mardi 5 décembre 2017

A quand un «vrai maire» pour Alger ?

Il est difficile de cerner Alger. Et ce n’est pas qu’une question urbanistique ou de découpage. C’est surtout une affaire de représentations. Alger reste pour beaucoup un fantasme. Elle fascine par son histoire, ses légendes urbaines, la charge symbolique liée à l’appellation «Edzaïer», El Djazaïr, la ville qui a donné son auguste nom au pays tout entier (et les fameuses initiales DZ qui lui sont associées). Rani habet el Alger», (Je descends à Alger). De Bab Ezzouar, de Ben Aknoun, d’El Biar, d’El Harrach ou de Tataouine, c’est la formule consacrée pour dire qu’on se rend dans la capitale. Même quand on hèle un taxi depuis la banlieue pour aller au centre-ville, on dit simplement : «Alger  ?». Mais qu’est-ce donc qu’Alger ? C’est d’ailleurs la question que pose un article de la revue Insaniyat («Alger  : perception de soi, regard de l’autre», 1998). Oui, c’est quoi El Bahdja au juste ? C’est la ville «intra-muros» ? Quelles sont les limites d’Al Acima ? C’est le vieil Alger, la médina algéroise ? C’est l’ottoman plus l’haussmannien, La Casbah et la ville héritée de la période coloniale ? Force est de le constater : il est difficile de cerner Alger. Et ce n’est pas qu’une question urbanistique ou de découpage. C’est surtout une affaire de représentations. Alger reste pour beaucoup un fantasme. Elle fascine par son histoire, ses légendes urbaines, la charge symbolique liée à l’appellation «Edzaïer», El Djazaïr, la ville qui a donné son auguste nom au pays tout entier (et les fameuses initiales DZ qui lui sont associées). Il est donc légitime que des voix s’élèvent pour dire : mais pourquoi Alger est-elle traitée (ou maltraitée) de cette manière ? D’aucuns se posent la question dans la foulée : pourquoi n’y a-t-il pas un «vrai» maire pour Alger ? Pourquoi, contrairement aux grandes métropoles, il n’existe pas l’équivalent du maire de Marseille, de Tunis, de Barcelone, de Beyrouth ou de Dakar ? Certes, il y a le P/APC d’Alger-Centre, de Sidi M’hamed, de Bab El Oued, de La Casbah, de Belouizdad, de Bologhine, etc. mais il n’y a pas de «super maire» pour Alger. Un «édile» qui ne soit pas juste un maire d’arrondissement mais embrasserait l’ensemble de la ville d’Alger. Le «maire d’Alger», figure protocolaire et symbolique Pourtant, la figure de «maire d’Alger» semble incontournable pour les hautes autorités sur les plans protocolaire et symbolique. Cette figure est le plus souvent incarnée concrètement par celle du maire d’Alger-Centre qui se trouve régulièrement convoqué dans toutes les cérémonies et tous les rituels mettant en avant les «armoiries» de la ville d’Alger. De fait, la commune d’Alger-Centre, malgré ses limites et ses contours tous rikiki, est la vitrine d’Alger et sa façade municipale. L’Assemblée populaire de la commune d’Algérie-Centre est présidée depuis 2012 par Abdelhakim Bettache (qui vient d’être «plébiscité» pour un second mandat). M. Bettache est ainsi devenu le visage (sympathique) de la ville d’Alger. Sans oublier bien sûr l’homme fort de la capitale, Abdelkader Zoukh, qui, de par l’omniprésence et l’omnipotence du poste de wali face aux élus locaux, s’est imposé comme le premier personnage de la ville et non pas seulement de la «wilaya» d’Alger. Au final, les deux hommes s’affichent à de nombreuses occasions ensemble, donnant l’impression d’une ville à deux têtes, même si le «préfet» a bien entendu plus de pouvoirs que l’élu du peuple. Ainsi, lors de la visite d’Anne Hidalgo, maire de Paris, ou encore celle d’Alain Juppé, maire de Bordeaux, M. Bettache était du protocole pour les recevoir, en plus de M. Zoukh. En juin dernier, à l’occasion de la tenue du 12e Congrès Metropolis à Montréal, rendez-vous qui réunit depuis 30 ans les maires et décideurs des grandes villes et aires métropolitaines de la planète, Alger était représentée par M. Zoukh, en compagnie de M. Bettache. Bettache : «Alger doit avoir un statut particulier» Invité du Forum d’El Moudjahid le 20 septembre 2014, Abdelhakim Bettache n’a d’ailleurs pas manqué de déplorer les inconvénients et les aberrations de ce dispositif institutionnel en plaidant pour l’élargissement