mardi 10 avril 2018

Les activités du crime représentent 3,6% du PIB de 15 pays africains

Au moins 11 types de sources de financement du terrorisme ont été recensés en Afrique, où les activités du crime représentent 3,6% du PIB de 15 pays de l’Afrique de l’Ouest. C’est Abdelkader Messahel, ministre des Affaires étrangères, qui l’a affirmé devant un parterre de responsables et d’experts onusiens, européens, africains et d’organismes internationaux de lutte contre le financement du terrorisme, réunis hier et aujourd’hui à Alger. Pour le ministre, ces facteurs peuvent contribuer à transformer l'Afrique en une importante plaque tournante du terrorisme et de la criminalité transnationale. Parce que chaque attentat terroriste a un coût financier et, de ce fait, des bailleurs de fonds qui en tirent profit, la question de l’assèchement des sources de financement du terrorisme est devenue un défi, notamment, pour des pays du continent africain, confrontés ces dernières années à la prolifération des groupes extrémistes armés, dont les liens avec le crime transnational sont avérés. Pour mieux cerner la problématique, le FGCT (Forum global contre le terrorisme) et l’Union africaine ont, avec la collaboration de l’Algérie, coorganisé une réunion de haut niveau consacrée justement à la lutte contre le financement du terrorisme en Afrique, dont les travaux, tenus à huit clos, se sont ouverts hier, à Alger, avec la participation des représentants des Etats africains, des membres du Conseil de sécurité de l’Onu, de l’Union européenne, des organisations et des experts internationaux, mais aussi de nombreux diplomates. Intervenant à l’ouverture des travaux, le ministre des Affaires étrangères, Abdelkader Messahel, a commencé par rappeler que l’Algérie, qui a combattu le terrorisme et qui continue toujours à faire face à ses résidus, est convaincue que la sécurité est indivisible et que l’élimination de la menace terroriste en Afrique et dans le monde nécessite la conjugaison des efforts, le partage des expériences et le renforcement de la coopération régionale et internationale. Le ministre a souligné qu’«au-delà de la propagande idéologique développée par les groupes terroristes et leurs sponsors, notamment sur internet — via un darknet et des plateformes cryptées —, en vue de la radicalisation et du recrutement du plus grand nombre possible, principalement parmi les segments de la population la plus vulnérable (…), l’argent reste l’une des principales armes de la guerre menée par le terrorisme (…). En Afrique, cette réalité s’affirme sur le terrain chaque jour un peu plus. L’intéressement financier remplace de plus en plus la conviction idéologique dans les processus et campagnes de recrutement menés par les groupes terroristes. Cela est facilité par la densification en Afrique des relations entre les activités de terrorisme et celles du crime organisé transnational et par l’importance des ressources financières mises ainsi en jeu. Cette jonction est aujourd’hui avérée et documentée tant par l’ONU et ses institutions, par l’Union africaine, par la Banque africaine de développement que par l’OCDE et le GAFI et ses instances régionales. Ces facteurs peuvent contribuer à transformer l’Afrique en une importante plaque tournante du terrorisme et de la criminalité transnationale». Pour mieux décrire la situation, Abdelkader Messahel revient sur les rapports du Groupe d’action contre le blanchiment d’argent en Afrique de l’Ouest, qui ont répertorié «au moins onze typologies de sources de financement du terrorisme incluant le commerce et autres activités lucratives, certaines ONG et les prélèvements caritatifs, la contrebande d’armes, le trafic de drogue, la contrefaçon de diverses produits, dont les médicaments et les psychotropes, la piraterie, la prise d’otages contre rançon, le trafic de biens culturels, la migration illégale, le transfert de fonds et la mendicité. Bien d’autres sources existent encore». La contrefaçon pour financer le terrorisme Il a également rappelé le contenu du rapport de février 2018, élaboré par des organismes financiers régionaux et internationaux, qui démontre que «les activités du crime organisé représentent 3,6% du PIB des quinze pays de l’Afrique de l’Ouest». Mieux encore, a ajouté le ministre, «le Réseau mondial contre la contrefaçon