jeudi 22 février 2018

La «harga», cette incompréhensible «douleur sociale»

L’émigration clandestine est devenue une activité lucrative pour les milieux mafieux. Les réseaux de prostitution, de trafics d’organes et de drogue ont désormais mis la main, et ce, de façon inhumaine sur ce phénomène qui inquiète à plus d’un titre aussi bien les sociologues, les économistes que les religieux. Organisé à l’initiative du Haut Conseil islamique (Hci), un débat assez intéressant a mis à nu ce que certains ont qualifié de «douleur sociale». Qu’est-ce qui pousse les jeunes à affronter la mort pour quitter le pays, sans savoir que ce «paradis terrestre» qu’ils veulent rejoindre peut s’avérer être l’enfer ? C’est la question que se sont posée, hier, économistes, sociologues et religieux, réunis à Alger, à l’initiative du Haut Conseil islamique (Hci). Président de cette instance consultative, Bouabdallah Ghlamallah explique l’opportunité d’une telle rencontre : «Je préfère parler d’émigration sauvage, parce que ces images de corps en décomposition rejetés par la mer sont aussi douloureuses qu’insoutenables et elles nous marquent à jamais. Je n’ai jamais dit que c’était ‘‘haram’’, d’ailleurs je n’ai même pas les prérogatives de le dire. Pour moi, ces jeunes sont des victimes. Il faut comprendre pourquoi ils agissent de la sorte…» Le sociologue Laïd Ayadi estime que «la thèse de la crise identitaire en général et religieuse en particulier évoquée par certains comme l’une des causes de cette douleur sociale n’est pas la principale, car l’histoire démontre que notre région a de tout temps été une terre d’accueil à toutes les autres religions qui ont, elles aussi, fui les douleurs qu’elles ont subies chez elles». Pour le sociologue, ni la religion et encore moins le chômage n’expliquent l’émigration clandestine. «La majorité des jeunes qui affrontent la mort fuient la malvie. Ils cherchent à améliorer leurs conditions de vie. C’est vraiment dommage que les médias se contentent de montrer ces images de corps inertes renvoyés par la mer, au lieu de se focaliser sur l’histoire de ces victimes.» Il évoque l’émigration «de plus en plus importante» des Algériens vers la Turquie, et fait remarquer que «ces jeunes qui vivent ailleurs gardent des liens assez forts avec leur pays et ne lui ont jamais été hostiles». Economiste et directeur du laboratoire de globalisation et d’économie à l’université d’Alger, Abdelmadjid Keddi est plus pragmatique dans son intervention. Selon lui, ce phénomène d’émigration «n’est pas étranger» au pays. «L’Algérie a de tout temps été une terre de transit. Ce qui inquiète, c’est plutôt le fait qu’elle devienne exportatrice de ce flux. Pourtant, les paramètres économiques de l’Europe, première destination des Algériens, sont, à des degrés moindres, les mêmes que ceux de l’Algérie. Le PIB est de 2% et le taux de chômage peut aller de 10 à 20% selon les pays. Cela veut dire que cet espace que l’on pense capable de juguler tout ce flux de jeunes est en réalité incapable de les intégrer. Plus grave, des voix extrémistes sont même en train d’accuser ces migrants d’être à l’origine de la crise économique et du chômage.» A. Keddi fait remarquer à l’assistance que ce phénomène a néanmoins fait apparaître quelques indicateurs qui doivent interpeller tout le monde. «Les départs de plus en plus importants de femmes et d’enfants suscitent l’inquiétude. Des témoignages ont fait état de trafic d’organes mais aussi de prostitution, par des réseaux assez puissants. Nous n’avons pas de chiffres, mais plutôt des indicateurs qui prouvent que des milieux mafieux ont investi le flux des migrants. Nous savons par exemple que les passeurs des migrants subsahariens travaillent avec les trafiquants de drogue et utilisent leurs routes…», note le conférencier. Revenant sur le volet économique, le conférencier insiste sur l’ampleur du marché informel qui existe en Europe lequel, selon lui, dépasse dans certains pays la barre des 30% de leur PIB. «Nous savons tous que beaucoup de pays européens font face à une économie parallèle galopante. Les cas de l’Espagne avec 20% du PIB, de la Grèce (24%), de Chypre (26%) ou du Portugal (20%) sont révélateurs. Ils sont très intéressés par cette main-d’œuvre, qu’ils recrutent avec des salaires très bas et sans aucune couverture sociale.» Le conférencier explique, par ailleurs, que 72% des harraga sont des jeunes de moins de 40 ans, 25,8% d’entre eux sont diplômés, 26% ont des qualifications professionnelles, et le reste n’est pas formé. «Ils sont majoritairement issus des grands centres urbains, où le taux de chômage avoisine les 13% de la population active. Ils partent ailleurs pour améliorer leurs conditions de vie, mais tombent souvent dans le piège des réseaux de trafiquants qui ont mis la main, et ce, de façon inhumaine sur ce phénomène. Les victimes payent des sommes colossales pour une place dans une embarcation qui peut contenir moins d’une dizaine de clients potentiels. Les revenus d’une telle activité sont ahurissants.» M. Keddi note néanmoins que «cette situation est le résultat de la faillite du système social qui, selon lui, n’a pas pu protéger la frange sociale la plus vulnérable qu’il est censé justement protéger. Les jeunes ont beaucoup de compétences, mais ils ne trouvent pas de cadre pour capter cette énergie pour une raison ou pour une autre. Cette situation prive le pays de ses ressources humaines qualifiées et perd des fonds colossaux qu’il a dépensés pour leur formation». Membre du hci, Saïd Bouzidi aborde le phénomène sous l’angle religieux, rappelant les nombreux flux migratoires durant l’histoire, en précisant que ces mouvements ont toujours existé et n’ont jamais été interdits. Aujourd’hui, lorsque l’on demande aux jeunes pourquoi ils risquent leur vie, ils répondent : «Nous sommes exclus, opprimés et réprimés. Mais il faut qu’ils sachent que l’exclusion, la répression et l’oppression sont des actes interdits par notre religion. La migration n’est pas interdite. Cependant, elle le devient si elle met en danger la vie. Si notre corps nous appartient, ce n’est pas le cas pour notre âme. Elle appartient à Dieu, et nous n’avons pas le droit de la mettre en danger. Le suicide est interdit en islam.» Le conférencier plaide pour «un ministère de l’émigration, chargé, selon lui, de traiter avec les pays d’accueil de nos ressortissants et de faire en sorte qu’ils soient bien pris en charge». Les communications suscitent un vif débat et des interrogations de l’assistance. Bon nombre d’intervenants ont mis l’accent sur la nécessité d’écarter les causes liées à l’identité religieuse et de privilégier la thèse des réseaux criminels qui fait du phénomène de l’émigration clandestine un commerce juteux. Mais, le sociologue Saïd Ayadi ne semble pas d’accord avec cette approche. Il explique : «Parmi les Subsahariens qui viennent en Algérie, il y en a qui arrivent de l’Afrique de l’Ouest. Ce sont des musulmans recommandés par leurs tribus. Une grande partie d’entre eux s’est fixée dans certaines villes du sud du pays et constitue aujourd’hui le terreau de l’extrémisme religieux…» L’économiste Keddi réoriente le débat : «Nos jeunes sont certes formés, mais on ne leur inculque pas l’esprit d’entrepreneuriat. Le plus gros de l’emploi est dans la Fonction publique et les investissements porteurs d’embauche sont ceux de l’Etat. Ailleurs l’emploi est généré par le secteur privé. Or chez nous ce dernier est insignifiant...»

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