de son champ d’action et son territoire de compétence. «Alger doit avoir un statut particulier !» martelait-il (La Dépêche de Kabylie du 22 septembre 2014). «Savez-vous que je n’ai pas le droit de changer une ampoule grillée ? L’ERMA, chargée de l’exploitation du réseau d’éclairage public, est seule à pouvoir le faire», a-t-il témoigné. M. Bettache avait, en outre, appelé à opérer un nouveau découpage administratif. «Dans la commune d’Alger-Centre par exemple, une partie de la rue Didouche Mourad est gérée par notre APC, tandis qu’une autre relève de la mairie de Sidi M’hamed», déplorait-il. Même chose concernant les frontières administratives avec la commune de La Casbah, notamment du côté de la rue Debbih Cherif. Le sociologue Rachid Sidi Boumedine estime à ce propos qu’il y a un «émiettement des responsabilités du point de vue institutionnel» en parlant de l’organisation politico-administrative de la ville d’Alger. «C’est un émiettement de pouvoir et un émiettement de la ville», appuie-t-il. «En 1984, quand il y a eu le nouveau découpage des wilayas, il y avait un trottoir de Dély Ibrahim qui était dans la wilaya d’Alger et un autre trottoir dans la wilaya de Tipasa», ajoute le sociologue. Outre ses compétences d’universitaire et de fin spécialiste en sociologie urbaine, ancien directeur de recherche au Cread, Rachid Sidi Boumedine, faut-il le rappeler, a dirigé nombre d’organismes publics d’études et de recherches en urbanisme à l’instar de l’Inerba (Institut national d’études et de recherches du bâtiment) ; il a travaillé au sein du Comedor (Comité permanent d’études, de développement, d’organisation et d’aménagement de l’agglomération d’Alger) de 1971 à 1978, organisme auquel, d’ailleurs, il a consacré un important ouvrage en voie de parution. Il a été directeur de l’Agence d’urbanisme d’Alger sous le Gouvernorat du Grand Alger (GGA). C’est dire qu’il connaît parfaitement les problématiques liées à la gestion de la ville et les articulations entre les différents pouvoirs qui s’exercent sur Alger. «Chaque arrondissement est devenu une principauté» L’auteur de Bidonvilles contre bétonvilles (APIC, 2016) note l’absence d’une vue cohérente sur Alger et des moyens politiques afférents pour agir sur l’ensemble du territoire de l’agglomération algéroise : «Tu as un président d’APC qui a un îlot du XIXe siècle, et à côté de lui, un autre qui gère un îlot composé de vieux hangars et de vieux ateliers à Belcourt. Comment veux-tu que l’un et l’autre puissent mener une politique cohérente ? Ils ont chacun des segments peut-être homogènes de la ville, mais ils ne peuvent pas avoir une politique cohérente. La seule cohérence possible est à l’échelle de l’agglomération», décrypte-t-il. Et chaque maire, dans sa circonscription, s’est retrouvé avec une menue parcelle de ville et d’attributions. «El mir, khadra foug t’aâm» (le maire compte pour du beurre), se gaussait un citoyen abstentionniste de La Casbah lors des dernières élections locales. Un point de vue que partage le sociologue : «Le P/APC, c’est juste une garniture. On voit bien comment opère cette dépossession du pouvoir institutionnellement. Il y a une deuxième dépossession, induite par le découpage administratif qui non seulement prive les APC des moyens institutionnels, mais les prive en bornant leur regard à l’îlot ou groupe d’îlots qui leur interdit d’avoir une vision globale sur Alger. Chaque arrondissement est devenu une principauté.» Et d’expliquer : «Le maire gère un fragment de territoire qui n’a pas de cohérence. Il ne peut pas avoir une vision intégrée. Au mieux, il a un fragment de la ville qui est homogène comme tissu physique, mais qui ne permet pas de réfléchir à des problématiques urbaines qui sont forcément intersectorielles.» «Même entre eux, les P/APC n’ont pas une instance où se concerter et faire bloc pour avoir un regard et une vision collective, gage d’une politique cohérente sur la ville, ajoute-t-il, ce qui a pour effet de provoquer une vacance au niveau des grandes décisions. Et ce n’est pas l’APW qui peut y remédier. L’APW, si elle adopte un PDAU, ses applications sont à l’échelle de la parcelle. La réalité du pouvoir est