jeudi 19 avril 2018

Matrice pour une refondation nationale

Avril 1980 constitue une séquence historique majeure qui reste singulière et essentielle. Sa singularité première réside, d’abord, dans sa forme d’expression et d’action indépendante et pacifique. Au-delà de la revendication du droit de cité pour la langue Tamaziɣt, le mouvement d’Avril 1980 a apporté du sens à la pratique politique en Algérie et dans tous les pays de l’Afrique du Nord. Célébrer l’anniversaire des événements d’Avril 1980 est devenu aujourd’hui une tradition. Des citoyens et acteurs s’expriment à travers des écrits, conférences publiques et des festivités diverses pour marquer cet anniversaire. Cette pratique s’est perpétuée et s’est maintenue depuis quatre décennies pour devenir aujourd’hui presque un rite où les associations culturelles, les comités de villages, d’étudiants et lycéens trouvent l’occasion pour donner écho et résonance à l’expression du printemps berbère de 1980. L’affirmation publique de la revendication amazighe Dans le cheminement politique de l’Algérie indépendante, Avril 1980 constitue une séquence historique majeure qui reste singulière et essentielle. Sa singularité première réside, d’abord, dans sa forme d’expression et d’action indépendante et pacifique, en dehors du carcan de domination imposé par le système à la société algérienne ; dans son contenu, par la revendication des libertés démocratiques et du pluralisme linguistique ; et dans sa manière, par l’implication de la population qui l’a adopté pour faire jonction avec cette revendication. En Algérie, la tradition de célébration des dates d’événements des luttes et des épopées de la résistance et des héros de l’indépendance s’est érodée pour presque disparaître aujourd’hui, celle du printemps berbère, par contre, garde toute sa vigueur. Le printemps berbère est la cristallisation d’un processus épars dont l’origine remonte à la crise du Mouvement national de 1949. C’est dans l’impasse structurelle du mouvement national, partagé entre le courant réformiste, avec ses deux branches arabo-islamique et libérale, et le courant nationaliste radical, que la génération de militants de l’époque avait formulé une proposition de programme de formation et de définition de la nation algérienne. C’est dans ce contexte empreint de crise qu’une proposition, consignée dans une brochure signée du pseudonyme «Idir El Watani», sera formulée par le courant dit de l’Algérie algérienne ; où il est fait référence à la nation algérienne, avec ses valeurs autochtones tirées de son histoire millénaire et de son substrat qui est l’Afrique du Nord, par opposition à ceux qui voulaient en faire un prolongement du Moyen-Orient. La violence des réactions de la direction du parti PPA-MTLD était inouïe et présageait déjà de ce qu’allait être le référent autochtone dans la future Algérie. Et depuis, c’est l’ostracisme qui caractérisera le référent amaziɣ et son exclusion du paradigme national, avec en prime la répression pour les militants. Toutes les démarches de construction et de définition entreprises dans l’Algérie indépendante, se sont appuyées sur et, aussi, puisé dans les sources idéologiques et religieuses du nationalisme arabe et de l’Islam. La résonance du Printemps berbère a dépassé les frontières de l’Algérie. Telle une lame de fond, cette revendication  a trouvé écho dans tous les pays de l’Afrique du Nord au point où des Etats (le Maroc et l’Algérie) se sont vus obligés d’accorder, au moins formellement, le statut national et officiel à la langue Tamaziɣt et intégrer le référent amaziɣ dans la définition de l’identité, aux côtés de l’arabe et de l’islam. Même si, on le sait, la donne géopolitique n’est pas étrangère à ces décisions. Aujourd’hui, sur toute l’étendue géographique de l’Afrique du Nord, il n’est pas de communauté berbérophone qui ne revendique pas un statut de reconnaissance identitaire et linguistique. En dépit de toutes les manipulations qui ont entouré ces acquis arrachés de haute lutte, ils restent le résultat de la pression des luttes permanentes des forces de revendications. Le printemps berbère est l’expression de la résurgence d’une dynamique dont les racines se situent dans la lointaine histoire. Elles remontent au moins à la phase moderne du mouvement national. Les thématiques qui sont le plus souvent abordées à travers les célébrations du printemps berbère (libertés démocratiques, pluralisme linguistique, droits de l’homme, émancipation de la femme, réappropriation de l’Histoire, etc.) l’attestent et le confirment. Les concepts de liberté, de souveraineté, d’égalité… ont constitué des revendications récurrentes et permanentes du mouvement national depuis la création du premier parti nationaliste indépendantiste au milieu des années vingt. L’exclusion et la répression comme unique réponse au printemps amazigh L’indépendance, n’a pas amélioré la situation des libertés des Algériens. Ce n’est pas fortuit que le citoyen algérien d’aujourd’hui ne ressent dans l’indépendance de son pays que le changement du statut du dominant, devenu intérieur après la libération. La lutte nationaliste, ses héros, la guerre de libération et ses martyrs, l’histoire de façon générale sont