et l’Union des fabricants (France) montrent, dans un rapport publié en décembre dernier, comment le terrorisme utilise la contrefaçon pour se financer. Ce sont autant de domaines sur lesquels nos pays individuellement et notre continent collectivement sont interpellés pour prendre les mesures requises pour mieux contrôler, entraver et tarir ces multiples sources de financement du terrorisme». A ce titre, il a qualifié la réunion d’Alger «d’importante opportunité pour mieux connaître la nature et l’ampleur de la menace représentée par la disponibilité de toutes ces sources de financement du terrorisme», et a évoqué «quelques idées» sur «une question déterminante dans la lutte commune que nos pays livrent au terrorisme et au crime organisé transnational et aux menaces qu’ils font peser sur la sécurité et la stabilité de nos pays et de notre continent, en fait du monde entier». D’abord, a-t-il dit, «le besoin partagé d’une meilleure connaissance de l’évolution et de la mutation de ces sources en Afrique, en particulier au regard d’un contexte régional marqué par l’extension des espaces touchés par cette menace et par l’aggravation des risques que celle-ci fait peser sur la paix, la stabilité et la sécurité de nombreux pays en Afrique et dans le monde. Il y a aussi un besoin certain de cerner davantage l’évolution permanente des méthodes, mécanismes, procédés et canaux utilisés autant par les groupes terroristes que ceux criminels pour déplacer et faire circuler leur argent, mais aussi une nécessité d’évaluer ensemble l’efficacité, à la fois, des stratégies mises en œuvre à ce jour pour lutter contre le financement de ce fléau, et du cadre normatif et des instruments internationaux, régionaux et nationaux dont disposent actuellement les pays africains et la communauté internationale pour lutter contre le financement du terrorisme». Parmi les idées du chef de la diplomatie algérienne, il y a également cette «exigence de promouvoir la coopération multiforme», notamment sur les plans «juridique, judiciaire, policier, financier, dans un esprit de complémentarité, d’échange d’expériences et de solidarité face à une menace qui ne connaît ni frontière ni limite de quelque nature que ce soit». L’Afrique, a précisé Abdelkader Messahel, a «besoin de mettre en place une stratégie cohérente de lutte contre le financement du terrorisme dans ses différentes dimensions, y compris par l’intégration du rôle déterminant du développement économique et social, la modernisation des économies, l’encouragement de la transparence et la promotion de la bonne gouvernance». Abondant dans le même sens, Idris Lallali, directeur adjoint du Caert (Centre africain d’étude et de recherche sur le terrorisme), a mis l’accent sur «l’avancée exponentielle» du terrorisme sur le continent africain, «malgré les progrès remarquables réalisés en matière de lutte contre le terrorisme au cours des deux dernières décennies, tant au niveau continental qu'international». Selon lui, les groupes terroristes «ne se contentent pas d'occuper les territoires, de les administrer et de soumettre les citoyens à leurs lois barbares, mais ils ont également démontré leur grande capacité de nuisance et de déstabilisation des pays, et je dirais même de régions entières». Mise en garde contre le retour en Afrique des combattants terroristes étrangers Idris Lallali a dressé un tableau des plus inquiétants sur la situation dans une bonne partie du continent africain. «Nous connaissons une montée du terrorisme sans cesse croissante et une expansion géographique grandissante de ce phénomène sur le continent africain. Des régions, jadis considérées comme invulnérables face au terrorisme, ont été bel et bien ciblées. Cette tendance est susceptible de continuer dans les prochaines années au moment où nous essayons de mettre un terme à la menace terroriste qui sévit en Afrique.» Le directeur adjoint du Caert a mis en garde contre «le problème des combattants terroristes étrangers, le lien étroit qui existe entre le terrorisme et l'extrémisme violent d'une part, et entre le crime transnational organisé, notamment le trafic de drogue et d'êtres humains, le blanchiment d'argent, le trafic illicite d'armes à feu et le mercenariat d'autre part», qui, selon lui, «ont rendu la situation beaucoup plus complexe, menaçant