à l’échelle de ce qu’ils appellent ‘‘le Plan stratégique’’ qui, faut-il le souligner, n’a pas d’existence légale, mais qui sert au wali, au pouvoir qu’il représente, pour prendre les décisions. Non seulement il a une vision globale sur Alger, donc il sait où faire positionner tel type d’investissement, il a, de surcroît, la cohérence au niveau des grandes infrastructures.» Statut de 1967 : Une «mégacommune», de Bab El Oued à El Harrach Une série de textes, entre ordonnances et décrets, vont s’évertuer à façonner les contours de la capitale après l’indépendance. Le tout premier code communal, celui du 18 janvier 1967, disait : «Les statuts particuliers applicables à la commune d’Alger et aux communes de certaines grandes agglomérations urbaines, seront fixés par décret» (art. 282). De fait, le «décret n°67-30 du 27 janvier 1967 portant organisation administrative de la ville d’Alger» précise que «la ville d’Alger est une commune composée de dix arrondissements urbains» (art.1). Lesdits arrondissements s’étendent de Bab El Oued (1er arrondissement) à El Harrach-Oued Smar-Baraki (10e arrondissement). Le professeur de droit Chabane Benakezouh parle à juste titre de «mégacommune». Celle-ci se confond, en somme, avec le territoire du «Grand Alger» de 1959. Dans une étude intitulée : La ville d’Alger et le droit (revue Idara, 2002), il écrit : «Avec le décret de 1967, la ville d’Alger recoupe la commune d’Alger et s’y identifie comme collectivité territoriale et capitale du pays».  L’ordonnance du 19 février 1977 (la 77-08) définit désormais Alger comme une «collectivité» constituée de 13 communes : Bab El Oued, La Casbah, Alger-Centre, Sidi M’hamed, Bologhine, El Madania, El Biar, Kouba, Hussein Dey, El Harrach, Bouzaréah, Birmandreïs et Baraki. Ainsi, les anciens arrondissements de 1967 sont érigés en municipalités. L’article 6 souligne que «les pouvoirs de police et les attributions relatives à la Protection civile prévus par le code communal sont exercés sur le territoire de la ville d’Alger par le wali». L’ordonnance de 1977 institue, en outre, le Conseil populaire de la Ville d’Alger (CPVA) comme en atteste l’article 2 : «La Ville d’Alger est administrée conjointement, chacun dans les limites de ses compétences, par les assemblées populaires communales et un Conseil populaire de la Ville d’Alger crée à cet effet». Les années CPVA En 1985, un nouveau statut est promulgué via le «décret 85-04 du 12 janvier 1985 portant organisation administrative de la Ville d’Alger». Ce décret parle d’une «agglomération urbaine qui prend la dénomination ‘‘Ville d’Alger’’». Celle-ci est constituée de 15 communes : Alger-Centre, Sidi M’hamed, El Madania, Bab El Oued, Bologhine Ibnou Ziri, La Casbah, El Biar, Hussein Dey, Kouba, Hamma Annasser, Oued Koriche, Bains Romains, Raïs Hamidou, El Mouradia et Hydra. L’article 2 dit clairement que «l’agglomération urbaine d’Alger» est «placée sous la tutelle du wali d’Alger». Le CPVA est reconduit et son président est «élu par les présidents des assemblées populaires communales qui composent l’agglomération urbaine» (art. 6). «Le président et les vice-présidents du CPVA constituent le bureau exécutif de la Ville d’Alger», ajoute l’article 9. Après le soulèvement d’Octobre 1988 et l’instauration du multipartisme, un nouveau code communal voit le jour à la faveur de la « loi n° 90-08 du 7 avril 1990 portant code de la commune». cette dernière introduit une autre entité en remplacement du CPVA : le CUC (Conseil urbain de coordination). L’article 177 dispose que «les communes de la wilaya d’Alger sont organisées sous forme de conseil intercommunal de coordination, dénommé ‘‘Conseil urbain de coordination’’». Le CUC est «compétent pour les questions d’intérêt commun aux communes le composant dans les domaines du développement économique, social et culturel et notamment : les biens et équipements communs, l’aménagement et l’urbanisme, l’éclairage public, l’assainissement, les réseaux d’assainissement, la voirie, les routes, le transport» (art. 179). L’expérience éphémère du Gouvernorat du Grand Alger Deux mois après la promulgation de cette loi, le FIS remporte les élections locales du 12 