vendredi 12 janvier 2018

Les calendriers amazighs

Un calendrier n’est pas seulement un moyen de se repérer dans le temps, mais c’est aussi un instrument de travail : il marque les saisons, et donc, le rythme des travaux, il indique les rites coutumiers, les fêtes religieuses et, pour les femmes, le cycle menstruel et l’évolution des grossesses. Ne nous étonnons donc pas s’il existe en Algérie, plusieurs calendriers : le calendrier agraire, appelé encore calendrier amazigh, qui nous vient de l’antiquité, le calendrier hégirien, legs de l’islamisation, le calendrier grégorien, qui s’est imposé, en raison de son universalité, le calendrier des femmes… Jusque-là seuls les calendriers grégorien et hégirien étaient officiels, mais depuis quelques jours, le calendrier amazigh l’est devenu aussi. Il faut dire qu’en plus des revendications dont il a été l’objet par les militants de la cause amazighe, le jour de l’an de ce calendrier est fêté dans la plupart des régions du pays. Anciens calendriers Avant de parler du calendrier amazigh, actuellement utilisé, il convient de signaler l’existence d’autres computs locaux. En travaillant, en 2002, sur des textes médiévaux berbères, Nico van den Boogert a retrouvé des éléments d’un calendrier jusques-là passés inaperçus. Ce calendrier comporte douze mois, qui portent chacun un nom : -tayyuret tamzwarut (premier mois ou première lune), -tayyuret taneggart (dernier mois ou lune), -yardul, (Van den Boogert ne donne pas le sens ; nous proposons «il est obscur» ; cf. touareg : rdel «être dans l’obscurité de la nuit») -sinwa, -tasra yawzwarut, premier gardiennage du troupeau, -tasra taneggaret (dernier gardiennage du troupeau), -awdayaghet yemzwuran (les premiers antilopins) -awdayaghet  yenaggaren (les derniers antilopins) -awzimet yemzwaren (les premiers petits de la gazelle) -awzimet  yenggaren (les derniers petits de la gazelle)   -ayssi ( cf. ayis «cheval») -nim.   On ignore le nombre de jours de l’année, ni le nombre de jours du mois. Les références à la lune ne signifient pas qu’il s’agisse d’un calendrier lunaire : le mot ayur (ou aggour signifie aussi en tamazight, «mois». Les dénominations relevées montrent la liaison du calendrier avec les troupeaux et la nature. Il est important de signaler que les Guanches, les populations autochtones des îles Canaries, que l’on donne comme d’origine berbères, avaient dans leur calendrier un mois qui s’appelait Begnesmet, qu’on a rapproché de awzimet, relevé plus haut.  Ce calendrier avait peut-être une large extension (awzim est également pris comme dénomination chez les Touareg sous la forme awhim ; voir plus bas).     Adaptation du calendrier hégirien Le calendrier musulman débute le 15 ou 16 juillet 622 de l’ère chrétienne, il prend pour point de départ la migration (en arabe hidjra, d’où le nom de hégirienne pour l’ère musulmane) du Prophète et de ses compagnons, de La Mecque à Médine. L’ère musulmane a été instaurée en 638 sous le règne du calife Omar Ibn Al Khattab. L’année hégirienne est une année lunaire qui compte 354 (bas’ita, année plate) ou 355 jours (kabîsa année remplie), avec, dans un cycle de 30 ans, 11 années de 355 jours et 19 de 354. Chaque mois commence au moment où le croissant de lune est visible. L’année comporte douze mois, selon la prescription coranique (sourate 9, verset 36). Le verset suivant interdit le mois intercalaire (Nasi’i) par lequel les Arabes rattrapaient le retard accusé par le calendrier lunaire par rapport au soleil. Un décalage de 11 jours entre le calendrier hégirien et le calendrier grégorien fait qu’en 33 ans, les mois et les fêtes musulmanes font le tour de l’année. Les mois employés dans la tradition maghrébine sont les mêmes que ceux du calendrier hégirien, aussi bien chez les arabophones que chez les berbérophones. Cependant, dans quelques groupes berbérophones, on assiste à une adaptation des noms. Ainsi, par exemple, pour Ouargla, on relève la liste suivante : -Babyannu (Muh’arram), jar Babyanou d lmulud, «entre Babyannu et le mouloud» (S’afar) -lmulud, «le mouloud ou fête de la nativité du Prophète» (Rabi’ I ) -war isem amizzar «mois anonyme premier» (Rabi’ II) -war isem aneggaru «mois anonyme dernier» (Djumâd I) -asgenfu