mercredi 21 février 2018

L’affaire Saipem relancée

Le procureur général de Milan, en Italie, a fait part, hier lors d’une audience consacrée à l’affaire Saipem, de l’existence de preuves sur le versement de pots-de-vin par l’ENI pour obtenir les faveurs de Chakib Khelil en Algérie. Décidément, le temps, le temps judiciaire ne s’écoule pas, partout, à la même vitesse. Si à Alger, le temps est au classement politique des affaires de corruption, au tribunal de Milan, les juges et procureurs italiens demeurent fidèles au rendez-vous des mani pulite (opération mains propres) et à la lutte anti-mafia. Loin des discours et profession de foi des «politiques», les «toges rouges» du ministère public italien — réputé indépendant du gouvernement — raclent les cimes et bas-fonds de la vieille République, «retournent l’Italie comme une chaussette pour en extirper toute la corruption». Milan, à J-12 du procès du «pire scandale de toute l’histoire de l’Italie». Hier, au tribunal de Milan, c’est «prima udienza»,  audience préliminaire, avant le procès des affaires ENI (ENI Algérie, dite affaire Saipem, et Eni Nigeria) programmé pour le 5 mars prochain. Après des années d’enquête et de procédures, l’heure de vérité a sonné pour le grand groupe énergétique italien, dont de hauts dirigeants sont épinglés pour — entre autres — fraude fiscale et corruption internationale. C’est aussi «l’Heure du jugement» pour de hauts dirigeants algériens et nigérians — dont deux anciens ministres de l’Energie, Chakib Khelil et Dan Etete — bénéficiaires présumés, direct et/ou indirects de pots-de-vin oscillants entre 198 millions d’euros (montant des commissions payées dans l’affaire ENI Algérie) et un milliards 92 millions de dollars (sic !) pour l’affaire Opl 245, dite affaire ENI Nigeria. Lors de cette première audience, Isidoro Palma, procureur général au MP (ministère public) de Milan — parmi le pouls de magistrats ayant instruit les affaires ENI — a donné, selon une dépêche Reuters, lecture de l’acte d’accusation et présenté les éléments de preuves acquis dans le cadre de l’affaire Saipem. Le faisceau de preuves accumulées par les magistrats milanais établit l’implication directe de hauts dirigeants d’ENI (Paolo Scaroni, ex-Pdg du groupe ; Franco Tali, PDG de Saipem, filiale d’ENI ; Pietro Varone, directeur des opérations Saipem…) dans la corruption directe d’un «agent public étranger» en la personne de Chakib Khelil, ex-ministre de l’Energie et des Mines (1999-2010) et ancien PDG de Sonatrach, ou indirecte via des membres de sa famille (Nadjat Arafat, son épouse, et ses fils Khaldoun et Sina) ou d’hommes à lui (Farid Bedjaoui, Omar Habour, Réda Hemch…) dans le partage des commissions payées par Saipem et ses filiales pour s’adjuger sept gros contrats avec Sonatrach d’un montant total de 8 milliards d’euros. Les magistrats de Milan, en tête le juge Fabio de Pascale, «tombeur de Berlusconi», considèrent l’ancien ministre algérien du pétrole comme le personnage central d’un «groupe criminel, organisé et opérant dans plusieurs Etats». Chakib Khelil est cité comme potentiel «bénéficiaire, directement ou par l’intermédiaire de sujets proches, de considérables sommes d’argent résultant de paiements corruptifs» ayant déterminé l’adjudication, à des prix supérieurs à ceux du secteur, des contrats en faveur de Saipem. Dans le dossier à charge figurent les nom des banques et des banquiers traitants (Audi Saradar Privées Bank SAL de Beyrouth), les numéros de comptes, les montants, les relevés d’opérations bancaires, les sociétés offshore créées par Farid Bedjaoui (dont la Pearl Partners), avec accès aux comptes (comme bénéficiaire économique ou ayant droit), s’ajoutent à ces éléments, les conclusions des commissions rogatoire (Hong Kong, Paris, Alger, Beyrouth, Berne), les contrats d’adjudication et de consultation, les mails d’entreprise, les factures, les payements corrélatifs, les écoutes téléphoniques et enfin les déclarations et aveux à charge des managers italiens de Eni-Saipem dont ceux de Pietro Varone, Tullio Orsi et autres Franco Tali. Au procès de Milan qui s’ouvre, le retour en disgrâce judiciaire de l’ancien patron d’ENI, Paolo Scaroni, après que la Cour suprême italienne ait annulé le 2 octobre 2016, son acquittement par la juge d’audience préliminaire, Alessandra Clementi, est à même de faire bouger des lignes. Idem pour l’actuel Pdg d’ENI, Claudio Descalzi suspecté dans l’affaire Opl 245 (du nom d’un gisement offshore) dans lequel ENI et Shell ont «payé» plus d’un milliard de dollars de pots-de-vin à de hauts dirigeants du Nigeria. Mis en cause également dans la toute dernière affaire du «faux complot contre ENI» et des «contre-enquête ENI» ouvertes par l’ancien procureur de la ville de Syracuse, en Sicile (arrêté à la mi-février avec 14 autres personnes, dont des avocats, magistrats, hommes d’affaires et hauts fonctionnaires), la mise en accusation de M. Descalzi donnera un tournant autre au procès. Pendant que les portes de l’apocalypse s’ouvraient grandement au tribunal de Milan, à Alger, le 14 février dernier, le jour de la Saint-Valentin (sic !), ce sont des retrouvailles amoureuses : Sonatrach-Eni, le vieux couple, soudé par l’histoire, le business et les «affaires», s’empresse de dissoudre, dans un deal surréaliste, un passif toxique. Quatre grands litiges en suspens au niveau du Tribunal d’arbitrage international «réglé à l’amiable». Blacklistée, Saipem, filiale d’ENI, devrait verser, selon Ould Kaddour, entre 150 et 200 millions de dollars à Sonatrach au titre de dédommagement pour non-exécution et retard de projets importants (train gaz GNL3Z, usine de séparation d’huile LDHP, réalisation du GPL LZ2 24, …etc.). Un mystérieux solde de tout compte arrivant de surcroît à point nommé. L’accord signé permettra, selon le PDG de Sonatrach, d’«enterrer une vieille histoire qui traîne et qui nous a empoisonné la vie à nous tous (…)». «C’est une pierre tombale qu’on va mettre sur ce passé, dit-il, car on veut regarder vers le futur et voir ce qu’on va faire ensemble.» Stefano Cao, le PDG de Saipem, est également aux anges. Un «grand jour pour Saipem», déclarait-il à la presse lors de la cérémonie de paraphe.

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