lundi 4 décembre 2017

«Prêts à travailler avec le Premier ministre sous certaines conditions»

En cinq ans, le Front El Moustakbal est devenu l’une des plus importantes forces politiques du pays. Aujourd’hui, il ne ferme plus la porte à son entrée au gouvernement, mais à certaines conditions. - A l’annonce de vos excellents résultats, vous avez déclaré ne pas être surpris par votre score. Qu’est-ce qui justifie une telle confiance ? Plusieurs raisons. D’abord, parce que je trouve que nous avons fait une excellente campagne, qui a drainé beaucoup de personnes et l’engouement était palpable partout où nous tenions meeting. Notre programme et notre discours sont aujourd’hui en phase avec les aspirations d’une bonne partie de la jeunesse. Ce succès est aussi à mettre sur la qualité des candidats que nous avons présentés, dont beaucoup sont des cadres reconnus localement pour leurs compétences et leur probité. Cependant, je reste convaincu que nous aurions  pu réaliser un score encore plus important sans la manipulation à grande échelle, qui a marqué cette élection… - Combien de communes estimez-vous avoir perdues à cause de la manipulation ? Je ne peux pas le dire avec précision, car nous avons déposé des centaines de recours au niveau national, mais je dis et répète que sans cette opération de manipulation, El Moustakbal aurait eu un score encore plus élevé. Pour revenir à votre première question, je rappelle à ceux qui paraissent étonnés par notre score, que lors de la présidentielle de 2014, ma candidature a obtenu la troisième place, que le parti a aujourd’hui 14 députés à l’APN, alors que nous n’en avions que 2 lors de la précédente législature. Ce sont autant de facteurs qui démontrent l’ancrage de notre parti dans la société algérienne et surtout auprès de la jeunesse. - Vous avez déposé des recours auprès de la Haute instance indépendante de surveillance des élections alors que vous critiquez le mode de désignation de ses membres… On y est obligé. En acceptant de participer aux élections, on savait à quoi on allait devoir faire face. Le chemin est long avant de parvenir au changement, mais nous ne baissons pas les bras. - Pour la première fois, El Moustakbal va gérer de grandes communes et se retrouver confronté aux revendications des administrés. Est-ce un test pour votre parti ? C’est effectivement un test pour nos cadres. D’autant que pour les APC, les élus n’ont ni les moyens juridiques ni administratifs pour agir et prendre en charge les préoccupations de leurs administrés. C’est pour cela que nous réclamons, d’une part, plus de prérogatives aux présidents d’APC et, d’autre part, leur assurer l’immunité face à la complexité de leur mission. Par exemple, dans certains cas, ils sont malmenés par la police ou la gendarmerie après une simple lettre anonyme. Nous militons pour une autre gestion des APC, qui est aujourd’hui strictement administrative. Nous n’avons pas l’intention de promettre plus que ce que nous pouvons offrir. D’ailleurs, lors des meetings, j’ai rappelé à plusieurs reprises qu’il ne fallait pas s’attendre à des miracles et que nos élus n’avaient rien à offrir et pour cause, la distribution des logements est du ressort de l’administration, puisque c’est le chef de daïra qui préside la commission qui étudie les dossiers des demandeurs, alors que l’attribution des terrains dépend des walis, seuls habilités à délivrer les autorisations… Dans ces conditions, quelle est la marge de manœuvre d’un élu local ? Elle est pratiquement nulle aujourd’hui. C’est pour cela que j’ai demandé à nos élus de mettre l’accent sur ce qu’il est possible de faire concrètement, et cela passe par l’écoute des citoyens et discuter avec les associations et la société civile. Par contre, les choses sont différentes avec les APW, où nos élus auront un rôle plus important à jouer. - On prête au président Bouteflika la volonté de demander des comptes à certains hommes d’affaires. Pensez-vous qu’il est urgent de le faire ? Le plus urgent, à mon sens, est de faire un bilan national de ce qui a été réalisé, de ce qui ne l’a pas été et de déterminer les responsabilités des uns et des autres. Il faut avoir le courage de le faire, car on ne pourra pas passer à une étape nouvelle si on n’est pas capable de reconnaître nos erreurs et déterminer les responsabilités de tout un chacun. Pour répondre à votre question, je rappelle qu’il existe des structures habilitées à mener ces enquêtes et à demander des comptes aux hommes d’affaires. Je veux bien sûr parler de la Cour des comptes, mais également des services des impôts. Si on veut demander des comptes, il suffit de laisser travailler les structures habilitées, au lieu de vouloir politiser la démarche. - Que restera-t-il de la présidence de Bouteflika ? Nous sommes à la case départ. Economiquement, rien n’a changé puisque nous continuons à dépendre d’une seule ressource pour faire tourner notre économie. Rien n’a été lancé, malgré les énormes ressources financières dont l’Algérie a profité avec l’explosion du prix du baril. Nous n’avons pas tiré les leçons de nos erreurs passées. C’est pour cela qu’El Moustakbal milite pour un nouveau mode de gestion économique, qui doit nous permettre de fixer des objectifs clairs et réalisables et surtout de sortir de notre dépendance aux hydrocarbures. Cela passe par l’investissement dans l’homme, l’agriculture et le tourisme. Ce sont les trois priorités de notre programme économique. A ceux qui militent pour l’exploitation du gaz de schiste, je dis qu’ils font fausse route. C’est un mauvais choix, en sus du risque