juin 1990. C’étaient, faut-il le signaler, les toutes premières élections pluralistes depuis 1962. D’aucuns estiment que la réduction des prérogatives des maires est consécutive à ce premier raz-de-marée islamiste. Ce n’est pas l’avis de Rachid Sidi Boumedine qui rappelle que le rabotage des prérogatives municipales a été entamé bien plus tôt : «Le FIS disait en 1990 qu’il avait été victime d’une manipulation du code communal pour le priver de pouvoir. Ce n’est pas vrai !» objecte-t-il. «Je venais de finir l’analyse des codes de 1967-1969 (wilaya et commune), et comparé avec celui de 1981 et avec les suivants, on constate une chose : il y a eu une dépossession progressive des municipalités, d’un certain nombre de pouvoirs. C’est continu, depuis 1967 à aujourd’hui. Chaque changement s’est traduit par une réduction des pouvoirs des assemblées élues et des maires. Sans compter les réductions de pouvoir qui ne sont pas visibles parce qu’elles ne s’expriment pas par des lois mais sous forme de circulaires. A titre d’illustration, les subdivisionnaires de la daïra ont pris beaucoup de place. C’est le subdivisionnaire qui commande. Donc la commune perd de ses prérogatives.» Le 31 mai 1997 est créé le fameux Gouvernorat du Grand Alger (GGA). Deux nouveaux textes avaient été élaborés à cet effet : l’ordonnance n°97-14 du 31 mai 1997 relative à l’organisation territoriale de la ville d’Alger, et l’ordonnance n°97-15 fixant le statut particulier du GGA. La première ordonnance rattachait un certain nombre de communes qui relevaient des wilayas de Blida, Boumerdès et Tipasa en vertu du découpage de 1984, à la wilaya d’Alger, tandis que l’ordonnance 97-15 donnait naissance officiellement au GGA. Selon l’article 4, celui-ci est constitué de 28 arrondissements urbains (ou communes urbaines) auxquels sont ajoutées 29 APC. L’article 5 prévoit la création du poste de «ministre gouverneur du Grand Alger». Ce dernier est assisté par les walis délégués (art. 23). Alger ne connaîtra au final qu’un seul ministre-gouverneur, Chérif Rahmani, qui sera limogé peu après l’arrivée de Bouteflika au pouvoir. La création du GGA était alors considérée comme anticonstitutionnelle, et Bouteflika n’hésitait pas à fustiger publiquement le gouvernorat et son «super-wali», estimant que c’était un «Etat dans l’Etat». Dix ans après la dissolution du GGA, un nouveau code communal voit le jour. La loi n°11-10 du 22 juin 2011 relative à la commune annonce, à son tour, un «statut particulier» pour la capitale : «Art. 218. — Un statut particulier définissant les règles régissant la capitale Alger, sera pris par un dispositif législatif spécifique». A notre connaissance, il n’y a pas eu de nouveau statut depuis. Quand la wilaya phagocyte la ville Quels que soient la formule ou le modèle organisationnel, force est de constater que le pouvoir municipal n’a fait que reculer face au pouvoir du wali et des walis délégués : «Le wali dispose du pouvoir réel», tranche Rachid Sidi Boumedine. «Il représente les pouvoirs centraux, soit comme institution, soit en étant au service d’un clan, d’un groupe dominant. Il a la concentration des pouvoirs. Il est dans un lieu où on peut voir les choses de manière interconnectée, on peut prendre les décisions fondamentales, et qui ont des effets de transformation sur la ville. Il peut décider où est le terrain qui devrait avoir une valeur de 50 millions. Plus que ça, il a l’outil, à travers le Plan stratégique, de transformer un terrain de 5000 DA en un terrain de 500 000 DA. Et il dira par ici passera la route, et par là le métro. Donc, il peut créer les situations, c’est-à-dire toutes les cohérences auxquelles ne peut même pas penser le président d’une APC de l’Algérois», analyse l’ancien directeur de l’Inerba. Le sociologue est persuadé que «ces émiettements-là, ces pertes de pouvoir, se traduisent par un renforcement du pouvoir au niveau central.» Et de souligner : «Maintenant, je pense que le wali est très isolé puisqu’il est seul au sommet de la montagne, et tout autour c’est le vide.» D’après lui, il manque une «instance délibérative» pour participer à la décision. «On se demande pourquoi il n’y a pas un syndicat