jeudi 19 avril 2018

Pour un contrat de cohabitation pacifique

Derrière les effets d'annonce et le discours apaisant du pouvoir, des manœuvres souterraines pour «normaliser» les régions berbérophones risquent d'engendrer le chaos. Ainsi donc, et depuis 2016, tamazight est langue nationale, et officielle «aussi» ! Le pouvoir, qui a érigé, dès l'indépendance, l'arabo-islamisme comme idéologie exclusive de l'Etat, et l'arabe comme langue nationale et officielle unique, a-t-il donc changé de logiciel pour une approche apaisée, qui va réconcilier l'Algérie officielle avec ses réalités socio-culturelles ? Ou s'agit-il d'une ruse de guerre pour passer le gué d'une conjoncture politique délicate, jouer la montre, et revenir à la charge au moment opportun pour donner le coup de grâce ? En passant de la répression la plus brutale contre «le berbère, création coloniale», à une gestion tout en douceur d'un «patrimoine commun à préserver», le pouvoir n'a pas renoncé pour autant à son objectif stratégique : parachever l'arabisation au nom de l'unité nationale, «normaliser» les régions contestataires qui tentent de sauvegarder leurs spécificités, et réduire l'amazighité à une survivance ancestrale, une relique muséographique, un gadget folklorique pour touristes en mal d'exotisme. A défaut de contenir le «péril berbère» par la répression, on feint d'embrasser la cause pour bien l'étouffer. Tous ceux, nourris à l'intolérance des «tawabits» fascisantes, qui avaient combattu tamazight en brandissant l'étendard des Oulémas, ont fini par adopter le discours élaboré par les officines spécialisées dans les coups tordus : «Nous sommes tous des Amazighs, même si nous avons été arabisés par l'islam… L'amazighité ne doit pas être monopolisée par une ethnie ou une région…». Au-delà de la profession de foi artificielle commanditée, cette tenue de camouflage qui revendique un «patrimoine ancestral» préhistorique ne vise, en fin de compte, qu'à légitimer sa marginalisation dans le présent, pour parachever le processus d'arabo-islamisation, si cher aux Oulémas, qui va mènera inéluctablement vers sa disparition dans le futur. Les Fatwas intolérantes des Oulémas Dans le passé, les Oulémas étaient pourtant loin d'être des modèles de patriotisme pour s'imposer comme un référent idéologique dans l'Algérie indépendante. Hormis la défense de l'islam et de la langue arabe, ils se sont bien accommodés de la présence coloniale, au point de dénoncer l'insurrection du 1er Novembre 54 comme «une aventure» ! Lorsque Radio Alger avait programmé les Elak (émissions en langues arabe et kabyle) en 1948, Cheikh El Bachir El Ibrahimi s'était insurgé contre les quelques minutes concédées à l'expression kabyle : «Quelle est cette voix discordante qui nous écorche les oreilles de temps à autre… Quelle est cette voix hideuse qui s'est élevée il y a quelques années à la Radio algérienne en diffusant des informations et des chansons en kabyle...». Après plus d'un demi-siècle d'indépendance, les néo-Oulémas ne reculent devant rien, pas même devant le révisionnisme le plus grossier, en qualifiant le Congrès de la Soummam de «putsch contre les vrais révolutionnaires et les valeurs islamiques !» Pourtant, sans Abane qui les avait ramenés à reculons dans le giron de la Révolution, ces «savants», et à quelques exceptions près, auraient fini, en 1962, avec le goudron et les plumes de la collaboration. Avec comme seule légitimité le logo d'une marque devenue incontournable, les néo-Oulémas tentent aujourd'hui de faire un nouveau croche-pied à l'histoire. En acceptant du bout des lèvres l'officialisation de tamazight pour ne pas contredire l'autorité supérieure qui a initié la nouvelle tactique, ils dressent d'infranchissables check-points sur le chemin d'une hypothétique réconciliation de l'Etat avec la nation. Leur dernière fatwa, reprise à l'unisson par tous ceux qui avaient combattu l'amazighité, aurait été hilarante si elle ne portait sur un sujet aussi sensible : «Tamazight doit s'écrire en langue (sic) arabe, et être conforme aux valeurs islamiques». En poussant cette caricature de logique dans ses derniers retranchements, les Berbères seraient en droit d'exiger d'écrire «l'arabe en Tifinagh» … Le triptyque arabité-islamité-amazighité : une imposture ! Malgré des mesures cosmétiques qui ont le mérite d'apaiser les tensions, le discours officiel a fini par montrer ses limites et révéler ses arrière-pensées. L'on se rend compte alors que le triptyque identitaire officiel — arabite-islamité-amazighité — en vogue depuis les années 90' est une imposture. Car, dans les faits, l'idéologie arabo-islamique reste dominante, sinon exclusive. La culture arabe a eu ses deux capitales : Alger en 2005 et Constantine en 2016 ; la culture islamique a eu la sienne à Tlemcen en 2011.Pour tamazight, c'est le parent pauvre que l'on cache aux convives, pour éviter la honte d'une tare congénitale. Si une langue ne peut être le «monopole d'une ethnie ou d'une région», elle appartient