jeudi 19 avril 2018

Pour une école régionalisée

La refondation du système éducatif à adapter aux régions ayant une demande linguistique suppose un changement de paradigme politique comportant une autre vision de la nation et de l’Etat. Le 20 avril 1980, une génération de militants de Kabylie, soutenue par la population ,manifestait pour la première fois pour le respect de leurs droits linguistiques et culturels. Réprimés violemment, 24 d’entre eux furent emprisonnés et accusés d'«atteinte à la sûreté de l’Etat». Trente-huit ans de luttes continuelles plus tard, le 20 avril 2018 est célébré sous d’autres auspices, dans une conjoncture marquée par une série d’annonces faites par le pouvoir. Reconnue comme langue officielle depuis 2016, ce n’est que cette année qu’une loi organique pour la promotion de la langue amazighe est annoncée avec la création de l'Académie amazighe. Quel enseignement  pour tamazight ? En attendant de juger le contenu de cette loi, il est  essentiel que les  amazighophones s’interrogent sur ce qu’ils veulent réellement. La revendication qui semble la plus partagée est une demande d'un enseignement généralisé et obligatoire de tamazight sur tout le territoire national. Cette proposition, sans doute nécessaire si on privilégie le rôle de tamazight en tant que vecteur du recouvrement de l'identité amazighe de l’Algérie, est loin d'être suffisante pour la sortir du classement de langue vulnérable de l’Unesco. Compte tenu du caractère  jacobin de l'Etat algérien, de la réalité démographique et de la prédominance institutionnelle de la langue arabe, la place de tamazight, dans les conditions actuelles, sera minorée à l'image de sa position dans la Constitution. Le système éducatif étant l'indicateur de la place politique des langues dans un pays, le choix de la langue d'instruction, et donc de la langue dominante, est une question éminemment politique. En raison de l'institution d'une école unique et du contexte politico-socio-linguistique, l'enseignement des matières continuera de se faire en langue arabe, pérennisant de ce fait sa domination en rendant son usage nécessaire pour accéder à la vie active. Même généralisée et obligatoire, si tant est que cela soit possible, tamazight sera réduite à une langue du patrimoine, relevant bien plus du symbolique, témoignant effectivement de notre appartenance identitaire, mais sans fonction sociale vitale, elle sera inéluctablement condamnée à terme à la disparition en tant que langue vivante. A cet égard, l'exemple de la langue kabyle est édifiant. Celle-ci est fort heureusement encore vivante, notamment  dans le pays profond, et véhicule différentes expressions culturelles. Mais il est incontestable que le nombre de locuteurs est en régression continue, malgré la constitutionnalisation de tamazight et son enseignement scolaire présent depuis une vingtaine d’années. La transmission naturelle  par des générations de parents bi ou trilingues est en déclin dans les familles, notamment en milieu urbain, d'autant qu’il ne subsiste en son sein qu'une dernière génération monolingue. N'étant plus dans les conditions antérieures de protection, taqvaylit est menacée par un environnement poussant à sa substitution par d'autres langues perçues comme plus «utiles» à la vie actuelle dans la cité. Il est à noter que le pouvoir semble vouloir entériner cette revendication, sachant pertinemment que la concrétisation de ce projet se perdra dans de lointains lendemains. Sachant également que cela ne changera pas l'essentiel de la donne linguistique, la langue arabe gardant sa place prééminente, l'autre avantage serait pour le pouvoir de gérer cette langue comme le bien de tous les Algériens, sans accorder des droits spécifiques à ses propres locuteurs. Or, tamazight appartient avant tout aux amazighophones qui sont en droit de faire respecter leurs droits collectifs, linguistiques et culturels. Alors que faire pour que tamazight soit une langue ayant à nouveau une fonction de nécessité sociale avec accès à la vie active, gage de pérennité, et qu'elle soit capable d'exprimer toutes les facettes de la modernité ? La réponse est univoque : c'est l'Ecole qui peut changer le statut d’une langue et lui donner du pouvoir, si elle est instituée langue d'apprentissage de base. Il est donc vital de l'instituer comme langue d'enseignement pour la mettre en capacité de transmettre les savoirs fondamentaux dans tous les domaines qu'elle peut assurer selon la progression de son développement. C'est la condition pour créer une nouvelle donne linguistique dans laquelle il sera nécessaire de maîtriser tamazight pour accéder à des secteurs de la vie active où son usage est possible. Cet objectif ne peut être atteint que si le système éducatif, socle de toute politique linguistique, est repensé. Le postulat de «l'école unique», instrument de déculturation dans les sociétés plurales doit être remis en question. Une école égalitaire et équitable pour tous est plus adaptée aux locuteurs à la réalité sociolinguistique algérienne, à l'image de ce qui se fait dans les pays plurilingues (Suisse, Canada, etc.). Une telle école est à instaurer sur les territoires des communautés ou peuples amazighophones. Ce qui suppose la reconnaissance de la territorialité des langues et que tamazight soit instituée comme la langue propre des amazighphones. Un statut de première langue sur son aire primaire doit lui être dévolu pour qu'elle bénéficie de la mise en place d'institutions permettant une politique d’aménagement autonome propre au territoire. C’est la condition nécessaire pour la sortir de la zone de risque, l'état de vulnérabilité de tamazight étant tel qu'il faut de grands moyens et une volonté que seul peut donner cet attachement pour la langue maternelle, tout en lui assurant  plus que pour toute autre langue, les moyens nécessaires à sa protection et à son développement pour une réelle mise à niveau.  