par l’écho que rencontre l’idée de l’indépendance dans les meetings de Messali, le sous-préfet de Constantine interdit toute réunion publique à la délégation du Congrès musulman à laquelle s’était joint Messali. Ce dernier rapporte dans ses mémoires comment sa proposition de protestation contre cette interdiction essuya le refus de Bachir El Ibrahimi. Il ne put même pas trouver une salle pour y tenir un meeting en privé. Constantine, ville acquise aux Oulémas, est restée fermée au leader indépendantiste. Il dut se contenter d’une réunion dans un café-restaurant avec une poignée de militants. Cet échec à Constantine contraste avec les succès qui venaient d’être enregistrés dans l’Algérois et ceux remportés en Kabylie en dépit du handicap linguistique qui conduit Messali à employer dans ses meetings «l’arabe et français pour permettre à tout le monde [des auditeurs par milliers] de bien comprendre», nous dit le leader de l’ENA. Naturellement, ce ne sont pas les activités des Oulémas en faveur de l’islam ou de l’arabisation, systématiquement saluées par Messali, qui l’opposent aux Oulémas mais leur dangereuse «position antinationale», ainsi qu’il l’explique à ses militants de Constantine. Toujours dans ses mémoires, le dirigeant de l’ENA considère que les Oulémas étaient utilisés contre le mouvement indépendantiste par l’administration coloniale entre les mains de laquelle ils «étaient devenus des jouets». Chacun sait que le courant des Oulémas ne s’est rallié à l’idée d’indépendance que deux ans après le déclenchement de la guerre de Libération et que, si l’on en croit Ahmed Ben Bella, Bachir El Ibrahimi aurait été condamné à mort par le FLN, sentence non exécutée eu égard à l’âge avancé du condamné, toujours selon l’ancien président. Il faut cependant se garder de conclusions hâtives qui seraient erronées, cette ligne est dictée par les orientations idéologiques qui fondent le mouvement des Oulémas. Ceux-ci considèrent que la seule nation qui vaille la peine d’être défendue est la supra nation «oumma» islamique en dehors de laquelle rien n’a de sens. Ainsi Ben Badis fut-il tenté un moment par le modèle de l’apartheid appliqué en Afrique du Sud comme alternative au régime algérien. De son côté, l’intellectuel islamiste Malek Bennabi, dissertant en 1951 sur la «colonisabilité», assimilait le mot d’ordre «à bas le colonialisme» à une «vocifération de foire», voire une trahison, et considérait que fixer des frontières en parlant de «problème algérien» relevait de l’égarement. Ce discours qui avait choqué en son temps possède une cohérence, celle de ceux qui considèrent que la religion, plus précisément l’islam et, pour être encore plus précis, leur conception de l’islam est une vérité absolue qui doit être l’alpha et l’oméga de toute entreprise humaine. Pour Bennabi qui ne trouvait rien dans l’histoire des Berbères qui fût «digne d’intérêt», Jugurtha qui a vécu plusieurs siècles avant l’islam ne pouvait constituer un modèle qui puisse inspirer un sentiment de résistance à la domination coloniale. Bennabi était inapte à comprendre le cri de révolte de Jean Amrouche : «Nous sommes dix-huit millions de Jugurtha !» lancé au nom de tous les Nord-Africains au lendemain des massacres dans le Sétifois. Une récente polémique opposant Ahmed Taleb Ibrahimi à Belaïd Abdeslam qui a fait du reniement de son amazighité un élément structurant de sa carrière politique vient opportunément relancer ce débat. Contre toute attente, Belaïd Abdeslam, surtout connu pour ses sorties contre les «laïco-assimilationnistes», éreinte dans son dernier livre les Oulémas en général et Ahmed Taleb Ibrahimi en particulier qu’il décrit comme un personnage obséquieux coupable de s’être servi de l’arabisation pour renforcer l’emprise des Oulémas sur le ministère