intercommunal à Alger», plaide-t-il. Dans une étude intitulée : Réflexion sur la gouvernance urbaine à Alger. Prérogatives institutionnelles et monopoles politiques (Revue Insaniyat n°44-45, 2009), Larbi Icheboudène, professeur de sociologie urbaine à l’université d’Alger et auteur de nombreux ouvrages consacrés à l’histoire d’Alger et aux questions de la gouvernance locale au sein de la capitale, écrit : «Il serait intéressant de s’interroger sur les raisons de glissements progressifs des prérogatives depuis les communes vers les services de la wilaya. Dans le cas d’Alger, l’institution de wilaya, au mépris de la loi régissant les missions des communes, va graduellement s’arroger les attributions des communes au point de vider la structure municipale de ses fonctions principales, fondements de son existence.» Pour le juriste Chabane Benakezouh, «il y a comme une incapacité chronique à voir la ville d’Alger saisie pleinement par le droit. C’est pourquoi l’idée même de son statut particulier sera quasiment abandonnée à partir de l’ordonnance fortement controversée du 31 mai 1997 sur le fameux Gouvernorat du Grand Alger : le statut de capitale n’est plus incarné par la ville d’Alger mais par la wilaya d’Alger qui retiendra davantage l’attention des pouvoirs publics. Dès lors, la wilaya d’Alger, simple organe-espace de déconcentration, à l’image des autres wilayas, phagocytera la ville d’Alger.» (La Ville d’Alger et le droit, revue Idara, 2002). Alger victime d’enjeux de pouvoir Passant en revue l’ensemble de ces textes qui dessinent en filigrane un statut expérimental, incertain, pour Alger, Chabane Benakezouh en conclut : «En dépit de pas moins de six tentatives de réforme, d’organisation-réorganisation, on ne voit toujours pas avec précision, ni la ville d’Alger, ni la commune de même nom. Du fait de l’absence d’un statut particulier, rigoureux et incontestable, nul ne peut répondre à la question posée, sauf à verser dans les supputations et approximations. La ville d’Alger qui a même perdu son siège (hôtel de ville, au profit de l’Assemble populaire nationale) hérité de la colonisation, existe plus dans l’imaginaire ou le langage courant que dans le langage strict du droit.» Larbi Icheboudène relève pour sa part : «Ces statuts, par leur nombre en une si courte période, introduisent une instabilité au lieu d’une permanence et perturbent une loi fondamentale de tout service public qu’est le principe de la continuité. Il est vrai que les difficultés, non déclinées, à la définir pour la qualifier dans ses statuts de ville, dénotent de confuses hésitations d’obédience politique.» Ainsi, à bien y regarder, le statut politique d’Alger fait d’elle, comme il en est de toutes les villes «de pouvoir», une ville «du» pouvoir. D’où la volonté entêtante de la maintenir en permanence sous contrôle. Larbi Icheboudènene ne dit pas le contraire : «L’importance d’Alger dans ces enjeux est, à l’instar des autres capitales du monde, dans ce qu’elle représente comme espace politique et symbolique auprès de la nation. La crainte serait qu’une telle ville se soustrait à la loi de l’Etat, c’est-à-dire à l’ordre en place, alors que si Tizi Ouzou, par exemple, s’insurge, l’événement est en soi important, mais il est circonscrit dans sa localité, au plus dans sa région. Mais qu’une émeute éclate à Alger, elle devient l’émeute de l’Algérie. L’explosion d’Octobre 1988, partie d’Alger pour embraser le pays, est un modèle édifiant quant aux significations des tensions et des contenus des enjeux politiques. En effet, les conséquences d’un tel événement ont provoqué un réel ‘‘séisme sociologique’’ dans toute la société.» L’auteur de Alger, histoire d’une capitale (Casbah, 2008) ajoute : «Par ailleurs, il est important de signaler comment les situations juridiques et politiques ont eu une double incidence sur les modes de gouvernance : le flou juridique a entretenu le flou urbain. L’absence de statuts de la ville, jusque-là qualifiée non pas de ville d’Alger, mais de ‘‘Grand Alger’’, ‘‘agglomération urbaine’’, ‘‘gouvernorat’’, ‘‘wilaya’’, ne permet pas de combler les vides juridiques, ou de produire les instruments régissant les structures et