samedi 7 avril 2018

«La presse imprimée est le bon espace pour résister à ce flux d’images, de sons, de superficialité…»

- Comment définiriez-vous Le Ravi ? On parle de «presse pas pareil». On cherchait un autre terme que «presse alternative» et c’est celui-là qu’on a trouvé. On ne se définit pas comme un journal de contre-information mais plutôt comme un journal qui renoue avec les fondamentaux du métier de journaliste. Donc, on veut être journalistes et pleinement journalistes, à 100%, et aujourd’hui en France, être journaliste à 100%, c’est un petit peu impertinent, irrévérencieux. Vous avez une porte fermée à clé et nous, on essaie de passer par la fenêtre. C’est ça notre journalisme. Il y a aussi le rapport au pouvoir, tous les pouvoirs : pouvoir politique mais aussi pouvoir économique, avec quelques milliardaires qui concentrent tout dans le pays. Pouvoir symbolique aussi, et même parfois culturel. On a cette culture très centralisée, avec de grands barons qui sont habitués à ce qu’on critique leurs spectacles mais pas leur façon de gérer leurs équipements culturels. Le mot-clé pour nous, c’est donc «irrévérence». On marche sur deux jambes : enquête et satire, mais le lien entre les deux, c’est l’irrévérence. - Vous faites des enquêtes dans les règles du genre, mais avec un ton particulier… Oui, on enquête, on documente, on colle aux faits, on n’est pas des agents de communication. Mais le ton reste impertinent. Nous avons des formats où il n’y a que du dessin de presse, de la première à la dernière page. Nous avons des formats aussi qu’on a été, je pense, les premiers à initier ; aujourd’hui c’est devenu à la mode, et tant mieux : c’est les reportages dessinés. Maintenant, il y a La Revue dessinée (revue trimestrielle en bande dessinée, ndlr). Même Le Monde diplo a fait un numéro dessiné. Nous, on avait commencé ça il y a une douzaine d’années. Alors, on a ces formats-là. Pour le reste, c’est du journalisme classique. On décrit le monde tel qu’il est, donc, forcément complexe. On n’est pas un journal d’opinion au sens classique du terme. On ne donne pas de consigne de vote. Par contre, on ne pense pas qu’un journal puisse être neutre. On assume des partis pris, des convictions, on parle de quelque part. On a une fibre sociale, écologique, voilà Le Ravi. - Le journal existe depuis 15 ans, c’est bien ça ? Oui, c’est ça. - Comment est-il né ? Il a été créé par des gens malades (rires). Là, on prépare le 161e numéro, moi je suis arrivé au 6e. D’ailleurs, s’ils m’avaient demandé mon avis, je leur aurais dit vous êtes fous de faire un journal ! Il n’y a pas d’argent, vous ne savez pas comment on fait… C’était des gens qui n’étaient pas journalistes, c’était des chercheurs à la base, des jeunes qui terminaient des études en socio, en urbanisme ; ils travaillaient sur les questions de débat public, de participation, d’environnement, de développement local… Ils avaient envie de sortir de leur espace universitaire et s’intéresser à la région. Dès le début, il y avait ce truc qui est assez rare en France, c'est-à-dire une volonté de faire un projet local, d’informer à cette échelle-là. Du local mais avec une vision un peu plus large. D’où la région. C’est parti comme ça. Très vite, ça s’est professionnalisé parce que, finalement, sortir un mensuel ambitieux, complet, tous les mois, c’est une gymnastique. Mais c’est monté sous le statut associatif dès le départ, de bric et de broc, avec des contrats aidés. Aujourd’hui, on est six, dont cinq journalistes qui ont une carte de presse. - Récemment, j’ai lu un message (c’était la Newsletter du journal) : «Le Ravi a passé l’hiver.» Vous êtes toujours, financièrement, sur la corde raide ? Ça devient un peu récurent, en effet. Je le dis souvent : depuis le début, on est en survie. On a une visibilité de six mois. Mais il y a des moments où c’est plus chaud. Et là, en décembre (2017), c’était le cas. Donc on a crié très fort. C’est la quatrième fois qu’on lance un appel public comme ça en disant : vous voulez qu’on continue, il faut se manifester. Et on a lancé un financement participatif, à notre façon. - Comment ? Il existe des interfaces comme Ulule, KissKissBankBank (qui font du financement participatif ou crowdfunding). Nous, on a créé notre propre interface : le Coucous Bang Bang (https://ift.tt/1gfzRF5). C’est un clin d’œil à Kiss Kiss Bang Bang (le film de Shane Black sorti en 2005). Il s’agit d’un appel à adhérer à l’association, à faire un abonnement. - L’association s’appelle aussi Le Ravi ? Non, l’association s’appelle La Tchatche. Le Ravi, c’est le nom du journal. Mais la personne morale, celle qui nous paie, c’est La Tchatche. Si on est là depuis 15 ans, c’est parce qu’on a rusé aussi. On édite un journal, on fait des enquêtes, des reportages… Mais les membres de La Tchatche et tous les journalistes, les dessinateurs font également de l’éducation aux médias, on intervient beaucoup dans les collèges, les lycées… Ça nous fait un peu d’argent aussi. Et puis ça fait sens, cette volonté de débattre, de former les futurs lecteurs. En dehors du milieu scolaire, on monte des projets de journalisme participatif avec des gens qui ne sont pas journalistes. On va dans les quartiers populaires de la région, des quartiers défavorisés, à la rencontre de personnes qui sont parfois très loin de l’écrit. On les forme un peu et on crée un supplément. La Fondation Abbé Pierre nous accompagne depuis quatre ans sur des projets de ce genre. Ce modèle économique est en fait un contre-modèle. Déjà, il induit beaucoup de bénévolat. On se paie très mal, d’ailleurs. C’est une des raisons de notre succès (rires). On fait des ateliers, on a un peu de financements privés, de la part surtout de fondations, mais pas assez. Nous, on estime qu’informer, le droit d’être informé, le droit de s’informer participe de l’intérêt général. C’est un enjeu politique. Le marché ne doit pas déterminer, seul, qui a le droit d’exister et de ne pas exister. Et donc on réclame de l’argent à l’Etat, mais il ne nous en donne pas beaucoup. - N’y a-t-il pas justement de mécanisme pour soutenir des journaux comme Le Ravi ? Non, pas pour des acteurs comme nous. On est hors du système de financement de la presse. En France, il y a 1,5 milliard  d’euros qui vont à la presse. Et en 13 ans, on a eu zéro subvention. Depuis 2015, avec Charlie (l’attentat contre Charlie Hebdo, ndlr), moment de crise nationale, prise de conscience de la fragilité des médias, il a été créé un fonds de soutien aux médias d’information sociale de proximité. C’est comme ça qu’ils nous ont appelés, c'est-à-dire des médias indépendants, souvent associatifs, n’appartenant pas à des groupes privés, insérés dans des territoires et faisant des actions comme ça, d’éducation aux médias, etc. Donc, ils ont créé un fonds de 1,5 million d’euros A comparer aux 1,5 milliard d’euros, ce n’est pas grand-chose, sachant qu’on est à peu près 150 à faire ce travail à des échelles différentes, un peu partout (en 2017, ce fonds a distribué une enveloppe de 1,58 million d’euros à 132 médias, ndlr). Ça fait 18 000 euros. L’aide de l’Etat, en France, va principalement aux médias qui en ont le plus et qui appartiennent à quelques milliardaires. Ce sont eux qui captent l’essentiel des aides publiques à la presse. Ça dysfonctionne complètement. - Qu’en est-il des organisations professionnelles qui fédèrent des médias alternatifs comme Le Ravi ? Sont-elles efficaces ? Au début, on était plus dans l’échange entre structures. On a fait ça avec une radio associative pour gagner plus d’audience, plus d’élan. Mais on a eu envie d’aller au-delà. On a donc organisé à Marseille une rencontre de la presse «pas pareille». Ça allait de grands médias type Alternatives économiques à des médias beaucoup moins professionnalisés que nous. Et depuis, on a essayé de constituer un réseau de cette presse différente. Quand je dis presse, ça inclut aussi des radios, des webTV, des télés participatives… Il y a actuellement deux réseaux. Il y a une association qui s’appelle Médias citoyens et une coordination plus informelle : la Coordination permanente des médias libres (CPML). L’enjeu, c’est de ne pas se mettre en concurrence mais de faire jouer les complémentarités. On troque, on échange des idées, des contenus, on essaie de faire du lobbying aussi. - Vous sentez que vous avez plus de consistance comme ça ? C’est difficile parce que tous ces acteurs sont fragiles. On a toujours le nez un peu trop sur le guidon, on ne regarde pas trop loin. On est tellement préoccupés par notre propre survie que pour arriver à dégager ce temps, c’est compliqué. Mais à chaque fois qu’on arrive à le faire, on se rend compte que l’investissement en temps, en énergie, est payant parce qu’il y a toujours un retour, même s’il est en général différé. - Vous-même, à titre personnel, n’êtes-vous pas découragé ? Non, je ne suis pas découragé. Vous savez, «le ravi», dans la crèche provençale, c’est un symbole religieux – pourtant on n’est pas très religieux dans ce journal, pour ne pas dire pas du tout. C’est un santon qui a toujours les bras levés, c’est un peu l’idiot du village. Et c’est beau parce qu’il ne baisse jamais les bras. Il est déterminé. C’est comme un enfant qui met les pieds dans le plat sans trop se poser de questions. C’est une image qu’on a prise. On aime bien cette métaphore. Donc on a les bras toujours levés. On a quelques fois des crampes quand même, on a des moments de lassitude, de fatigue, mais on retrouve toujours notre enthousiasme, la passion qu’on a pour ce métier. On est dans une région très particulière. Même si en ce moment, ils sont un peu en difficulté, l’extrême droite, le Front national, rayonnent en région PACA (Provence-Alpes-Côte d’Azur). La loi de l’argent est très forte aussi. On est dans un territoire, la Côte d’Azur, la Provence, où il y a une spéculation immobilière féroce. Marseille est l’une des villes les plus inégalitaires de France. Vous avez toujours des gens de peu, des pauvres pour dire les choses clairement, au centre-ville, mais il y a également des gens très riches dans cette ville, et tout ça nous énerve et nous donne envie de continuer. - Au-delà du cas du Ravi, le virage numérique, ce grand tournant que vit la presse, en particulier la presse «print», menace-t-il les journaux traditionnels de disparition, d’après vous ? Je pense que oui. En France, on a connu la crise de la sidérurgie, des mines. C’est toute une industrie qui a disparu. Dans le cas de l’information, il y a un risque que beaucoup de choses s’éteignent, un risque de régression. Après, concernant le numérique, nous, on est en ligne mais gratuitement. Il y a des archives gratuites, on est sur Facebook, sur Twitter, etc. Mais on sent bien qu’on doit quand même investir cet espace-là plus sérieusement. On envisage de mettre en place un mur payant. L’abonnement, c’est ce qu’il y a de mieux dans notre système parce qu’il y a aussi une crise de la diffusion en kiosque. On avait créé à un moment un Manifeste pour le droit à la p(a)resse (qui revendique notamment le «droit de prendre le temps» en mettant en avant la notion de «slow media», lire : https://ift.tt/2qcfHIe, ndlr). On pense que la presse imprimée est le bon espace pour résister à ce flux d’images, de sons, de communication, de superficialité… On fait une pause, on ralentit, on prépare, on imprime, on diffuse, on achète le journal, on l’a dans les mains, on éteint les écrans, on ouvre le journal… - On a peut-être besoin d’une pause technologique… Au fond, (la technologie), je n’ai rien contre. Il y a beaucoup d’outils numériques qui sont utiles. Ça permet de faire plein de médias avec moins d’argent. C’est quelque chose de formidable. C’est bien, ça a secoué la profession. Avant, les journalistes étaient dans leur tour d’ivoire. On s’est pris une claque dans la figure, et ça, ça réveille.  

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