samedi 7 avril 2018

«Les reportages en zones de guerre sont mal payés»

- Pouvez-vous nous parler un petit peu de ce passionnant projet qu’est 15-38 Méditerranée ? Oui, comme vous dites, c’est plus un projet qu’un média. A la base, il est né de la volonté d’informer sur la Méditerranée, de créer des ponts entre les différents pays du pourtour méditerranéen. Parce qu’on a remarqué que cet espace est source d’incompréhension, et qu’il est important de donner des clés de compréhension de cet espace avec des correspondants qui sont sur place, dans différents pays, et d’aborder des thématiques communes. Donc notre idée, c’est un magazine mensuel sur internet, multimédia. On prend une thématique par mois, qui est abordée pareillement en France, en Algérie, en Turquie, en Egypte… par nos collaborateurs qui sont sur place, qui nous offrent une vision méditerranéenne, qui est très riche d’expériences, d’analyses… Je pense que c’est assez indispensable actuellement quand on voit ce qui se dit par rapport à ce qui se passe dans le monde méditerranéen et notamment au Moyen-Orient, quand on voit aussi tous les amalgames qui sont faits régulièrement par les presses nationales, comme c’est le cas en France, qui ne comprennent pas, ne saisissent pas les enjeux qui se jouent au Moyen-Orient. Pour nous, l’enjeu, c’est aussi de souligner l’importance des sociétés méditerranéennes et de remettre le citoyen au cœur de tout cela, au lieu de parler froidement géopolitique. - Combien de journalistes compte votre rédaction ? On est quatre cofondateurs, trois basés à Marseille et une collaboratrice basée à Alger. 15-38 a donc un pied à Marseille et un autre à Alger. Et on a dix correspondants qui sont répartis sur l’ensemble des pays du pourtour méditerranéen. - Il y a toujours la sempiternelle question du modèle économique qui s’impose quand il s’agit d’un média en ligne. Comment faites-vous pour équilibrer vos finances ? C’est très difficile, en effet, de se lancer comme ça. Dans un premier temps, on a créé une association qui abrite notre site d’information. L’association éditrice du site s’appelle 15-38 Réseau Med. - 15-38 fait référence à des coordonnées géographiques, c’est ça ? Oui, c’est le point de croisement entre la longitude et la latitude au centre de la Méditerranée. On voudrait que ce site d’information soit multilingue, c’est pour cela qu’on a opté pour un chiffre plutôt que pour une appellation française, arabe ou autre. On veut bien sûr être diffusés en français, en arabe, en anglais, en espagnol, en italien… La Méditerranée, c’est l’Europe, le Maghreb et le Moyen-orient. Et pour revenir à la question du modèle économique, on a choisi le modèle associatif, ce qui nous permet de proposer une adhésion à l’année qui est de 60 euros. C’est comme pour la plupart des médias français où l’abonnement est à peu près de 5 euros par mois. Mais on a fait le choix de fonctionner aussi avec les dons. Donc, pour l’instant, on fonctionne uniquement sur les adhésions et les dons, ce qui nous a permis durant cette première année d’existence, de payer au moins quatre reportages par mois, voire plus puisque nos dossiers comportent 6 à 9 reportages, articles, interviews, portfolios… On a eu besoin de réunir 10 600 euros pour financer cette première année. Il faut savoir qu’on se paie et on paie nos collaborateurs à la pige. Ce qui nous rassure, c’est qu’on a réussi à leur offrir une rémunération supérieure à ce que nous percevions nous-mêmes en travaillant comme correspondants pour des médias traditionnels français. Je pense que pour un site internet, on est assez bons et on veut continuer. Donc, notre modèle économique est basé là-dessus. Et grâce à l’association, on propose des ateliers d’éducation à l’information, de journalisme, sur l’identité dans différents quartiers de Marseille, auprès des centres sociaux…Pour cela, nous faisons des demandes de subvention. Le journaliste va ainsi à la rencontre de son public, des futurs lecteurs, et ça, je pense que c’est un nouveau modèle économique. Il faut que les journalistes sortent un peu de leur fonction pure. C’est bien de transmettre ce métier à de futures générations de lecteurs. A travers nos expériences, on apporte un regard qui intéresse les établissements scolaires, et c’est comme ça aussi qu’on se finance. - Vous avez également un partenariat avec un institut de recherche méditerranéen… Oui, c’est avec l’Imera, l’Institut méditerranéen de recherches avancées. C’est une fondation de l’université d’Aix-Marseille qui accueille, au parc Longchamp, dans le centre de Marseille, une résidence de chercheurs qui viennent de tout le pourtour méditerranéen. La Fondation Imera a lancé un programme constitué de deux cycles de trois conférences qui se tiennent un mardi par mois au Théâtre du Gymnase. Nous, on est partenaires de ce programme. D’ailleurs, le deuxième cycle de conférences s’adresse à la Méditerranée. Quel style de vie en Méditerranée ? Quelles énergies, demain, en Méditerranée ? Quelle géopolitique en Méditerranée ? Voilà. On arrive à avoir ce genre de partenariats qui nous permettent aussi de nous financer et d’aller à la rencontre d’un futur public. - Vous avez livré un témoignage saisissant sur la situation des correspondants de presse à l’étranger (lors de la table ronde organisée par le lycée Thiers avec des journalistes, le 22 mars, aux Archives et Bibliothèque départementales de Marseille ; voir : Redonner du sens au métier de journaliste in El Watan du 31 mars 2018). Vous pensez que les journalistes freelance, les reporters indépendants, ceux qui couvrent notamment les zones de conflit, sont dans la précarité la plus totale ? Moi qui ai vécu en Syrie, qui ai couvert la Syrie, j’ai été amenée à y retourner en temps de guerre. Je peux vous dire que 90% des journalistes, qui couvraient la Syrie de 2011 à 2015-2016, étaient des journalistes indépendants et des précaires. On nous offre rarement une assurance. Parce qu’il y a une assurance qu’on doit prendre pour un (éventuel) rapatriement du corps. On est toujours confrontés à des difficultés financières quand on veut aller rencontrer les populations civiles, en situation de guerre, dans des régions qui ne sont pas du tout couvertes. Quand on veut aller sur le terrain, on n’est pas soutenus par les rédactions. Non seulement on n’est pas soutenus, mais on est exploités parce que les reportages en zones de guerre sont mal payés. Moi, on m’a déjà payé 90 euros le reportage de guerre. C’est assez ridicule par rapport au travail qui est fourni sur le terrain, par rapport à la prise de risque… On est payé à la pige, et on ne cotise pratiquement à aucune protection sociale. C’est en tout cas mon expérience personnelle. Et après, on se rend compte avec le recul qu’on a mis quand même sa vie en danger pour le compte de rédactions qui sont dirigées par des gens qui sont passés par là dans d’autres contextes, et qui se mettent rarement à notre place. C’est dommage parce qu’on leur apporte vraiment une parole unique, avec passion.  

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