n twessarin «repos des vieilles» (Djumâd II) -tiwessarin «les vieilles» (Radjab) -asgenfu n rremd’an «repos avant le Ramadhan» (Sha’bân) -rremd’an «mois de jeûne»  (Ramad’ân) -tfaska tikh’iht «la petite fête, l’Aïd sghir» (Shawâl) -jar tfaskiwin «entre les fêtes» (Dhû al qi’da) -tfaska tameqqrant «la grande fête, l’Aïd El Kébir» (Dhû al hidjdja). Chez les Touareg aussi, on assiste à une adaptation des mois du calendrier hégirien. Ainsi, au Hoggar : -tamessedeq «la dîme religieuse, l’Achoura» (S’afar) -tallit sett’efet «le mois noir» (Rabi’ I ) -tallit ereghet «le mois jaune» (Rabi’ II ) -awhim wa yezzaren «1erfaon de gazelle» awhim wa ilkemen «1erfaon suivant» (Djumâd I) -sarat «mois de sarat» (Djumâd II) -ti n tneslamin «mois des religieuses» (Radjab) -amezzihel «mois d’amezzihel» (Sha’bân) -az’um «mois de jeûne» (Ramad’ân) -tasese «mois du boire» (rupture du jeûne) (Shawâl) -gir muhden «entre les prières» (Dhû al qi’da) -tafaske «sacrifice religieux» (Dhû al hidjdja). Les deux grandes fêtes de la tradition musulmane sont l’Aïd El Fitr, qui rompt le jeûne de ramadan et l’Aïd El Adha, ou fête du sacrifice d’Abraham. En plus de ces fêtes, les Maghrébins fêtent l’Achoura et la naissance du Prophète (voir Aïd El Fitr, Aïd El Adha, Achoura et Mouloud.   Le calendrier des femmes Un type de comput est propre aux femmes, notamment pour déterminer les phases de la grossesse. Un calendrier est lunaire et reprend des dénominations du calendrier hégirien, qu’il s’agisse de mois ou de fêtes. L’énumération des mois commence dès que la grossesse est constatée. Voici un exemple que nous avons relevé en Kabylie. -rdjeb, mois de radjab -cha’ban, mois de cha’ban -remdhan, mois du jeûne de Ramadhan -l’aid tamezyant, «petite fête» (Aïd El Adha ou Aïd Sghrir) -win ger la’yudat «celui qui est entre les deux fêtes» -l’aid tamuqrant «la grande fête» (Aïd El Adha ou fête du sacrifice) -ta’acurt, Achoura -win deffir n ta’churt ou arbib n ta’churt «celui qui est derrière l’Achoura» ou le beau-fils de l’Achoura   -lmulud «Mouloud», mawlid, fête de la nativité du Prophète -win deffir n lmulud, «celui qui vient derrière le Mouloud» ou  «le beau-fils de Mouloud» -war-isem «sans-nom» ou «mois anonyme» -Yemma Ɛcca «mère Aïcha» (femme du Prophète ?) Le calendrier agraire ou calendrier amazighe Ce calendrier se retrouve aussi bien chez les berbérophones que les arabophones. Il provient du calendrier romain, ou plutôt, il emprunte ses mois à ce calendrier, sans toutefois emprunter ni ses festivités ni ses rites. Ce calendrier, comme on sait, a été établi par établi en 45 avant JC sous le règne de l’empereur Jules César dont il porte le nom. Ce calendrier, adopté dans l’Empire romain, duquel relevait la Maghreb, accusait du retard. Dès l’an 7 de l’ère chrétienne, on ajusta le calendrier et, en même temps, on ramena le début de l’année du 1er mars au 1er janvier. Mais le calendrier a continué à accuser du retard, si bien qu’en 326, l’Eglise chrétienne le corrigea de nouveau. En dépit des réajustements, le calendrier accusait, au XVIe siècle, un retard de dix jours sur le temps réel. Le pape Grégoire XIII le réforma alors, en ajoutant10 jours : c’est ainsi qu’on passa du jeudi 4 octobre 1582 au vendredi 15 octobre. Le calendrier julien, employé au Maghreb durant la période romaine, a été remplacé, officiellement, avec l’islamisation, par le calendrier hégirien. Mais si dans les villes, c’est ce calendrier qui s’est imposé, dans les campagnes et dans les milieux populaires, on a continué à utiliser le calendrier julien, plus propice aux rythmes des saisons et des travaux agricoles. Cependant, comme le Maghreb s’est détaché de l’influence européenne, on n’a pas tenu compte de la réforme grégorienne, c’est pourquoi le calendrier commence, chez nous,  le 12 janvier,  mais en réalité l’écart de 1582 à nos jours n’est pas de 2 jours mais de 3, car il y a un retard d’un jour tous les 128 ans ou de 3 jours tous les 400 ans, en supprimant trois jours bissextiles. Yannayer devrait donc être fêté le 14 janvier ! D’ailleurs, au Maroc le jour de l’an se fête le 13 et en Tunisie le 14 janvier. Les mois du calendrier amazigh sont tous empruntés au latin. Nous donnons, ci-après les dénominations