L'autre problématique est le facteur temps. En effet, le rétrécissement des territoires linguistiques et l'appauvrissement de la langue sont inquiétants, ce qui commande d'agir rapidement et de mettre les moyens existants sur les régions amazighophones pour inverser cette évolution et favoriser la revitalisation rapide de la langue. Sur le territoire algérien, la place des langues, langue d'enseignement/ langue enseignée, doit être différente selon l'aire territoriale linguistique : tamazight langue d’enseignement, l'arabe langue enseignée dans les zones amazighophones et l'arabe langue d'enseignement et tamazight langue enseignée dans les zones arabophones. Les variétés des langues amazighes sont à respecter en attendant l'harmonisation par l'usage et par le travail académique qui atténuera progressivement les différences. Par ailleurs et dans l'idéal, les amazighophones résidant en territoire arabophone (et vice versa) doivent pouvoir bénéficier, s'ils le souhaitent et si leur nombre est pertinent, de ce droit à une école différenciée. La nécessaire refondation de la Nation et de l’État Cette refondation du système éducatif à adapter aux régions ayant une demande linguistique suppose un changement de paradigme politique comportant une autre vision de la nation et de l’Etat. Ce sont des questions encore taboues qui renvoient à des traumatismes historiques remontant au début du mouvement national. Ce qu'on a appelé la crise de 49 a été la seule et unique fois où la question a été ouvertement posée dans un climat de confrontation violente. Les tenants du nationalisme arabe, associé à l'islamisme des Oulémas se sont imposés contre les défenseurs d'une Algérie algérienne porteuse de diversité. Mais la question nationale n'est pas encore tranchée et on ne peut pas continuer cette politique d’évitement. La mise à plat est nécessaire, si on veut se construire une communauté de destin et ne pas s’exposer aux ruptures tragiques. L’Algérie, définie comme une nation arabe, n’est plus acceptable et la nouvelle parade  qui  consiste à affirmer que «Nous sommes des Amazighs arabisés par l’islam» est tout aussi inadmissible. Libre à ceux qui se considèrent arabisés par l'islam de le revendiquer à titre personnel, mais non au nom de tous les Algériens. La redéfinition de la nation doit se faire non pas sur des bases idéologiques, mais sur une réalité faite de la diversité des langues parlées et des cultures vécues. Sur un socle amazigh commun, des communautés aux cultures différentes se sont construites, façonnées par l’histoire. L'Algérie est à l'évidence une nation multiculturelle fondée sur une terre amazighe. Le multiculturalisme est un concept qui  renvoie à la reconnaissance de l’équivalence en droits des cultures et des langues, récusant l'assimilation non désirée et respectant la différence sans exclure l’interculturalité. Cette nation plurielle doit trouver sa traduction institutionnelle dans la structuration de l'Etat qui doit en être l'incarnation. L’Etat algérien, fortement centralisé avec un système institutionnel archaïque et obsolète, doit être refondé. Les événements récurrents en Kabylie, dans le M'zab, dans les Aurès et en pays touareg montrent qu'il est urgent de repenser sa conception pour répondre au mieux aux préoccupations des composantes de la nation. Un système d’autonomie régionale permettant le partage du pouvoir entre les régions qui le souhaitent et l'Etat central permettra à la diversité linguistique d'être reconnue et aux droits des communautés ou peuples d'Algérie d’être respectés en les dotant d'institutions propres ayant la compétence sur leurs territoires, étant entendu que les domaines régaliens relèvent de l’Etat central. En érigeant des prises de décision à différents niveaux pour l'exercice d'une démocratie consociative plus adaptée aux sociétés multiculturelles, nous éviterons certaines aberrations de la démocratie représentative majoritaire, telles que nous les avons vécues, où des non-locuteurs de tamazight décident, parce que majoritaires, de la façon de parler, d'écrire et d'enseigner le tamazight à ses propres locuteurs. La crise algérienne est certes multidimensionnelle, mais ce n'est pas seulement une crise de régime, elle est aussi et surtout une crise structurelle de l'Etat. Bien entendu, ce changement réclame une évolution des mentalités, une volonté politique de sortir de l’impasse et d’éviter le chaos, et une adhésion populaire après clarification, conditions à l'évidence non encore réunies. Mais ce statu quo est intenable et viendront des temps historiques nouveaux qui vont imposer le changement. Espérons que le changement se fasse dans le sens du meilleur pour le pays, d'une manière sereine et non dans la violence. L'un des facteurs de ces temps nouveaux peut être la politique linguistique à mener en adéquation avec la diversité de la nation algérienne. Instaurer une école différenciée selon le territoire linguistique serait une belle  entrée  dans le nouveau paradigme d'un monde moderne, équitable, véritablement démocratisé et au service du citoyen.      

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire