vendredi 6 avril 2018

Cuir Dz : Pourquoi ça bloque toujours

Il est classé parmi les meilleurs cuirs au monde. Le cuir Dz ne bénéficie pourtant pas de cette prestigieuse place chez les clients. Décryptage d’un blocage. «Un jour, je n’ai pas pu vendre mes 46 vestes en cuir Dz. Il y avait une étiquette qui mentionnait qu’il s’agissait d’un produit local. Pour faire marcher mon affaire, j’ai mis en place une astuce : j’ai enlevé cette étiquette pour dire aux clients que c’était un produit d’importation. Surprise, mon stock s’est écoulé en moins de trois semaines.» Hassen, 26 ans, commerçant à Sétif, ne comprend pas, à l’instar des autres artisans, pourquoi cette marchandise produite avec le cuir algérien stagne toujours. Le hic est que le cuir algérien est considéré chaque année comme étant d’une qualité incontestable à l’échelle mondiale, il est simplement au top 5. Ce que les clients ignorent visiblement. D’ailleurs, la majorité des personnes interrogées dans les showrooms méconnaissent ce classement. Mais les artisans et les commerçants sont au courant. Dahmen Souadki, cogérant de la maison Taghit cuir située à Alger-Centre, explique : «Le cuir algérien est classé 3e mondialement. Les blousons qui se vendent aujourd’hui ne sont pas en véritable cuir,   c’est un mélange de skaï qui commence à se friper au bout de 3 mois maximum, alors que le véritable cuir tient 10 ans minimum.» La tendance des clients s’oriente vers les produits importés pour leurs esthétique et découpe. C’est ce que les commerçants nous ont indiqué lors de notre passage aux boutiques des vestes et des blousons en cuir à Sétif. Mais certains clients sous-estiment les produits algériens. A Alger, des clients rencontrés dans des magasins de cuir avouent qu’ils préfèrent acheter un produit européen. Bien qu’ils ne soient pas satisfaits de la qualité du cuir, ils achètent quand même, car c’est la découpe qui leur plaît. Un ancien couturier affirme que le cuir algérien était précieux quand l’Algérie envoyait des travailleurs en formation pour se spécialiser dans le secteur cuir et textile. «Je travaillais à l’usine de Batna Cuir. Le directeur de l’époque m’a envoyé avec quatre collègues en l’Italie dans le but d’apprendre la couture du cuir, le cuir semi industriel algérien étant reconnu comme label. Mais plus maintenant, car j’imagine que les temps ont changé. Eux se sont développés, alors que nous, nous traînons toujours dans la même routine. Voilà comment nous avons dévalorisé notre produit», indique-t-il. Expertise A Médéa, où un quartier est dédié à la production du cuir, les confectionneurs se désolent et estiment que c’est à cause des produits importés que le cuir Dz n’est pas connu. «Depuis que le gouvernement a permis l’importation, les tanneries étatiques et/ou privées ont toutes fermé. Auparavant, les Algériens achetaient les produits d’ameublement ou de maroquinerie en passant par les vêtements en cuir Dz.» Le cogérant de la maison Taghit affirme aussi que les vêtements de cuir Dz sont «accessibles et à la portée de tout le monde», car ils ne sont pas aussi chers que les vêtements importés présentés aux clients comme étant du cuir alors qu’il s’agit seulement de skaï de bas de gamme. Sur le marché, une veste made in Algérie de cuir pur ne dépasse 20 000 DA, alors qu’une veste en skaï européenne commence à partir de 18 000 DA. A ne pas confondre toutefois : celles importées n’ont rien à voir avec le véritable cuir. Les prix des blousons en cuir européen commencent à partir de 600 euro ! Dahmen Souadki précise encore : «Nous avons un grand manque de main-d’œuvre et de personnes formées dans la couture du cuir. Pour concurrencer les Européens, il faut qu’on arrive à acquérir leurs nouvelles tendances et surtout leurs nouvelles découpes. Car, techniquement, il y a une grande différence entre le cuir et le textile.» Cela, dans l’espoir que le cuir Dz ressuscitera avec les nouvelles lois d’importation, si elles venaient à être appliquées. Sur ce point, la maison Taghit avoue qu’il «y a de nouvelles lois imposées par le gouvernement concernant l’importation, on attend que le stock importé disponible soit consommé, et c’est à partir de là que le cuir algérien pourra refaire surface». Explication D’après Amar Takjout, président de la Fédération algérienne des textiles et des cuirs (FATC), cette  industrie a son histoire, et ce, depuis des années 1960. Les entreprises algériennes, jusqu’à aujourd’hui,  exportent le cuir, mais en semi-industriel. L’Algérie ne possède pas la technologie nécessaire pour exporter le cuir d’une manière industrielle complète, parce que les techniques ont beaucoup évolué depuis 40 ans dans ce domaine. Mais pourquoi ça bloque ? Takjout en explique les raisons. D’abord, le problème du cuir Dz se pose au niveau de la collecte des peaux lors de l’abattage des bovins et des ovins. Malheureusement cela se pratique d’une manière frauduleuse, c’est-à-dire dans des marchés non contrôlés, alors que l’abattage devrait se faire au niveau des abattoirs. Puis vient le deuxième problème qui est relatif à l’élevage des espèces ovine et bovine. Il est «contrôlé» par la contrebande au niveau des frontières. Toujours selon notre interlocuteur, les cellules de communication des entreprises étatiques de confection et des tanneries publiques sont défaillantes sur ce plan. Autrement dit, elles ne font pas de la sensibilisation d’une manière sérieuse. «Le jour de l’Aïd  El Adha, on sacrifie plus de 4,5 millions d’ ovins. Malheureusement, les tanneries et sociétés du cuir ne récoltent que 200 000 peaux. Le reste est jeté dans les poubelles», déclare Takjout. Et vient en quatrième lieu le savoir-faire et la formation. La FATC souligne que les tanneries algériennes doivent importer les nouvelles technologies et le savoir-faire européens et même asiatiques, à l’exemple du Vietnam ou du Cambodge, et surtout former les couturiers en matière de cuir dans des pays comme l’Italie ou le Portugal, qui sont les grands spécialistes. Enfin Takjout affirme que «l’Etat a autorisé l’importation durant des années, alors qu’on devait former des gens dans ce domaine, comme on le faisait juste après l’indépendance. Le gouvernement est en train de perdre des sommes considérables, alors que ce domaine peut aider énormément l’économie algérienne».  Zine  

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