mercredi 18 avril 2018

Le zèle liberticide du wali de Constantine

Grave atteinte aux libertés à Constantine. Les autorités locales ont interdit hier une rencontre littéraire qui devait être animée par Karim Younès. L’ancien président de l’APN, invité par la commune du Khroub, devait inaugurer, à partir de Constantine,  une série de présentations-signatures de ses deux derniers ouvrages : Les Éperons de la conquête, l’impossible oubli, en version arabe, paru aux Editions Media-Index, et Récits et Témoignages de militants FLN de la Fédération de France, publié aux Editions Chihab. Ce «périple littéraire» devait le mener dans des librairies d’Alger, Tizi Ouzou, Béjaïa (Tazmalt) et enfin Oran.Il n’en sera rien. En tout cas l’aventure commence très mal à cause de cet impair autoritaire et arbitraire. Karim Younès, qui a annoncé dimanche la mauvaise nouvelle sur son site internet, était encore dans l’ignorance des raisons ayant poussé l’administration à prendre cette décision. «Je viens d’être informé, à moins de 24h, de l’interdiction de l’organisation de la séance de présentation et de signature de mes deux dernières publications qui devait se tenir demain 16 avril au centre culturel d’El Khroub (Constantine). […] Aucune explication rationnelle ne m’a été fournie», écrit-il en s’excusant auprès de son public. Or, cette décision prise par le wali de Constantine, Abdessamie Saïdoun, est une interdiction en bonne et due forme qui n’a pas été motivée par écrit, comme il se doit, et qui s’explique par la qualité de l’invité, considéré comme un opposant au système Bouteflika, pour avoir soutenu Ali Benflis en 2004. Le pouvoir n’oublie pas et ne pardonne pas à ceux qui osent le «trahir». Il est surtout prêt à tout pour déblayer le terrain et s’assurer des résultats de la présidentielle 2019. Le wali de Constantine se charge activement de cette tâche, lui qui en plus d’une feuille de route dictée par son responsable hiérarchique et mentor, Noureddine Bedoui, fait manifestement de l’excès de zèle. C’est  le constat partagé par des observateurs, notamment Me Ghechir. En tout cas, ce n’est pas la première fois que Saïdoun foule aux pieds les libertés et le bon sens. En moins d’une année depuis son installation à la tête de la wilaya de Constantine, ce wali qui détient un CV assez maigre, ne s’encombre pas des formes pour «pacifier» la wilaya. Il a été le chef d’orchestre des élections locales de novembre 2017 marquées à Constantine par une fraude massive. Des résultats «probants» qui ont boosté sa confiance en lui-même au point d’enfiler le costume de futur ministre et d’afficher cette ambition dans son entourage. Saïdoun a ordonné aussi l’interdiction en octobre dernier d’une rencontre culturelle animée par Nacer Boudiaf. Une rencontre organisée dans le cadre des espaces culturels citoyens intitulés «Houna Qassantina». Les animateurs de ces espaces ont été par la suite harcelés jusqu’à l’usure par l’administration et devaient s’expliquer à chaque fois sur leurs choix et leurs motivations dans des interrogatoires menés alternativement dans les locaux de la gendarmerie, des services de la DRAG et une fois même chez le DRS ! Les initiateurs sanctionnés Plus grave, car non satisfaites de l’interdiction, les autorités locales ont ordonné la fermeture du centre culturel M’hammed Yazid de la commune du Khroub, qui devait abriter la rencontre avec Karim Younès. Le wali a aussi mis au chômage technique l’ensemble du personnel de ce centre, expulsé manu militari et sans préavis ; une forme de sanction sévère à l’encontre des initiateurs de la rencontre (qui sont pourtant dans leur rôle) et une sérieuse mise en garde à toute autre personne qui ose improviser au-delà de lignes rouges qui se rapprochent de jour en jour et rétrécissent inexorablement les espaces de débat. Où est l’APC du Khroub dans cette histoire, sachant que le centre fermé est la propriété de la commune, et le personnel renvoyé dépendant seulement d’elle ?  Elle s’est enfermée dans un silence qui reflète toute la faiblesse des élus face à l’administration. La raison d’Etat (certainement exagérée) a primé aussi sur l’intérêt élémentaire de la population locale, notamment les jeunes, qui sont par conséquent privés de leur espace culturel, de leur bibliothèque et des nombreux ateliers. Une catastrophe dénoncée par l’avocat et défenseur des droits de l’homme, Me Boudjemaa Ghechir, qui estime que «la fermeture du centre est une grave atteinte aux droits de la collectivité s’agissant d’une propriété de la commune dont la vocation est tournée vers les jeunes». Me Ghechir, interrogé par El Watan, n’a pas manqué de dénoncer la décision d’interdiction de la rencontre avec Karim Younès, qu’il a qualifiée d’inacceptable et d’antidémocratique. Pour lui, la wilaya de Constantine traverse une véritable crise caractérisée par l’accumulation de nombreux problèmes, à commencer par le manque de sécurité et l’abandon de l’espace public aux délinquants ; une crise dont il impute la responsabilité à la faiblesse de l’élite en charge de la gouvernance locale, faiblesse illustrée tout récemment dans le fiasco de l’organisation d’un match de football entre le MCA et la JSK, et qui s’est soldé par des dégâts catastrophiques. En dépit des discours d’apaisement adressés dernièrement par le chef de l’Etat à l’endroit de la société et de la classe politique, les faits trahissent la paranoïa du pouvoir et sa veine autoritaire et sans pitié, là où il voit le moindre soupçon d’adversité.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire