mardi 20 février 2018

Un «engouement» à relativiser

Pourquoi les Algériens sont nombreux à visiter les pages religieuses de personnalités saoudiennes ou égyptiennes ? Les réponses convergent pour expliquer que cet intérêt est plus dirigé vers la personne médiatique que vers la recherche du fait religieux. Les «nouvelles icônes» ont le verbe facile et l'effet de l'image, mais ne maîtrisent nullement les connaissances du fikh, contrairement à de nombreux érudits algériens. Peut-on dire que les Algériens sont de plus en plus portés sur les pages religieuses des réseaux sociaux ? Si l'on se réfère à une enquête récente de Fanzone-im.dz spécialisé de la toile, ils le sont, parce qu'ils occupent la première place des fans de certains muftis des pays du Golfe, mais aussi parce qu'ils sont les plus nombreux à consulter leurs comptes. En effet, les résultats de cette étude, publiée à la fin du mois de janvier dernier, montrent que sur les 21 millions d'Algériens qui ont un compte facebook, ils sont 2,267 millions à aimer la page du prédicateur saoudien Mohamed Al Arifi, et 2,383 millions à faire de même pour Aid Ben Abdellah, un autre imam saoudien. Pourtant, dans leur pays, chacun de ces deux religieux ne compte qu'un peu plus d’un million de fans saoudiens, sur les 25 millions de facebookeurs. La même enquête précise que les Algériens constituent 5 à 7% des visiteurs de la page de l'imam égyptien Amr Khaled, et 16,3% de ceux qui visitent le compte du prédicateur de Médine, Aid Ben Abdellah Al Karni. L'enquête montre par ailleurs que chez eux, ces religieux n'ont pas la cote comme avec les Algériens. Ils sont à peine 8% des détenteurs de comptes facebook saoudiens à être fans du prédicateur de Médine, et moins de 8% à aimer Ezahrani, et 23,5% d'Egyptiens (contre 23,7% d'Algériens) à aimer Amr Khaled. Pour le président du HCI (Haut conseil islamique), «il n'y a jamais eu d'étude sérieuse» sur le sujet. «Il faut relativiser la problématique. Nous savons que des milliers d'Algériens sollicitent les conseils scientifiques des mosquées au niveau des 48 wilayas du pays, le HCI, les directions des affaires religieuses, mais aussi les imams qui reçoivent quotidiennement les préoccupations des fidèles. Nous ne pouvons pas dire qu'il y a un engouement pour les religieux étrangers. Cela n'exclut pas l'existence d'une partie de nos jeunes qui peuvent être épatés par les discours venus d'ailleurs. Pour mieux cerner le sujet, il faut une étude sérieuse qui prenne en compte toutes les tribunes auxquelles s'adressent les Algériens pour apprendre leur religion», explique Bouabdellah Ghlamallah. Des personnalités sans connaissances coraniques Contacté, Messaoud Boudjnoun, auteur d'une centaine d'ouvrages sur la pensée islamique et le Coran, est lui aussi très sceptique, même s'il reconnaît que beaucoup de jeunes suivent les pages Facebook de certaines personnalités religieuses des pays du Golfe. «Il faut savoir que ces imams sont devenus célèbres non pas pour leurs ouvrages ou écrits, mais parce qu'ils passent régulièrement sur des chaînes de télévision très regardées. Amr Khaled, par exemple, n'est pas connu en tant que théologien. C'est un statisticien qui n'a pas de grandes connaissances du fikh. Devant certains de nos érudits, il ne représente rien. C'est vraiment comparer le jour et la nuit. Mais il passe quotidiennement sur une chaîne de télévision religieuse durant des années. L'effet médiatique est important dans sa propulsion», note notre interlocuteur. Pour lui, en Algérie, il existe de nombreux érudits d'un niveau excellent, mais qui n'ont pas les tribunes médiatiques nécessaires, ou n'ont pas la facilité du verbe. Cependant, il tient à souligner que tous les religieux étrangers qui passent par l'Algérie reconnaissent que l'Algérien est très avide de connaissance de la religion et respecte beaucoup les hommes de culte. «Il ne faut pas s'étonner que des jeunes puissent aller ailleurs chercher les réponses à leurs questions. Il faudra, peut-être, trouver les moyens de les convaincre qu'il n'y a pas mieux que leurs compatriotes, qui connaissent parfaitement le contexte et l'environnement dans lesquels ils vivent et sont les plus indiqués pour répondre à leurs préoccupations.» A ce titre, M. Doudjnoun plaide pour la diversification des moyens de vulgarisation de la chose religieuse, comme par exemple la Toile et les médias lourds, que «nous devons mettre à la disposition de nos savants. C'est très timide, mais cela commence. La chaîne du Coran est en train de faire son chemin». Notre interlocuteur estime que ce «courant salafiste-wahhabite, qui a pris en otage certaines de nos mosquées, est mis ces derniers temps dans l'embarras. Les changements qui s'opèrent en Arabie Saoudite vont certainement avoir des répercussions, et ceux qui sollicitaient les personnalités religieuses saoudiennes vont se rendre compte que c'est en Algérie que les religieux donnent les réponses idoines aux faits religieux et non pas en Arabie Saoudite». Tout en reconnaissant que «beaucoup» d'Algériens sont devenus des «adeptes» de pages religieuses, Kamel Chekat, membre de la Ligue des imams du Sahel, pense cependant qu'«ils sont aussi nombreux à faire appel à des imams algériens, qui maîtrisent le fait religieux. Il faut savoir que ces personnalités n'ont pas la maîtrise du fikh ou du Coran. De plus, ils ne peuvent pas donner les réponses adéquates à partir du moment où ils vivent dans un environnement totalement différent du nôtre. Amr Khaled, qui est un prédicateur égyptien de renom, est loin d'avoir les connaissances coraniques. Si vous le suivez, vous vous rendrez compte qu’il ne donne jamais les réponses et encore moins les solutions au problème posé. Il a le verbe facile et l'effet de l'image. C'est une personnalité plus médiatique que religieuse». Notre interlocuteur précise toutefois, qu’il existe parmi les jeunes «une catégorie formatée par les prédicateurs saoudiens, qui agissent sous l'ordre du pouvoir occulte de la monarchie. Si vous confrontez ces prédicateurs aux nôtres, vous découvrirez qu'ils sont loin de rivaliser. L'on se demande comment certains de nos imams qui sont d'une probité et d'un patriotisme remarquables sont écartés pour être remplacés par de nombreux adeptes de Rabiie Al Madkhali, la référence salafiste-wahhabite, qui est pourtant connu pour être à la solde des services saoudiens. Ce ne sont pas les jeunes qui visitent les pages de personnalités plus médiatiques que religieuses qui doivent préoccuper mais plutôt la présence de plus en plus inquiétante d'imams salafistes-wahhabites dans nos mosquées».                         

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