de l’Education lorsque ce dernier en avait la charge. C’est ce qui valut à Ahmed Taleb d’être limogé par Boumediène et d’être remplacé par Mostefa Lacheraf, selon Abdeslam. Celui-ci ajoute que Boumediène aurait dit à Ahmed Taleb que «l’Algérie moderne avait été l’œuvre et la création de la génération qui l’avait libérée et qu’elle n’avait été aucunement le résultat de l’entreprise du Cheikh Ben Badis ou des Oulémas». Belaïd Abdeslam, qui n’épargne ni le fils ni le père Ibrahimi, affirme que ce dernier, alors au Caire, aurait accueilli le premier novembre 1954 comme «l’annonce d’une catastrophe». Dans sa très longue contribution parue dans Le Soir d’Algérie, Ahmed Taleb Ibrahimi «répond à côté» aux allégations d’Abdeslam. Sur la question de l’indépendance nationale, point essentiel de légitimation de l’entreprise des Oulémas, Ahmed Taleb affirme que rien n’opposait les militants du PPA et ceux des Oulémas. Or, nous venons de voir ce qu’il en était, selon le leader même du PPA. Par ailleurs, Ahmed Taleb écrit que les Oulémas ont accompli un travail fondamental en faveur de la sauvegarde de l’identité algérienne, point sur lequel il revient à plusieurs reprises dans son texte. Dans Les Mémoires d’un combattant, Hocine Aït Ahmed, alors qu’il venait de prendre le maquis en 1945, s’est dit blessé par des mots de Bachir Ibrahimi qualifiant le kabyle de langue qui écorchait les oreilles. Pour ne pas prêter flanc aux mêmes critiques formulées par Ahmed Taleb envers Abdeslam à qui il reproche de s’en prendre à son père sans le citer dans le texte, voici les extraits des propos de Bachir Ibrahimi traduits par M. Tilmatine : «Quelle est cette voix discordante qui nous écorche les oreilles de temps à autre … Quelle est cette voix hideuse qui s'est élevée il y a quelques années à la radio algérienne en diffusant des informations et des chansons en kabyle... La vérité est que la nation est arabe, et que les Kabyles sont des musulmans arabes, leur livre, le Coran, c'est en arabe qu'ils le lisent et ils écrivent en arabe et ne veulent d'alternative ni à leur religion ni à leur langue [l’arabe]...».Notons que Bachir Ibrahimi n’attaque pas le français, mais le kabyle qui n’aurait pas sa place à la radio. Le kabyle qui, à ses yeux n’est même pas une langue, mais une simple voix hideuse. Partisan forcené du reniement de l’amazighité de l’Algérie et par voie de conséquence adepte inconditionnel de l’assimilation arabo-islamique, Bachir Ibrahimi s’acharne à effacer toute trace d’authenticité identitaire à même de mettre à nu son imposture. Réfugié au Caire pendant la guerre, les délicates oreilles du «savant» n’ont pas été écorchées par des «voix hideuses». Celles amazighes des Aurès, amazighes du Djurdjura, amazighes du Chenoua et de bien d’autres régions encore, toutes celles des jeunes maquisards qui, par centaines de milliers, tombèrent en versant leur sang pour libérer leur patrie. C’est pour cet «apport fondamental» des Oulémas à l’identité algérienne dont nous venons de voir un échantillon qu’Ahmed Taleb sollicite notre reconnaissance dans sa longue contribution. Dans ce texte que parcourent du début à la fin les mots islam, arabe, Oulémas, identité algérienne, Ahmed Taleb omet mentionner, ne fût-ce qu’une seule fois, le mot amazigh… Que par piété filiale Ahmed Taleb ait voulu épargner, même dans l’au-delà, la «hideuse» sonorité du mot amazigh aux oreilles de son «révéré» père est, certes, plausible, mais ce que révèle surtout une telle licence par rapport à la vérité historique, ce sont la considération, le crédit qu’accordent les hommes du sérail à la «réhabilitation» constitutionnelle du tamazight promu au rang de langue officielle, et le sort qu’ils entendent lui réserver.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire