vendredi 6 avril 2018

J’ai des besoins spécifiques mais je produis

Trottoirs non adaptés aux fauteuils roulants, pentes non conformes aux normes internationales, transports en commun pas vraiment communs, regard «malsain» de la société, enfants «fardeaux» pour certains enseignants… El Watan Week-end raconte le calvaire des personnes à mobilité réduite dont l’handicap est multiplié par 1000 dans une société qui ne fait rien pour les intégrer. Il est 10h30, à Bab El Oued. Un vieil homme, en face de l’hôpital Maillot, galère pour trouver un taxi qui veuille bien le conduire un peu plus bas, à R’mila plus précisément. La raison : il est non-voyant. «Je ne peux pas le prendre s’il n’est pas accompagné car c’est moi qui devrai sortir de mon véhicule pour le faire descendre», s’excuse un chauffeur. «Montez avec lui», propose-t-il. D’autres ne s’arrêtent même pas. Le vieil homme reste là, à attendre. Il est certes non-voyant, mais ressent que son problème de vue l’handicap dans sa vie quotidienne. Il demande aux passants de l’aider. Leurs tentatives sont vouées à l’échec. La scène est insoutenable. Pourtant, ce genre de scénario se produit quotidiennement. Tandis que la planète entière pleurait, il y a quelques jours, la perte du génie Stephen Hawking, le physicien théoricien atteint de la maladie de Charcot et dont l’handicap n’a pas empêché de réaliser des travaux sur l’espace, en particulier les trous noirs, et gagner le respect du monde entier, des milliers de personnes aux besoins spécifiques en Algérie restent victimes de leur handicap, incapables de participer à la vie sociale. «On cherche à être des sujets de droits et non de compassion», martèle Atika El Mameri, présidente de la Fédération algérienne des personnes aux besoins spécifiques (FAPH). Selon elle, même si les textes de loi existent, sur le terrain, quasiment rien n’est fait. En effet, en 2002, l’Algérie se saisit de la question en promulguant une loi relative à la protection et à la promotion de la de cettre frange de la société. Trottoirs 7 ans plus tard, soit en 2009, elle ratifie une convention internationale relative aux droits des personnes aux besoins spécifiques. «Ces deux textes, dans leurs contenus, prévoient des dispositions visant à lutter contre toute forme de discrimination à l’encontre des personnes aux besoins spécifiques. Ils visent à leur donner la pleine jouissance de leurs droits humains fondamentaux et leur participation active à la vie politique, économique et cultuelle», explique Atika El Mameri. Ces textes garantissent également la suppression des barrières entravant la vie quotidienne des personnes aux besoins spécifiques. En réalité, il n’en est rien. Ils sont des milliers à subir leur handicap au quotidien. «Suite à un accident de la circulation, je me suis retrouvée sur une chaise roulante. Il est vrai que j’ai eu du mal à accepter ma nouvelle situation. Puis un jour, j’ai réalisé que je suis chanceuse. Il est vrai que j’ai perdu l’usage de mes jambes, mais c’est tout. Beaucoup ont perdu la vie», raconte Noura, employée dans une entreprise de maintenance de matériel informatique. «Si j’ai d’abord paniqué juste après mon accident, c’est parce que je savais pertinemment que ma vie allait changer du tout au tout. J’avais peur de l’inconnu. Malheureusement, mes doutes se sont confirmés. Désormais, je ne peux pas me déplacer seule, les trottoirs n’étant pas adaptés. Les pentes, quand il y en a, ne sont pas aux normes. Nos rues sont des passoires», regrette-t-elle. Métro Noura se sent assistée et ne supporte plus cette situation. «J’ai beau me motiver, il suffit que je mette le nez dehors pour que toute ma motivation retombe d’un coup. Je dépends de mon mari pour aller travailler. Les bus ne sont pas équipés d’un plan incliné. Idem pour le métro. Je ne l’ai d’ailleurs jamais pris. Dans les stations, on ne retrouve que des escaliers ou des escalators, non adaptés aux fauteuils», raconte-t-elle. «En me baladant, en voiture, je me rends compte qu’on n’a pas pensé à nous. Rien n’est fait pour nous faciliter la vie quotidienne, bien au contraire. On n’est pas à l’abris d’un accident», conclut-elle. Des péripéties dans les transports en commun, Abdelkrim en a eu beaucoup. Il raconte qu’il y a deux mois de cela, alors qu’il se trouvait dans le tramway à destination de Cinq Maisons, trois jeunes se trouvant à sa droite), ne cessaient, tour à tour, de lui donner de petits coups de coude sans qu’il se doute de quoi que ce soit car il pensait que c’était des soubresauts dus à la conduite du conducteur de tramway qui en été responsable. «Donc je me suis abstenu de faire une quelconque remarque, même si cela commençait à m’ennuyer. Quelques minutes plus tard, j’ai ressenti un choc sur la roue droite de mon fauteuil. Quand j’ai cherché à savoir la raison de ce choc, l’un d’eux m’a dit que c’était son ami qui avait involontairement cogné la roue de son pied. Après cet incident, ils ont recommencé et frappé la roue sans que je proteste cette fois-ci», se souvient-il. Bus Quelques temps plus tard, à l’arrêt de bus situé sous le pont à Bab Ezzouar menant à Rouiba. Il était 14h quand Abdelkrim a demandé au receveur du bus s’il pouvait monter. Ce dernier lui répondit que s’il voulait monter, il devait rester debout car il n’y avait plus de place assise disponible. «Quelques jours plus tard, ce fut un responsable de la Setram qui, dès mon entrée dans le tram, m’a ordonné de sortir et d’aller dans le tram qui se trouvait à côté, car il n’y avait plus de place. Je lui ai répondu qu’il n’avait pas à me dicter quel tram je devais prendre», confie-t-il. Afin de palier cet obstacle, la Fédération algérienne des personnes aux besoins spécifiques propose des cours de conduite pour les personnes à mobilité réduite. «C’est suite à la demande grandissante des concernés que nous avons décidé de leur donner des cours de conduite pour obtenir le permis», explique Atika El Mameri. «Ce n’est pas sorcier. Il suffit juste d’une voiture aménagée», affirme-t-elle. Si la libre circulation est compliquée pour les personnes à mobilité réduite, leur clavaire ne s’arrête pas là. A l’école, beaucoup d’enfants sont mis à l’écart à cause de leur handicap. A l’image de Mohamed, un petit garçon de 11 ans. Scolarisé dans une école primaire, il rentre très souvent à la maison en ayant une marque rouge sur le front. École Intriguée, sa mère lui demande l’origine de la marque. Le petit lui avoue que sa maîtresse lui répète chaque jour : «Toi, tu es malade. Pose la tête sur la table et dors.» Sa maman tombe des nues. Un autre petit, âgé de 12 ans, raconte à son entourage : «Pendant que mes camarades passent leur examen, mon enseignante vient me fixer. Elle me regarde comme si j’étais une bête de foire.» Même si la réaction de ces enseignantes n’est en aucun cas justifiable, Atika El Mameri incombe la responsabilité à l’absence d’un service d’accompagnement à l’éducation. Ce service est normalement constitué d’une équipe pluridisciplinaire. Elle explique : «Une telle équipe sera en charge de faire un diagnostic puis un plan d’intervention individuel pour chaque enfant afin qu’il soit mieux intégré et pris en charge en classe.» Selon elle, il faut contourner l’handicap par des moyens techniques et humains afin d’assurer l’égalité des chances à tous. «D’ailleurs, la décision, si elle s’avère vraie, de dispenser certains enfants de l’examen de 5e à cause de leur handicap n’a pas été correctement étudiée», avoue-t-elle. En effet, certains enfants seraient dispensés, selon une circulaire du ministère de l’Education nationale, de l’examen de fin de cycle primaire s’ils ont obtenu une moyenne de 5 sur 10 durant l’année scolaire. «Si la ministre a cru bien faire en prenant une telle décision, elle se trompe complètement», confie Nadia, la maman d’une petite trisomique. Poudre aux yeux «C’est ce genre de décision qui nous laisse penser que nos enfants sont marginalisés et même rejetés. Si certains ont un handicap physique, cela ne veut pas dire qu’ils ont une déficience mentale», se désole-t-elle. Des exemples similaires, il y en a beaucoup. Face au désarroi des personnes à mobilité réduite, «rien n’est concrètement fait», assure Atika. Et pour discuter de la situation réelle des personnes aux besoins spécifiques, l’Algérie se fera examinée, le 28 et 29 août à Genève, en Suisse, par le Comité des droits des personnes aux besoins spécifiques. Dans les conclusions de son rapport, l’Algérie dit «confirmer sa volonté de participer activement au développement du système international de promotion et de protection des droits des personnes aux besoins spécifiques». Dans les mêmes conclusions, elle assure la mise en œuvre de ces dispositions par l’harmonisation de sa législation interne et de sa mise en conformité avec la Convention tout en accompagnant cette adaptation de l’arsenal législatif et réglementaire par des actions et réalisations sur le terrain, tant au plan de la promotion que de celui de la protection. Reste à savoir si le Comité sera convaincu par ces affirmations… ou pas ! En tout cas, de l’avis des personnes concernées, «cela n’est que poudre aux yeux».

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