en kabyle, en chleuh, en touareg et en arabe dialectal : -Janvier : Yannayer, Nnayer (kabyle), Ennayer (Maroc central), Innayer (Chleuh), Innar (Touareg) ; arabe dialectal : Yeneyar, Yannayar (latin, januaris mens, mois de Janus). Février : Furar (kabyle), Febrayer (Maroc central), Khubrayer (Chleuh), Forar (touareg) ; arabe dialectal : Frayer (latin, fébruarius mens, mois de la purification). -Mars : Meghres (kabyle), Mars (Maroc central,  Chleuh, touareg) ; arabe dialectal : Mars (latin, Mars, mois du dieu Mars). -Avril : Yebrir, Brir (kabyle), Ibril (Maroc central), Ibrir (Chleuh), Ibri (touareg) ; arabe dialectal : Abril (latin, Aprilis mens). -Mai : Mayyu, Maggu (kabyle), Mayyu (Maroc central), Mayyu (Chleuh), Mayo (touareg) ; arabe dialectal : Mayyuh (latin, Maïus, mois de la déesse Maïa). -Juin : Yunyu, Yulyu (kabyle), Yunyu (Maroc central), Yulyu (Chleuh), Yunioh (touareg) ; arabe dialectal : Yunyoh (latin, Junius, mois de Junon). -Juillet : Yulyuz (kabyle), Yulyuz(Maroc central), Yulyuz (Chleuh), Yulyez (touareg) ; arabe dialectal : Yulyuh (latin, Julius, mois de Jules César). Août : Ghucht (kabyle, Maroc central, Chleuh), Ghuchet (touareg) ; arabe dialectal : Ghucht (latin, Augustus, mois d’Auguste). -Septembre : Chtember (kabyle), Chutanbir (Maroc central, Chleuh), Chetember (touareg) ; arabe dialectal : Chtember (latin, september, de septem «sept» parce que 7e mois de l’année julienne qui commençait en mars). -Octobre : Tuber, Ktober (kabyle), Ktuber(Maroc central, Chleuh), Tuber (touareg) ; arabe dialectal : Ktuber, Aktuber (latin, October, de octo, 8e mois). -Novembre : Nwamber, Wamber (kabyle) Ennwamber (Maroc central, Chleuh), Wanber (touareg) ; arabe dialectal : Nunember (latin, November, de novem, 9e mois). -Décembre : Djember, Dudjember (kabyle), Dujambir (Maroc central, Chleuh), Dejamber (touareg) ; arabe dialectal : Djanber (latin, November, de novem, 9e mois). Comme indiqué plus haut, si les dénominations du calendrier sont redevables au latin, ni les fêtes ni les rites ne sont empruntés. C’est ainsi qu’on ne retrouve pas la division en calendes (premier jour du mois au cours duquel on fixe les fêtes religieuses), en ides (la moitié du mois) et nones (8e jour précédant les ides). De plus, il n’y a, dans le calendrier amazigh, aucune référence au paganisme. Tous les rites sont en rapport avec les travaux de la terre et la fertilité, chaque mois, chaque saison correspondant à une activité agricole. Marceau Gast a parlé, à propos des Touareg de l’Ahaggar d’un calendrier de la faim, c’est-à-dire d’une division de l’année en fonction des disponibilités des ressources alimentaires ou de leur restriction. Ainsi, Tafsit, le printemps, est l’époque de la floraison et des récoltes de l’orge et du blé, c’est donc une période faste, Ewilen, l’été, est la saison chaude où l’on peut mourir de soif dans le désert, Awelan, l’automne, est l’époque de la récolte des dattes, du mil et du sorgho, c’est une période d’abondance. Tadjrest, l’hiver, est la saison froide durant laquelle la sève ne monte plus dans les végétaux où la nourriture se fait rare. En Kabylie, des périodes on distingue aussi des périodes, en rapport avec les saisons, la nature ou les travaux : ainsi timgharine, période de froid vif, en furar, tafsut, le printemps, à la fin de furar, aheyyan, période de pluies néfastes en meghres, nnisan, pluies bénéfiques en yebrir, l’aïnsra, fumigation des arbres fruitiers en yunyu etc. Le 17 ktuber, correspondant au 28 octobre grégorien est le premier jour des labours… L’ère amazighe Le calendrier amazigh est un calendrier perpétuel, sans millésime. C’est seulement à la fin des années 1970 que l’Académie berbère qu’on a proposé de lui donner une date : on le fait commencer à partir de 950 avant J-C., date d’une bataille livrée par Shershonq I, fondateur de la XXIIe dynastie égyptienne, d’origine berbère. L’année en cours est ainsi datée : 2968.  Le choix de ce millésime est surtout symbolique puisqu’il s’agissait de choisir, dans la longue histoire des Amazighs, un fait marquant qui rappelait à la fois leur puissance et leur influence sur l’une des plus grandes civilisations de l’époque.

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