ainsi sérieusement la paix, la sécurité, la stabilité et le développement». Exprimant une inquiétude perceptible, Idris Lallali a déclaré : «Comme nous allons le rappeler pendant les prochains jours, le trafic de drogue, l’enlèvement contre rançon, l’exploitation illégale des ressources naturelles, l’extorsion, la piraterie maritime, la cybercriminalité, la contrefaçon et l’occupation de territoires fournissent des ressources financières non négligeables aux terroristes, renforçant ainsi leur capacité à acquérir des armes sophistiquées, à recruter de nouveaux membres, à étendre leur réseau d’appui et à élargir leur champ d'opérations, mais aussi à graduellement remplacer les gouvernements en fournissant des services de base et de protection aux populations dans les zones isolées. Les terroristes ont, en effet, adapté leurs tactiques et leur mode opératoire à l'environnement sécuritaire et aux mesures mises en place. Leur capacité d’adaptation et de flexibilité leur permet d'agir en groupes et sous-groupes semi-indépendants et financièrement autonomes. Cette situation nous oblige à adapter nos méthodes, nos compétences et nos techniques afin de poursuivre ces terroristes insaisissables.» L’intervenant a conclu en disant : «La nature internationale, transnationale, transrégionale et transfrontalière de la menace nous oblige à intensifier la coopération et la coordination internationales, car aucun pays n’est capable de mener, seul, la prévention et la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme violent.» Au programme de ces deux journées de travaux, les conférenciers, parmi lesquels des académiciens, des chercheurs et des membres de l’Organisme des imams et des oulémas du Sahel, de nombreux thèmes de débat, dont l’examen de la situation du financement du terrorisme ; les méthodes techniques du financement ; les bonnes pratiques juridiques et politiques contre le financement du terrorisme ; le renforcement des capacités contre le financement du terrorisme, les méthodes, etc. En marge de ces travaux, les discussions avec certains participants démontrent que la question de la lutte contre le financement du terrorisme en Afrique est très complexe et ne peut être abordée comme cela se fait ailleurs, parce que dans de nombreuses régions de l’Afrique, les fonds changent de mains, ce qui rend leur traçabilité pratiquement impossible. D’autres détails ont enrichi les débats. Certains pays, comme le Mali par exemple, voient d’un mauvais œil la prolifération des ONG caritatives depuis l’occupation du Nord par les groupes terroristes, alors que d’autres intervenants, comme l’Association des imams et oulémas du Sahel, estiment que la population de cette région isolée du monde trouve son salut dans l’aide que lui apportent certaines associations, qui gravitent autour des mosquées. Le débat a mis en avant un élément important dans l’évolution de l’implantation des terroristes dans bien des régions. Ces derniers perdant de plus en plus le terrain de l’idéologie, ils investissent le créneau des œuvres caritatives, pour rallier la population et faire d’elle un terreau pour le recrutement. «Cette vision est tronquée. Si on veut récupérer le nord du Mali des mains des terroristes, il faut commencer par chasser la France de cette région», a déclaré un membre de l’Association des imams et oulémas du Sahel. La problématique du paiement des rançons n’a pas échappé au débat, parce que bon nombre de participants à cette rencontre sont convaincus que les terroristes utilisent les prises d’otages pour extirper des fonds servant au financement de leur organisation. Mais la question la plus gênante pour beaucoup de nos interlocuteurs est celle liée aux flux financiers de certaines régions de l’Afrique, connues pour être très pauvres, vers des banques européennes. Tous les experts s’accordent à dire qu’il faut s’intéresser à ces mouvements qui peuvent cacher des opérations de blanchiment, de corruption ou d’activités criminelles. «Nous avons une expression qui dit que ''pour comprendre, suivez l’argent''. Je pense que nos amis européens doivent travailler sur le sujet», nous déclare l’ambassadrice du Canada à Alger, dont le pays copréside, avec l’Algérie, le groupe Sahel du Forum global contre le terrorisme.  

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