dimanche 7 janvier 2018

«Des mosquées sont construites au nez et à la barbe de l’Etat algérien»

- Des mosquées sont inachevées. Le phénomène dure depuis des années. Comment l’expliquez-vous ? Ce ne sont pas seulement les mosquées qui restent inachevées. C’est toute l’Algérie qui s’installe depuis bien des décennies dans le «provisoire» et dans l’«inachevé» : des habitations privées et parfois publiques inachevées et dont les toits font apparaître une forêt de piquets et de bouts de ferraille rouillés qui pointent vers le ciel, des routes construites mais très vite défoncées, des canalisations brisées en attente indéfinie de réparation, des garages et des grands magasins dont les étages supérieurs attendent en vain et depuis des lustres un achèvement complet, cependant que leurs rez-de-chaussée fonctionnent comme fonds de commerce générateurs de profits... Comme les logements sociaux livrés souvent à la hâte et sans aucun «contrôle technique» préalable qui vérifierait leur fiabilité, ces lieux de culte s’inscrivent tout à la fois dans la logique de l’informel (construire d’abord un lieu de culte et demander l’autorisation ensuite, ruse utilisée par les intégristes dans les années 70’ et 80’) de manière à mettre l’Etat devant le fait accompli, et dans celle de l’urgence qui met l’accent sur la production de la quantité de logements au détriment de la qualité, et ce, afin de répondre aux besoins pressants des mal logés sociaux. Les seuls lieux de culte qui échappent «au bricolage» et à l’inachevé sont celles construites à l’initiative de l’Etat, telle celle de l’Emir Abdelkader de Constantine, ou celle en voie de construction à Alger, et qui, toutes deux, constituent un gouffre financier pour le Trésor public. Comment expliquer cet engouement pour la construction des mosquées inachevées ou non ? Le facteur religieux n’est pas l’unique motif d’une telle compétition entre les partisans de l’islam dit «salafi» et l’islam officiel, orthodoxe. Les raisons d’une telle compétition, d’une telle surenchère tiennent à des facteurs idéologiques camouflés sous le couvert religieux. Une grande partie de la légitimité du pouvoir en place depuis l’indépendance tient à l’islam revendiqué comme «religion d’Etat». Quant aux islamistes d’inspiration néo-salafie, d’inspiration essentiellement wahhabite, avec une variante Frères musulmans, ils s’efforcent de délégitimer les régimes successifs (de Boumediène à Chadli...) en se posant comme les véritables défenseurs de la foi et de l’éthique musulmanes. Pour se distinguer de ce pouvoir qu’ils ont de tout temps associé à «l’athéisme», ils se sont empressés de construire des mosquées dites «libres» et encadrées par des imams dits également «libres» et dont les sermons et les halakate (khotba) prenaient le contre-pied du discours des imams assermentés (officiels) qui lisaient la khotba sous la dictée des Affaires religieuses. Toutes les mosquées construites par les intégristes des années soixante-dix et quatre- vingts étaient restées pendant longtemps sous l’aspect inachevé ou «mosquées caves» aux fins, pensaient-ils, d’échapper au contrôle de l’Etat... En ce temps, leurs promoteurs financés en sous-main et endoctrinés par la propagande wahhabite et par celle des Frères musulmans d’Egypte et de Syrie se voulaient les réformateurs de l’islam entaché de superstitions, impur, et se posaient comme les agents subversifs contre «l’ordre impie» qu’incarnaient alors, à leurs yeux, Boumediène et ses successeurs... - Qui sont les «bâtisseurs» et pourquoi l’Etat a «délégué» la construction des lieux de prière à ces gens ? Les raisons sont-elles seulement économiques ? Les bâtisseurs, on vient de les décrire. C’étaient tous de jeunes Algériens mal formés par une école algérienne confiée au lendemain de l’indépendance plutôt à des prédicateurs venus d’Orient qu’à des enseignants compétents et pour qui l’enseignement de l’islam doctrinaire passe avant l’enseignement fondé sur l’esprit critique et l’analyse des textes, profanes et religieux confondus. L’Etat algérien n’a jamais «délégué» ou investi les gens à construire des mosquées. Celles-ci ont été construites au contraire au nez et à la barbe de l’Etat algérien, alors préoccupé par le discours triomphaliste du Tiers-monde, des non-alignés et par les projets des Révolutions agraire, industrielle et culturelle... Pour lui, les islamistes dont il savait qu’ils œuvraient clandestinement à la construction de mosquées dans les lieux les plus inattendus, tels les caves d’immeubles, les terrains en pente, les bords des ravins, etc., ne constituaient nullement un danger pour le régime tant que celui-ci se sentait alors fort et sûr de lui pour pouvoir, le cas échéant, les domestiquer ou les instrumentaliser à des fins partisanes. De fait, ils furent, durant les années 1971, utilisés contre les étudiants progressistes de l’UNEA, qui furent les alliés du «pouvoir révolutionnaire» avant qu’ils ne fussent répudiés par lui. Ce n’étaient pas les raisons économiques qui furent les causes de la naissance de cette mouvance islamiste qui regroupait une nébuleuse faite de tendances et de fractions se réclamant, les unes de Hassan El Banna, les autres de Mohammed Abdelwahab, les autres d’Ibn Taymiyya, (1263-1328) et les autres encore des Oulémas et de leur chef de file, Ibn Badis. Les raisons en étaient d’ordre religieux, politique, culturel et identitaire à la fois. Telle est la genèse historique de ces mosquées «inachevées» et de leurs promoteurs... - Dans certaines localités, l’Etat n’arrive pas à installer un imam, et ce sont les salafistes, aidés par les forces de l’argent, qui s’en chargent… Le déficit d’encadrement des mosquées en imams compétents, le laxisme de l’Etat vis-à-vis des prédicateurs «libres», laxisme consistant à fermer les yeux sur les agissements et les excès de certains prédicateurs vilipendant publiquement l’Etat «mécréant», avaient eu pour conséquence de favoriser l’intervention d’un certain nombre de «gros commerçants» et de personnalités proches ou fortement imprégnées par l’idéologie et les souvenirs des oulémas, sur le terrain religieux. A visage découvert ou discrètement, ces personnalités n’avaient pas hésité à établir de nombreux liens avec les promoteurs des mosquées intégristes qu’ils savaient parfaitement hostiles à l’Etat. Tous les déçus et les aigris du régime de Boumediène, et en particulier les rescapés des oulémas que le pouvoir avait exclus des postes de responsabilité, disqualifiés, puis marginalisés un temps, avaient trouvé dans le mouvement intégriste naissant et dont certains de ses «leaders» se recommandaient bruyamment des oulémas, et dont ils défendaient et les thèses et la mémoire, l’aubaine grâce à laquelle ils prendraient leur revanche contre le régime «dévoyé». Ces personnalités-là avaient contribué financièrement à l’érection d’un bon nombre de mosquées partout dans le pays, et notamment dans l’Algérois et les régions Est du pays. - Des solutions ? Ce n’est certainement pas dans le recours excessif à l’islam que les solutions de sortie des crises récurrentes que vit le pays (crise de représentation, crise d’identité, crise de légitimité politique...) vont être trouvées. Les solutions véritables à toutes ces crises ne peuvent provenir que d’une représentation nationale authentique, fondée sur le suffrage universel et sur le contrôle effectif du pouvoir exécutif par le pouvoir judiciaire et par des chambres réellement représentatives de la majorité des citoyens. L’organisation des pouvoirs et le système de leurs relations mutuelles sont, en Algérie, théoriquement proches des Constitutions des pays démocratiques. Mais, en pratique, notre Constitution, pourtant écrite, ressemble à une coquille vide, et rarement ses dispositions testamentaires ne se trouvent appliquées sur le terrain. Tant cette Constitution reste vidée de sa substance et que l’Exécutif, c’est-à-dire le gouvernement, la viole allègrement sans que nos juges puissent émettre la moindre protestation, les solutions resteront tributaires du hasard ou des mouvements d’humeur des politiques. Comme le dit la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, une société qui ne repose pas sur le principe de la séparation des pouvoirs n’est pas une société réglée, mais déréglée... Or, la nôtre se trouve presque dans ce cas de figure, le terme anomie inventé par Emile Durkheim semble bien correspondre à la réalité de la société algérienne actuelle...

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