dimanche 18 février 2018

Après la mort de Boudiaf, Kasdi Merbah se savait ciblé et a averti Mehri et Aït Ahmed d’une menace de mort qui pesait sur eux

Ceci n’est pas un article de presse mais un témoignage : le mien. Nous sommes en juillet 1992. Le président Boudiaf a été tué le 29 juin précédent à Annaba dans les conditions que chacun sait. Tous ceux qui ont vécu cette période marquante de l’histoire de notre pays et qui ont l’âge de s’en souvenir savent combien elle était trouble, anxiogène et dangereuse. J’étais rédacteur en chef du quotidien privé La Nation, dont les locaux étaient rue Larbi Ben M'hidi, à quelques mètres de la mairie d’Alger-Centre, et j’étais parallèlement enseignant à l’Institut national des industries alimentaires (INIA) de Boumerdès, où j’assurais des cours spécialisés à des promotions sortantes de techniciens supérieurs et d’ingénieurs d’Etat. Le journal avait alors seulement quelques mois d’existence mais gagnait rapidement en notoriété. Le directeur de la publication était Ammar Belhimeur, le directeur de la rédaction Akli Hamouni et le deuxième rédacteur en chef Miloud Medjamia. Je les salue tous au passage et c’est toujours un plaisir de les revoir, tant l’aventure que nous avons partagée était palpitante et les souvenirs que j’en garde, impérissables. La Nation, journal fondé après l’arrêt du processus électoral en janvier 1992, avait une orientation politique prononcée : il était sur la ligne «réconciliationniste» défendue par ce qu’on appelait alors les «3 Fronts», c’est-à-dire le FFS d’Aït Ahmed, le FLN dont le secrétaire général était Abdelhamid Mehri, et l’ex-FIS dont les dirigeants historiques étaient en prison. Il faut dire que Ammar Belhimeur avait fait ses preuves à El Moudjahid, qu’il était proche du FLN et qu’il avait été une figure dans le mouvement du Volontariat pour la révolution agraire. J’étais moi-même au FFS et je venais d’être élu largement au premier tour de l’élection législative dans les circonscriptions de Tigzirt Makouda, dans la wilaya de Tizi Ouzou. Pour avoir dirigé pendant 18 mois Libre Algérie, le journal du FFS, et pour avoir été désigné secrétaire général adjoint du Forum démocratique autonome (FDA) créé par Hocine Aït Ahmed quelques semaines seulement après son retour d’exil, j’étais amené à le rencontrer souvent et à tenir des séances de travail avec lui. Belhimeur, lui, était particulièrement proche du mouvement dit des réformateurs à l’intérieur du FLN, dont le chef de file était et reste l’ancien chef de gouvernement, Mouloud Hamrouche. Si, vu de l’extérieur, on pouvait penser qu’il y avait au sein du journal une unanimité, c’est en réalité une grossière erreur. On pouvait en effet penser que le journal, donc les journalistes et principalement les responsables, étant globalement sur la ligne réconciliationniste, étaient donc contre l’arrêt du processus électoral. Ce n’était pas le cas. En situation de conflit, tout être sensé ne saurait être contre le principe et l’idée de la réconciliation. Le tout est de savoir ce que chacun met dans ce concept et comment chacun le perçoit et l’appréhende. En tout cas, je parle pour moi-même, j’étais absolument partisan de l’interruption du processus électoral, bien qu’étant élu, et je le reste à ce jour. Ma conviction, en effet, était – et reste – que l’arrivée des islamistes au pouvoir aurait signé la fin de tout espoir d’ouverture sur l’universalité et la modernité – on remarquera que je ne parle pas de démocratie – pour des décennies au moins. Toute l’intelligence de Ammar Belhimeur, dont je ne connais absolument pas les convictions à ce sujet à l’époque, était non seulement d’accepter le fait, mais de m’avoir offert une position privilégiée au sein du journal de sorte que j’étais absolument libre dans mes commentaires quotidiens, qui dénotaient souvent par rapport au reste du journal. La vérité est que je restais – naïvement peut-être, mais en tout cas sincèrement – sur la ligne du «ni Etat policier ni République intégriste» qui m’a fait engager au FFS. Après l’assassinat du président Boudiaf et l’arrestation de Boumarafi, une commission d’enquête a été installée et une date lui a été fixée pour faire toute la lumière sur les tenants et les aboutissants de l’incroyable et gravissime affaire, l’assassinat en direct du président de l’Etat. La rédaction a alors décidé de consacrer quotidiennement un article au sujet, lequel est annoncé dans une oreille censée recevoir un espace publicitaire à la une, et ce, jusqu’à la date où la fameuse commission devait rendre publics les résultats de son enquête. Je ne saurais dire à quel point, mais cela a beaucoup dérangé en haut lieu. Voilà donc campé le décor. C’est dans ce contexte qu’un jour du début juillet, vers 13h, alors que j’étais plongé dans la rédaction de mon éditorial, Belhimeur m’appela dans son bureau, l’air grave. Il m’apprit qu’il avait reçu un appel téléphonique de la plus haute importance. L’appel venait de Kasdi Merbah, l’ancien tout-puissant patron de la Sécurité militaire, la fameuse SM, désormais président du parti MAJD qu’il avait fondé après un passage au gouvernement comme ministre de l’Agriculture d’abord, et comme Premier ministre ensuite. Le message était le suivant : une liste d’une centaine de personnalités à abattre circulait et il fallait prendre l’affaire au sérieux. Parmi les cibles, Kasdi Merbah lui-même, Hocine Aït Ahmed et Abdelhamid Mehri. Il nous enjoignait d’avertir nos amis, c’est-à-dire Mehri pour ce qui concerne Belhimeur, et Aït Ahmed en ce qui me concerne. Je me rendis aussitôt au siège du FFS, rue Souidani Boudjemaa à la Colonne Voirol, pour en avertir Aït Ahmed. Arrivé sur les lieux, je constatai qu’il n’y était pas. Son neveu, Mahfoudh, qui lui servait de chauffeur, de garde du corps et de secrétaire particulier, m’apprit qu’il venait de le déposer dans une ambassade étrangère – celle des Etats-Unis si ma mémoire est bonne – et qu’il en avait probablement jusqu’à la fin de la journée, voire de la soirée. Je me résolus donc à lui transmettre le message dont j’étais porteur. Etant donné son importance et sa gravité, je n’avais pas besoin d’insister pour m’assurer qu’il serait transmis à qui de droit. Le soir même – ou le lendemain matin, je ne saurais le dire –, Aït Ahmed s’est envolé vers le Maroc où il devait marier sa fille. Il venait, en réalité, d’entamer un nouvel exil en Suisse et il ne reviendra que quelques années plus tard, pour quelques jours, le temps de participer aux travaux du congrès de son parti. Il reviendra une seconde fois en 1999 pour participer à l’élection présidentielle, avant de s’en retirer en pleine campagne électorale. Deux ou trois jours après l’épisode que je viens de rapporter, au courant du mois de juillet 1992 en tout cas, en me présentant le matin au journal, j’eus la désagréable surprise d’en trouver les locaux scellés. Les services de sécurité avaient investi les lieux, évacué le personnel, emporté le matériel informatique et scellé le local. La Nation reparaîtra quelques mois plus tard sous forme d’hebdomadaire et sous la direction de Salima Ghozali. Je n’en ferai jamais partie.   Par Mohamed Arezki Boumendil

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