jeudi 12 avril 2018

L’Algérie sous le choc

257 passagers d’un avion militaire, dont 11 membres d’équipage, une trentaine de ressortissants sahraouis et des membres des familles des militaires, entre femmes et enfants, ont péri hier matin dans un crash. L’appareil s’est écrasé à quelques encablures de l’aéroport militaire de Boufarik, d’où il venait de décoller en direction de Béchar et Tindouf. Un deuil national de trois jours a été décrétédepuis hier. Les Boufarikois ont été réveillés, hier matin, par une violente explosion qui a fait vibrer leurs maisons pendant quelques secondes, avant qu’une immense flamme n’illumine le ciel. Un avion militaire s’est crashé quelques minutes après son décollage de l’aéroport de Boufarik, quelques kilomètres plus loin, dans une ferme, avec à son bord 257 passagers, morts calcinés, parmi eux, 32 ressortissants sahraouis, venus se soigner à Alger, 10 membres d’équipage, mais aussi de nombreux appelés et des membres des familles de militaires, des femmes et des enfants. C’était l’horreur à quelques mètres seulement du mur d’enceinte de la base militaire aéroportée de Boufarik. La fumée noire enveloppait l’immense champ sur lequel a plongé l’avion de l’armée de l’air, de type Iliouchine, coupé en deux, avec la partie avant complètement incendiée. C’est le crash le plus meurtrier que l’Algérie ait connu. Il intervient 4 ans après celui d’un Hercules C-130, qui avait fait 77 morts, dans les montagnes d’Oum Bouaghi. Hier, Boufarik était en émoi. Ce champ, que beaucoup appellent la ferme «Chnaoua», a été envahi dès 8h30 par le défilé incessant et bruyant de la Protection civile, de la police, de la Gendarmerie nationale, des forces spéciales de l’Anp, mais aussi de dizaines d’ambulances militaires et civiles et de camions. Personne, parmi les quelques fermiers qui habitent les alentours de la ferme, n’a pu approcher l’appareil qui brûlait toujours. Certains d’entre eux ont été blessés par des projectiles au moment de l’explosion de l’appareil. Le choc était perceptible sur les visages et les témoignages à chaud ont été difficiles à obtenir. C’est l’horreur à Haouch Chnaoua…. «Le temps m’a semblé très long entre le moment de l’explosion et celui de l’arrivée des secours. Lorsque j’ai entendu le bruit, je pensais que c’était un séisme. La terre a vraiment bougé sous mes pieds. Mes petits enfants qui se préparaient à aller à l’école étaient terrorisés. Puis, il y a eu une forte lumière. Nous sommes sortis en courant, et nous avons vu une immense flamme qui s’élevait vers le ciel. C’était impressionnant. Avec mes voisins, nous avons couru jusqu’à l’appareil. Il était coupé en deux et en train de brûler, alors que des corps calcinés étaient éjectés sur plusieurs mètres», raconte El Hadj Amar, un agriculteur qui habite à quelques centaines de mètres du lieu de l’accident. Toutes les issues vers le périmètre du crash viennent d’être fermées aux automobilistes. Vers 11h, une foule très dense est bloquée dans un des accès à la ferme. Bon nombre de ces femmes et hommes sont venus affolés pour avoir des nouvelles de leurs proches, qui étaient à bord de l’appareil. «Mon frère a pris le vol, pour rejoindre Béchar. Il était avec son épouse et sa fille. Je veux juste savoir s’ils sont vivants ou morts. De grâce, laissez-moi passer», sanglote une jeune femme. Le téléphone accroché à l’oreille, elle semble complètement atterrée par la nouvelle. «Je ne sais pas. Maman, je n’ai pas encore de nouvelles. Peut-être qu’il n’est pas dans l’avion», dit-elle en larmes. Très touché, un gendarme tente de la calmer et, au même moment, il est interpellé par un homme, la cinquantaine passée. «Mon fils est un appelé. Il devait rejoindre sa caserne à Béchar. Je ne sais pas quoi faire. Dites-moi la vérité ou laissez-moi passer», lance-t-il d’une voix coléreuse. Le gendarme lui demande d’aller se renseigner à l’hôpital militaire de Aïn Naâdja où, selon lui, tous les corps des victimes devaient être transférés. Une dizaine d’enfants arrivent, accompagnés de leurs parents. Ce sont des écoliers. Ils sont comme