écologique, de son coût d’exploitation… - Vous avez déclaré que l’Algérie ne vit pas une crise économique, mais plutôt une crise des compétences… Je dirais plutôt d’éthique et de compétence, très dangereux pour l’avenir de notre pays. Nous assistons, ces dernières années, à un bannissement des personnes compétentes au profit d’une autre forme de cooptation basée sur le régionalisme, le favoritisme, mais également sur l’allégeance aux personnes. On observe une mainmise de l’administration sur la vie de la cité. Elle est parvenue à bureaucratiser des secteurs entiers, comme la culture et même le sport. Mieux encore : elle a instauré un tel sentiment de peur chez les cadres que la plupart préfèrent s’abstenir de toute initiative. Je considère cet immobilisme généralisé aussi dangereux que la crise économique, car, à terme, c’est le pays qui pourrait en pâtir. Il faut impérativement libérer l’initiative individuelle et collective et sortir du carcan de l’administration. - Lors du vote de la loi de finances, les députés El Moustakbal ont critiqué le texte présenté par le gouvernement, le jugeant peu adapté à la crise que traverse le pays. Qu’est-ce qui vous paraît dangereux dans cette loi de finances ? Cette loi de finances risque de remettre en cause la stabilité du pays. Le recours à la planche à billets a des conséquences directes, dont la plus dangereuse est un risque inflationniste important. D’autant que derrière cette décision se cachent des petits calculs politiciens de la part du pouvoir, qui met en place cette loi en tablant à court terme sur une remontée des cours du brut. C’est d’autant plus suicidaire, car rien ne dit, même avec les prévisions les plus optimistes des experts, que le prix du baril va augmenter. Concrètement, les Algériens savent déjà à quoi ils doivent s’attendre avec une telle politique du gouvernement Ouyahia, dont les effets désastreux sont déjà là. Autre conséquence de cette politique, le risque de voir des centaines de milliers de travailleurs rejoindre les millions de chômeurs. Ce pouvoir est aujourd’hui piégé par la politique qu’il a adoptée durant des années, qui lui a permis de s’offrir une stabilité préfabriquée. Actuellement, avec moins d’argent il ne peut plus le faire. Ajoutez à cela le discrédit qui frappe tous les partis politiques, les proches du pouvoir et les autres, et une population qui n’a plus pour seul interlocuteur que la police ou la gendarmerie. - On a accusé le gouvernement d’avoir concocté une loi de finances qui avantage les grosses fortunes… Mais même les riches vont souffrir de cette loi de finances et de ses conséquences directes ! Sans stabilité, point de business ! Vous croyez qu’un homme d’affaires va investir son argent s’il y a un risque de flambée de violence ? C’est pour cela que je dis que cette loi de finances va être désastreuse pour ceux qui ont de l’argent et pour les autres. Elle va toucher tout le monde. - La suppression de l’instauration de l’impôt sur la fortune par la commission des finances de l’APN a fait couler beaucoup d’encre. Votre parti y était-il favorable ? Bien sûr que nous sommes favorables à l’instauration d’un tel impôt, mais en réalité, le plus important est la réorganisation des services pour permettre la collecte de l’impôt, dont plus de 55% restent dans la nature. Dans ces conditions, pourquoi vouloir instaurer un nouvel impôt alors qu’on est incapable de récupérer celui déjà existant ? En réalité, si on veut être efficace, il faut moderniser les services des impôts qui sont encore aujourd’hui sous-équipés en matériels informatiques. Certains centres continuent à travailler comme dans les années 1970. On a bien modernisé les services au sein des APC, alors qu’est-ce qu’on attend pour faire de même avec celui des impôts ? En Algérie, la fiscalité est négligée, alors qu’elle est la colonne vertébrale d’un pays. - Vous avez déclaré que rien n’est possible en Algérie sans stabilité. Un argument qu’utilisent également les soutiens de Bouteflika pour justifier un 5e mandat… De quelle stabilité parlent les soutiens de Bouteflika, alors que le pays est en crise ? La stabilité d’un pays ne dépend pas d’un homme, elle est la conséquence de plusieurs facteurs. Tout le monde doit mettre la main à la pâte pour assurer une stabilité effective du pays, que ce soit les partis politiques, les associations, les syndicats… Malheureusement, personne ne fait confiance aux structures de l’Etat. Allez demander à un jeune ce qu’il pense du pays, alors qu’il ne rêve que de mettre les voiles !!! - Un gouvernement d’union nationale reste l’une de vos principales revendications... Oui, nous le souhaitons ardemment, car la situation actuelle ne peut plus être du seul ressort des partis de la coalition. Il faut élargir le cercle aux autres formations politiques. Le gouvernement d’union nationale sera chargé d’assurer la mise en place de la transition. - Après la présidentielle, vous avez refusé de rejoindre le gouvernement Sellal. Aujourd’hui, si Ahmed Ouyahia vous propose de rejoindre son équipe, seriez-vous plus réceptif  ? La question ne se pose pas ainsi. Il ne s’agit pas de savoir si on veut ou non rejoindre le gouvernement Ouyahia, mais plutôt pour y faire quoi. Il faut qu’on sache quelle est la feuille de route du Premier ministre et ses objectifs. Si c’est pour faire de la figuration et être utilisé à d’autres fins, cela ne nous intéresse pas. Nous sommes prêts à prendre nos responsabilités et à faire partie du gouvernement, mais pas à n’importe quel prix.  

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