d'abord à ses locuteurs qui l'ont préservée des agressions de l'histoire, et qui veulent la développer dans un projet d'avenir. Il appartient donc à ces locuteurs, et à eux seuls, d'adopter la graphie de leur choix, dans le respect des traditions scripturales de chaque communauté. Depuis des millénaires, les Touareg ont préservé le Tifinagh, qui était en usage dans toute l'Afrique du Nord, et l'utilisent encore de nos jours. Depuis des siècles, les Mozabites utilisent le caractère arabe. Depuis quelques décennies, les Kabyles ont adopté l'API (Alphabet phonétique international), adapté par Mouloud Mammeri à la langue de Si Moh U M'hand. Tant que tamazight est maintenue dans un statut de langue dominée, à la merci de ceux qui l'ont toujours combattue, ses locuteurs seront assignés à résidence dans l'antichambre de l'histoire, en attendant d'être «arabisés par l'islam». La voie étroite d'une alternative pacifique Pendant ce temps, les attaques continuent. Ne pouvant relayer plus longtemps un discours hypocrite auquel ils ne croient pas, des personnages publics ont fini par laisser tomber le masque par des charges à la hussarde. Comme Mme Naïma Salhi. Au-delà de l'outrance dans la forme et de l'écume soulevée sur les réseaux sociaux, les éructations de la députée islamiste ont le mérite de poser un problème de fond. Peut-on, en effet, imposer une langue, une identité, une culture à ceux qui n'en veulent pas et qui se revendiquent d'une autre langue, d'une autre identité, d'une autre culture ? Assurément, non ! Car cela ne fera qu'exacerber les tensions et nourrir des frustrations qui risquent d'engendrer de terribles conflits. Cette illusion contre-productive est valable pour tamazight, mais aussi pour l'arabe dans ses différentes variantes : classique et dialectale. A une identité officielle, stratifiée en mille-feuilles et imposée par décret, il est temps de substituer les identités vécues, ressenties, nécessairement plurielles. Pour sortir de l'impasse, il est encore temps de définir les règles d'un contrat de cohabitation pacifique entre toutes les composantes d'une société plurielle, dans la diversité de leurs langues, de leurs cultures, de leurs religions, de leurs convictions politiques, et dans le respect des libertés de chaque citoyen et de chaque citoyenne… Dans le cadre de l'Etat-Nation actuel hérité de la colonisation, ce contrat risque d'être une chimère, un vœu pieux. Car, l'unité nationale au nom de «tawabits» (constantes) sclérosées a atteint ses limites : une nation menacée d'éclatement, une langue dominante qui peine à dominer les défis du siècle, une religion de plus en plus intolérante, et un parti unique décliné au pluriel. Il suffit pourtant d'ouvrir les yeux sur le monde pour voir l'alternative d'une voie étroite : suivre le modèle des pays civilisés comme le Canada, la Belgique ou la Suisse ; c'est la voie de l'autonomie des régions qui le souhaitent, pour préserver leurs spécificités, notamment culturelles et linguistiques… C'est le cas de la Kabylie, de la Vallée du M'zab, et probablement du Hoggar avec les Touareg. Ou s'abîmer dans un indescriptible chaos lorsque viendra à éclater le «ciment» factice qui avait maintenu par la contrainte une cohésion nationale artificielle. Comme au Rwanda, en Irak, en Libye ou en Syrie… «La main de l'étranger» Il faut, hélas, se rendre à l'évidence. A moins d'une providentielle inflexion, le pouvoir semble engagé dans le scénario du pire, malgré un discours de raison en apparence. Au-delà des manœuvres qui ont piégé le débat, une armée de «moines-soldats» salafistes est lancée à la conquête de la Kabylie. La région rebelle qui avait, dans les années 80', défié pacifiquement la dictature du parti unique, et résisté, les armes à la main, au terrorisme islamiste dans les années 90', peine à trouver ses marques et à secréter les anti-corps nécessaires à la sauvegarde de son identité, de sa culture et de sa langue. Même la pratique ancestrale d'une spiritualité apaisée commence à sentir le soufre. Ces nouveaux «missionnaires», relais d’officines occultes, sont chargés, avec de lourds moyens financiers, d'organiser la «mise à niveau de la Kabylie» en imposant un dogme étranger, radical, intolérant. Objectif : réduire ses capacités de résistance pour devenir, enfin, «une région soumise comme toutes les autres». Depuis quelques années, nos cérémonies de mariage et les rites de nos funérailles, en cours depuis des siècles, seraient illicites, nos imams pacifiques des ignares à rééduquer, et les mausolées de nos saints, des survivances païennes à détruire. Le décor est donc planté. Le discours officiel qui a souvent accompagné la répression des mouvements contestataires en invoquant l'inévitable «main de l'étranger», n'est plus crédible. Lorsque la véritable «main», qui a dessiné les contours du «nouveau Moyen-Orient», viendra frapper réellement à nos portes, il n'y aura alors pas grand monde pour y croire...

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