dimanche 8 avril 2018

«Il y a une marche lente mais inexorable vers une sécularisation»

Abderrahmane Moussaoui, professeur en anthropologie à Lyon, fin observateur des pulsations de la société algérienne, a bien voulu commenter une observation qui s’est imposée à la faveur de diverses rencontres organisées entre le nouveau wali de Témouchent, les élus et des représentants de la société civile des communes. En effet, l’une des revendications qui est systématiquement revenue lors des débats concerne la création de commissariats de police dans les agglomérations rurales. Or la criminalité y est si insignifiante au regard des statistiques officielles ! Que signifie une telle demande qui, en d’autres temps, dans l’Algérie profonde, celle de la ruralité, relevait de l’indignité de la part de celui qui l’a formulée. Entretien réalisé par Mohamed Kali Auparavant, il était inimaginable qu’il puisse être question d’introduire un corps étranger dans les affaires de la communauté. Cela relève-t-il du délitement du lien social en milieu rural ? En fait, cette revendication va beaucoup plus loin que cela. Elle rejoint les conclusions d’une enquête que j’ai menée et intitulée «Violences et sorties de violence». Ce que j’ai constaté, par des observations qui se continuent d’ailleurs, c'est qu'il y a eu et il y a toujours une demande d’un référent qui serait transcendant et organisateur de la cité ou de «l’être ensemble» en d’autres termes. A un moment, on a cru le trouver dans la référence religieuse, parce qu’elle était la plus communément admise par tous. Mais, ce qui s’est passé consécutivement à la décennie de violence, c’est une sorte de désenchantement par rapport à cette référence comme par rapport aux acteurs de l’époque. Certains des leaders religieux ont déçu, soit parce qu’ils se sont avérés comme tous les autres, soit par leur extrémisme. En tout cas, on a fini par choisir d’aller droit au but, c’est-à-dire au politique dans le sens grec du terme et qui n’est autre que l’organisation de la «polis» de la cité. Cela même si on va encore s’accrocher chez certains citoyens, à l’exemple de la cité islamique imaginée vertueuse, alors que d’autres ont recouru à des formes traditionnelles d’organisation qui ont été déterrées, comme par exemple pour les conciliations (la diya) ou encore comme dans la plateforme d’El Kseur. Dans certaines régions, on évitait même d’en appeler à l’Etat parce que ce dernier était considéré illégitime, usurpateur. Cela c’est pour les grandes lignes, mais lorsqu’on resserre la focale, ce qui ressort c’est la forte aspiration à un ordre fut-il corrompu mais avec la présomption de le contrôler. Et cet ordre-là, ce sont les actuels occupants de l’appareil politique qui peuvent le fournir. Ainsi, on demande un commissariat, une administration d’autant plus que le développement a transité par une urbanisation administrative. Car ce n’est pas l’économie qui a développé les villes, c’est plutôt d’avoir été érigées en chef-lieu de commune, de wilaya, wilaya déléguée, etc. C’est par la distribution de la rente selon cette logique que le citoyen a bénéficié d’un plus. Maintenant pour revenir à votre observation, et comme vous l’exprimez si bien dans votre mail, c’est parce qu’il y a un désenchantement par rapport aux structures traditionnelles. Il y a délitement du communautaire mais pas du lien social. Le référent traditionnel basé sur la gérontocratie et le «big man», le grand homme, n’ont plus de légitimité. Il y a une relance de la compétition basée sur la pertinence, la compétence, etc. On sent que les nouveaux citoyens sont sortis de l’ancien modèle, ce dernier devenu cette fois vraiment obsolète et archaïque. Ils sont à la recherche de leurs marques dans une organisation sociétale qu’on est en train de leur vendre. Ils sont en train de l’essayer mais ce n’est pas un blanc-seing qu’ils concèdent à ceux qui la leur proposent. Les regrets n’ont donc pas lieu d’être par rapport à la perte de certaines valeurs, de certains repères et du savoir-être qu’ils charriaient, tous devenus désuets pour les nouvelles générations… Ce serait donc une réorganisation sociétale qui est en cours avec ses valeurs propres... Absolument ! Nous sommes à un moment «crisique», un moment de grande mutation. Nous sommes passés brutalement d’une société à référence communautaire et rurale à une société urbaine, une société obligée de compter avec les référents de l’urbain. Tout a été informatisé, l’état civil, les demandes, etc. On est en un clic en contact avec le monde ! Tout se fait selon un mode d’anonymat que commande le sociétal. Il y a une sorte de reformatage. C’est un nouveau logiciel qui se met en place. Ce qui se donne à voir présentement, c’est l’expression de ce passage. Si la cité s’était à un moment «rurbanisée», selon une célèbre expression, ce serait maintenant le rural qui s’urbanise ? A la limite, ce monde rural n’existe plus. Il est désormais un quartier de l’urbain. Dans son fonctionnement, il est adossé, articulé à l’urbain. Si on n’a pas un véhicule, si on ne sait pas tricher dans la facturation, on n’est pas branché à l’électricité, à l’internet, on ne peut plus demeurer dans le monde rural. Il faut détenir des compétences urbaines pour pouvoir survivre dans le monde rural. Sinon, on le quitte. Donc, quand les gens demandent un commissariat ou des équipements, c’est pour se rapprocher du monde urbain. Ils l’invitent chez eux. En définitive, mais pour revenir à la question du référent religieux, peut-on avancer que la sécularisation est en marche ? Effectivement, parce que l’univers religieux n’est plus le seul réservoir de sens et de norme. Il y a une marche lente mais inexorable vers une sécularisation au sens où l’entendait Marcel Gauchet, c'est-à-dire une séparation du spirituel et du temporel. Le premier n’englobe plus totalement le second.  

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