affolés. Certains pleurent, d’autres s’agrippent à leurs parents, les mains tremblantes. Ils ont très peur. Ils courent pour rejoindre leurs maisons. Une ambiance lourde et triste plane sur les lieux. Des motards libèrent l’espace pour laisser passer les premières ambulances, alignées en file indienne, feux et sirènes allumés, transportant les corps des victimes. Il est 11h30 passées. «Nous étions, moi et mon frère, en train de prendre notre café, lorsqu’on a entendu l’explosion. Nous nous sommes précipités dehors. Une immense flamme illuminait le champ. Nous nous sommes rapprochés, mais c’était trop dangereux de s’aventurer plus loin. Nous avons couvert deux corps, calcinés, éjectés à quelques centaines de mètres. Le temps me semblait très long. Je pensais que personne n’était au courant de ce crash. L’endroit était bien caché, et il était difficile pour les premiers véhicules de secours de retrouver le lieu exact. Un de nos voisins a été grièvement blessé alors qu’il se trouvait chez lui. L’aile de l’avion a percuté sa maison, alors qu’un autre, qui se trouvait dehors a été soufflé par les flammes. Il porte de nombreuses brûlures sur le corps. Ils sont à l’hôpital», révèle un sexagénaire. Le pilote a évité le pire Ahmed, un de ses voisins, a vu l’avion avant qu’il ne s’écrase. «Il était en plein envol, puis il a tenté de dévier de sa trajectoire peut-être pour éviter d’aller s’écraser sur la zone d’habitation située juste à côté. Cela aurait engendré un bilan de loin plus important. Pour moi, il est certain que le pilote a senti quelque chose, sinon son appareil ne serait pas tombé ici, mais soit sur l’autoroute ou un peu plus loin, sur les habitations.» Les propos d’Ahmed laissent perplexes, mais ne sont pas étonnants. Le pilote en question, le colonel Smaïl Doucene, est connu pour sa compétence professionnelle. Il a fait ses études aux Etats-Unis et semble, à en croire certains de ses camarades, un des meilleurs pilotes instructeurs de l’armée de l’air. A Haouch Chnaoua, tout le monde sait qu’il n’y a aucun survivant parmi les 257 passagers de cet avion de transport des troupes, de fabrication russe. A quelques encablures de la maison d’Ahmed, nous voyons à peine les nombreux corps alignés à même le sol, l’un à côté de l’autre et recouverts de couvertures couleur kaki. Des militaires, le nez et la bouche recouverts d’un masque, portant des blouses bleu ciel ou des combinaisons blanches, ne cessent de tourner. C’est l’équipe d’identification scientifique. Notre présence suscite la colère d’un des officiers. Nous nous éloignons un peu de ce décor tragique, qui vous met la boule à la gorge. La grisaille s’installe pour accentuer le sentiment de deuil qui s’abat non seulement sur les soldats mais sur tout le pays. Militaires et gendarmes s’agitent. Ils exigent que nous nous éloignons encore un peu plus des lieux. Le chef de l’état-major de l’Anp, Ahmed Gaïd Salah, vice-ministre de la Défense, est arrivé. Il a interrompu sa visite d’inspection à la 2e Région militaire pour se rendre sur les lieux, alors que le bilan final du nombre des victimes n’est toujours pas connu. En début d’après-midi, un communiqué du ministère de la Défense fait état «de 257 martyrs, dont la plupart sont des personnels de l’Armée nationale populaire, ainsi que des membres de leurs familles», en précisant que  «l’opération d’évacuation des dépouilles des victimes vers l’Hôpital central de l’armée à Aïn Naâdja se poursuit afin de les identifier». Quelques heures plus tard, un autre communiqué évoque «l’interruption» de la visite du vice-ministre de la Défense à la 2e Région militaire, son déplacement «immédiat sur les lieux, pour s’enquérir de l’ampleur des dégâts et prendre les mesures nécessaires dans de pareilles situations où il a ordonné la désignation immédiate d’une commission d’enquête afin de déterminer les circonstances de l’accident». En milieu d’après-midi, la présidence de la République a annoncé, quant à elle, un deuil national de 3 jours, à compter d’hier.  

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire