dimanche 8 avril 2018

Médina d’Alger, une mémoire à restaurer

Surplombant la baie d’Alger, sur les hauteurs à 118 mètres d’altitude, la Citadelle, ou Dar Essoltane (le Palais du sultan), comme on l’appelait jadis, a résisté au temps et aux profondes dégradations qui racontent l’histoire douloureuse de la colonisation. La bureaucratie, l’absence de coordination, le manque de financement et de volonté politique ont lourdement retardé sa restauration, décidée il y a plus de 40 ans. Néanmoins, durant ces dernières années, les travaux ont repris et permis à plusieurs édifices, la poudrière, les bains et les casemates des janissaires, pour ne citer que ceux-là, de renaître de leurs cendres, alors que le Palais du dey, sa mosquée, les suites de son harem sont en chantier, ainsi qu'une partie des nombreuses bâtisses de La Casbah. Construite sur les hauteurs de la vieille Médina d’El Djazair, il y a plus de cinq siècles, Dar Essoltane, ou la Citadelle, a survécu au temps, malgré les profondes blessures du passé colonial et de la bêtise humaine du présent. Plus de cinq siècles (1516) après sa construction par Baba Arrouj, cette dernière demeure des deys d’Alger, que de profondes lacérations ont défigurée, commence à renaître de ses cendres. Entamés il y a plus de 40 ans, les travaux de sa restauration donnent enfin les premiers résultats. La visite dans cet immense chantier nous renseigne sur la complexité des opérations de restauration, mais aussi sur l’étendue des agressions humaines contre cette forteresse, devenue le centre du pouvoir politique et militaire après que le dey Ali Khodja eut décidé d’abandonner, vers 1817, le palais de la Jénina, situé à la Basse-Casbah, pour des raisons de sécurité. L’histoire démontre à quel point les trois lieux, en l’occurrence la Médina (Casbah), sa Citadelle, qui surplombe la baie d’Alger, et les palais de la Jénina, en contrebas, étaient liés et faisaient partie d’un ensemble urbain, devenu depuis le début des années 1980 un patrimoine mondial protégé par l’Unesco, donc devant être restauré et sauvegardé. Plus de 40 ans après, les premiers résultats commencent à apparaître. Ils sont visibles au Palais du dey, dont la restauration a été confiée à la wilaya d’Alger, depuis fin 2014. Les premières opérations de préservation lancées après l’effondrement d’une partie de la muraille de ce Palais ont permis la découverte de quelques fortifications médiévales, visibles, grâce à une gaine en verre, et qui prouve que l’histoire de cette forteresse renforcée par les Ottomans remonte à bien plus loin que l’époque médiévale. Dans cet immense chantier de la Citadelle, aux sept remparts, dont un a disparu et un autre se trouve encore à l’intérieur de la caserne militaire, construite durant les premières années de la colonisation, après voir coupé la forteresse en deux, par une rue qui sépare les jardins du Palais du dey. Après 40 ans de tracasseries administratives, financières bureaucratiques, politiques..., quelques édifices historiques sont enfin finalisés. Des modifications pour dénaturer la splendeur du Palais Réalisée par PKZ, le premier bureau d’études polonais, auquel la restauration a été confiée, dans les années 1980, la maquette donne une idée de ce qu’était la Citadelle, avant que le général De Bourmont ne décide, dès les premiers mois de la colonisation, de la couper de son jardin, par une route, et faire de nombreuses transformations pour dénaturer le site et effacer une bonne partie de son histoire et de ses repères, aussi bien cultuels que culturels. Sur la maquette, on peut aussi remarquer les différentes modifications opérées par Ali Khodja et Hussein Pacha, derniers deys d’Alger, qui ont pris la décision de quitter le siège du pouvoir politique de la Régence d’Alger, au palais de la Jénina, pour s’installer à la Citadelle, alors quartier général des janissaires (militaires). Mais c’est le dey Hussein Pacha, qui a laissé le plus de traces, en adaptant la Citadelle aux commodités de la vie en famille pour lui et pour les deys qui venaient lui rendre visite. Au centre, une immense cour, recouverte de marbre blanc et de colonnes, et non loin, les appartements réservés aux femmes, le Diwan, où se tenait les réunions du Dey, la mosquée privée de celui-ci (dont le minaret a été complètement enlevé pour être restauré pièce par pièce), ainsi que les suites de son harem, le bain, les casemates et la mosquée des janissaires, la mosquée des beys (d’Oran, Constantine et Médéa), le jardin d'été, la poudrière et les cinq batteries réparties sur les différentes ailes du palais, etc. L’édifice a subi d’importantes transformations durant les premières années de la colonisation. Il fut scindé en deux par une route, qui l’a isolé de son jardin et de certaines de ses dépendances. De visu, nous pouvons voir les séquelles de ces actes de dénaturation du site, comme, par exemple, les nombreuses décorations enlevées, des murs détruits, des fenêtres placées un peu partout, des piliers en marbre disparus, des poutres métalliques installées, de nouveaux murs en ciment érigés et des fresques aux magnifiques couleurs abîmées. Ces actes révèlent une volonté de détruire tout ce qui incarnait la splendeur, l’art et la prospérité des lieux. Les bains des janissaires, leurs casemates et la poudrière restaurés Les travaux de restauration ont pu sauver quelques édifices, auxquels il fallait enlever tout ce qui a été greffé comme béton, métal et autres matériaux, mais aussi sauvegarder l’ingénieux réseau hydraulique de la forteresse, relié à des aqueducs, qui ramenait l’eau de Aïn Zeboudja, Tixeraïne, Bouzaréah et d’El Hamma, pour la distribuer aux 54 fontaines (il n’en reste que 4 ou 5) de la Médina. Avec sa forme octogonale, et son architecture unique dans le Maghreb, la poudrière ou Dar El Baroud, comme on l’appelait jadis, en est à la fin de sa restauration. Doucement mais sûrement, elle ressuscite de ses décombres, et pourra s’offrir, dans quelques mois, aux regards des visiteurs. Il en est de même pour le bain des janissaires, qui est à 90% de son achèvement. Les lieux sont féeriques. Ils vous transportent carrément à la fin du XVe siècle. Un travail de fourmi a été accompli pour se rapprocher le plus possible de la vie d’antan. Les dalles de marbre, les petites lunettes en verre qui laissent passer la lumière du jour, à travers le plafond arrondi, mais aussi tout le système de raccordement de la tuyauterie en terre cuite, qui ramène l’eau chaude et l’eau froide jusqu’aux robinets, qui existaient déjà à l’époque. Les visiteurs pourront admirer la salle d’eau principale et les petites autres salles de repos. Un peu plus loin, la restauration des casemates des janissaires est à moitié terminée, alors que celle du Palais du dey est encore loin d’être achevée. Les travaux nécessitent une expertise très poussée, parce qu’il a fait l’objet de nombreuses transformations devant être corrigées, mais aussi de l’utilisation du béton et du métal, qui doivent impérativement être enlevés. Cependant, sa mosquée est terminée. Un bijou architectural, avec une décoration de faïences, de marbres et de sérigraphie arabe, qui laisse sans voix. Non loin, les travaux de restauration du Palais des beys, ses dépendances et sa mosquée avancent et leur achèvement approche, même si c’est à petits pas en raison de leur complexité et leurs spécificités. Les lieux renaissent des leurs cendres, et leur beauté est à couper le souffle. Tout le long de la terrasse, que longeaient H24 les gardiens, surveillant tout mouvement de foule dans la Médina, et de navire au large de la baie, de nombreuses latrines sont aménagées. Un système d’évacuation d’eau très ingénieux Dotées d'un système d’arrivée et d’évacuation d’eau ingénieux, elles aussi sont en chantier et doivent être remises dans leur état initial, après les différentes transformations qu’elles ont subies lors de la colonisation. En face de l’entrée principale du Palais du dey, la mosquée El Berrani (l’étranger) est toujours en chantier. Sa rénovation n’est pas pour demain. Nous quittons difficilement le palais. Dans ce plan de restauration, des travaux de trois canalisations d'assainissement des eaux usées de La Casbah, sur une longueur de 1,6 km, seront bientôt terminés. L’opération s’effectue sans creuser le sol, grâce au recours à de nouvelles technologies. Avec ses 1816 bâtisses, réparties sur une superficie de 105 hectares, La Casbah vit sous la menace des effondrements, malgré le plan de sauvegarde, qui a permis, il y a trois ans, l’étaiement de 717 maisons menacées d’écroulement. Or, cette opération devait être limitée dans le temps, pour être suivie du lancement des travaux de restauration. Sur les 1816 maisons recensées, dans ce quartier, 605 sont dans un état de dégradation moyen ou superficiel, 507 en situation de dégradation avancée, 331 en dégradation extrême et 373 ont été vidées ou en état de ruine. A signaler que la première phase de ce plan de restauration a concerné 17 lots sur les 33 devant être restaurés, ainsi que la réhabilitation de 7 palais historiques, parmi lesquels Dar Khedaoudj, tandis que les travaux se poursuivent au niveau des mosquées Sidi M'hamed Cherif et Sidi Ben Ali, ainsi que 78 autres bâtisses. Notre visite à ce quartier donne la chair de poule, surtout lorsque l’on voit ces dizaines de maisons soutenues par des madriers en bois. L’aspect d’éternel chantier qui s’offre aux visiteurs, mais aussi aux habitants, qui vivent sous la menace perpétuelle des effondrements, suscite un sentiment de peur et un pincement au cœur. La restauration de la Casbah est très complexe Pour Abdelwahab Zekkar, directeur général de l’Office de gestion et d’exploitation des biens culturels protégés, la restauration de La Casbah est très complexe, notamment en raison de la situation juridique de la propriété. Un tiers des habitations sont en bon état, parce que habitées par leur propriétaires. L’autre tiers, en situation de délabrement, est occupé par des locataires, et le dernier tiers est squatté par des indus occupants. De plus, la majorité des propriétaires des 400 parcelles restées vides après l’effondrement des maisons «sont à ce jour inconnus ou ne disposant pas de documents nécessaires pour ceux qui se présentent comme tels. Ce qui rend toute intervention difficile. Les dispositions du plan de sauvegarde sont claires. Les occupants souhaitant bénéficier d’une des formules d’aide à la réhabilitation doivent justifier d’un acte de propriété». Il précise par ailleurs que «30% des habitants de La Casbah sont aujourd’hui locataires et la moitié d’entre eux souhaitent le rester». Les problèmes juridiques liés à la propriété ont été pour beaucoup, révèle le responsable, dans les lenteurs de la prise en charge de la restauration des maisons. L’exemple des bâtisses restaurées de Sidi Ramadane est révélateur. Etant en situation d’effondrement, le ministère de la Culture avait pris, en 2012, la décision d’engager les travaux après les recherches infructueuses de leurs propriétaires, des travaux d’urgence. Une fois l’opération achevée, ces derniers sont apparus et beaucoup ont refusé de participer au coût des travaux, sous prétexte qu’ils n’avaient pas été informés. «Les dispositions juridiques actuelles permettent aux propriétaires qui veulent restaurer leurs maisons de bénéficier d’une aide financière allant de 15 à 50% des montants nécessaires, octroyée par tranches sur présentation des factures. En 2008, sur les 1816 constructions de l’époque ottomane et coloniale, 544 maisons ont été classées rouge car nécessitant d'urgence des travaux d’étaiement. Jusqu’en 2014, cette opération a touché 717 maisons étayées, et il n'en restaient que 66 dont les locataires refusaient catégoriquement les travaux. Avec le plan d’attaque qui a démarré en 2015, il y a eu 212 maisons restaurées complètement. Le travail est très complexe, notamment lorsque les locataires, qui veulent être relogés, refusent de permettre aux entreprises d’entrer dans les maisons. Mais le plan d’attaque est aujourd’hui entamé et comprend la restauration de 212 constructions, 7 palais, 5 mosquées, 9 maisons historiques, 51 maisons étayées et 51 autres classées rouge…», explique Abdelwahab Zekkar, directeur général de l’Office de gestion et d’exploitation des biens culturels.

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