transformés en fonds de commerce par les dépositaires de l’indépendance. Les jeunes Algériens sont de plus en plus éloignés de leurs valeurs autochtones, de leur passé et de leur histoire. Un sentiment de dépossession les habite en permanence. La fierté patriotique algérienne d’autrefois a disparu pour laisser place à d’autres valeurs et référents étrangers à notre société et à notre passé. Nous avons vu, lors de la décennie noire, la furie destructrice des jeunes Algériens pour tout ce qui symbolisait leur pays. En matière d’éducation et de culture, la politique développée par l’Etat avait pour objectif absolu l’arabisation des jeunes Algériens. Outre le volontarisme des promoteurs de cette politique, l’entreprise est dépourvue de toute vision et contenu. C’est sans surprise que la démarche a versé dans le contenu de l’islamisme radical. Ce sont là les relents d’un véritable danger pour l’avenir du pays et les conséquences de la politique irresponsable de ceux qui exercent le pouvoir d’Etat. Parti à la base de la revendication identitaire adossée à l’essence démocratique de la vie publique, le mouvement d’Avril 1980 a tissé dans le feu de l’action des passerelles pour ouvrir d’autres fronts de luttes pacifiques sur des thématiques ancrées dans la modernité : mouvement estudiantin, droits de l’homme, luttes féminines, syndicales, action associative, laïcité, etc. L’aveuglement des dirigeants du pays et la logique de la gestion policière de la société vont exposer le mouvement et les militants à toutes sortes de répressions : harcèlement judiciaire, répression, pressions et chantages en tout genre, etc., pendant que l’extrémisme religieux bénéficiait de toutes les largesses de l’Etat. L’urgence et la priorité pour préserver la langue Aujourd’hui, les étals des librairies sont garnis de livres écrits en Tamaziɣt. Il est vrai que ceci était de l’impensable il y quelques années à peine. Ces œuvres que l’on peut acquérir et lire aujourd’hui  sont le résultat d’effort militant. Tout le mérite est à leurs auteurs, quand on sait surtout que le domaine de l’édition amaziɣ est exclu du soutien et de l’aide que l’Etat accorde à la création littéraire et artistique, bien que régi par la loi. Dans une étude consacrée aux anciennes langues du bassin méditerranéen, Mouloud Mammeri relevait que des langues anciennes, pourtant adossées à de grandes civilisation, avaient disparu.  En exemples, il cite le Latin, le vieil Egyptien, le Punique, l’Hébreu. Il note cependant qu’en dépit des bouleversements et des vicissitudes de l’histoire, la langue berbère est toujours vivante. De nos jours, les populations d’Afrique du Nord continuent à vivre par leur langue. Mais il ne manque pas de signaler la fragilité et la vulnérabilité qui pèsent sur la langue Tamaziɣt. En effet, la vulnérabilité est à l’extrême, compte tenu de la progression des effets de la modernité et de la mondialisation. Dans le monde d’aujourd’hui, les dominants sont toujours plus menaçants et les faibles toujours plus vulnérables. Cette situation vaut également pour les langues. Des études établies pour le compte des Nations unies le confirment avec des projections de disparition de la sphère terrestre de centaines de langues dans les cinquante prochaines années. Il y a tout lieu de penser que les manipulations et les tergiversations de l’Etat pour la mise en place de conditions et de moyens institutionnels pour la promotion de la langue Tamaziɣt participent d’un calcul macabre. Les effets d’annonce n’ont rien changé à la situation de la langue Tamaziɣt. C’est pourquoi aujourd’hui, l’effort militant, individuel et collectif, doit être toujours de mise pour résister et ne pas plier. La tâche dans ce combat est résumée dans cette citation de Taoues Amrouche lors de son interdiction de participer au Festival panafricain d’Alger en 1969 : «J’ai un but à atteindre : empêcher la culture berbère de périr car elle est aujourd’hui menacée en Afrique du Nord. Pourtant, elle ne porte ombrage à personne, mais on prétend qu’elle relève du particularisme régional alors que c’est toute l’Afrique blanche qui est berbère en profondeur. Il s’agit d’un patrimoine cinq fois millénaire, un patrimoine de beauté et de spiritualité qui devrait faire l’orgueil de tous les pays maghrébins.» Conclusion Il est essentiel que l’effort soit aujourd’hui orienté en priorité vers le développement de la langue. Les tentatives de manipulation, les amalgames et les faux débats doivent être déjoués et les vrais enjeux situés. Les démarches visant la folklorisation ne doivent pas trouver place dans les débats. Les questions essentielles et prioritaires doivent être définies autour de l’enseignement et le développement de la langue. Le statut de l’enseignement est à définir en préalable. L’enseignement de la langue Tamazight doit être protégé aux mêmes conditions que l’enseignement de l’Arabe et doit être élevé au rang de langue d’enseignement en zone berbérophone, au moins pour le palier du primaire. Il est important également que le travail de développement et de recherche soit fait en coordination entre les communautés scientifiques marocaine, algérienne et autres.  

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