les modes de fonctionnement de la ville avec la force de la loi. S’ensuivirent les crises multiformes dans les rapports administrations – citoyens et dans la gestion de la vie sociale quotidienne.» De son côté, Rachid Sidi Boumedine nous rappelle comment, de toutes les grandes villes du pays qui devaient, comme annoncé en 1967, jouir d’un statut particulier, finalement, seule Alger fera l’objet d’une attention réglementaire à part, expression d’un maillage serré de son organisation politico-administrative, là encore en raison de sa position délicate de siège du pouvoir et des hautes institutions régaliennes : «Il était question au début d’un statut pour les grandes villes. Mais on n’en a plus parlé. Cela ne s’est appliqué ni pour Constantine, ni pour Oran ni pour Annaba. On l’a appliqué uniquement à Alger parce qu’à Alger, il y a des enjeux de pouvoir. C’est ici que se trouve la concentration des pouvoirs les plus élevés dans le pays. Donc, cette question du pouvoir a considérablement pesé», dit-il. Et de faire remarquer : «Le problème de l’Algérie est que, formellement, on a plein de textes, de commissions, on a signé tous les traités… Mais, dans les faits, ils (les décideurs) feront de ces textes-là ce qu’ils auront envie de faire. Il y a des mots, des noms, des institutions, qui ont l’air modernes, et dans la réalité, ce qui structure les pratiques, c’est essentiellement la volonté de maintenir un ordre politique et social, et le maintien de rapports de pouvoir. Et maintenant nous sommes dans la phase où ils veulent garder le pouvoir à tout prix. Dès lors, que peut bien valoir un dispositif institutionnel ? Il va être travaillé pour la forme, pour avoir l’air plus moderne, mais dans le fond, rien ne va changer.» Une pensée pour Bachir Mentouri Au-delà des statuts sur le papier, il faut bien admettre que l’habileté des élus est une variable à prendre en compte dans ces rapports de pouvoir qui sont le lot des villes écrasées par leur destin stratégique. Car malgré ces limites formelles, les maires ont tout de même une marge de manœuvre qui doit beaucoup à leur tempérament et leur pugnacité. Il faut reconnaître à Abdelhakim Bettache le mérite d’avoir réussi, au prix d’âpres négociations qui tournaient parfois au bras de fer avec les autorités supérieures, à ouvrir des rues longtemps restées condamnées sous couvert de sécurité à Alger-Centre (à l’image de la rue du 19 Mai 1956 qui relie l’avenue Pasteur à la rue Didouche Mourad en passant par la Fac centrale). Il s’est attaqué à l’ingérable problème de stationnement en installant des parcmètres sur certaines artères. Il a mis en place un dispositif de collecte des ordures ménagères selon le procédé du tri sélectif. Il a permis également l’accès à l’espace public à de nombreux artistes de rue ainsi que la tenue de nombre d’actions culturelles en plein air au cœur d’Alger. Rachid Sidi Boumedine se souvient de la gestion des premiers maires d’Alger, dans les années 1960-1970, qui avaient une certaine liberté d’action même en contexte autoritaire. «A l’époque, le maire d’Alger avait son mot à dire. Il y avait Mentouri, et avant lui Belamane. Le maire avait l’argent des sièges de toutes les sociétés, Sonatrach, la SAA… Il avait plus d’argent que le wali. Ainsi, quand le conseil municipal se réunit et décide avec son argent de réaliser un projet, il peut le faire. Il n’a besoin de personne. Moi, j’ai connu le service technique de la municipalité d’Alger entre 1970 et 1972. Je peux vous assurer qu’il comportait plus d’encadrement, entre ingénieurs et architectes, que beaucoup de directions de l’Exécutif. A l’époque, j’étais au Comedor. On travaillait ensemble. La mairie d’Alger en tant qu’instance élue ne subissait pas la tutelle du chef de daïra. Maintenant, la même zone territoriale a quatre walis délégués qui la gouvernent. Le wali, c’est déjà la stratosphère. Son interlocuteur (du P/APC, ndlr), c’est le wali délégué. Avant, le maire d’Alger s’adressait aux ministres», témoigne Si Rachid. En évoquant le défunt Bachir Mentouri, il faut se rappeler que ce fut sans doute le maire le plus emblématique de la capitale. Alger pouvait se targuer à l’époque, même sous Boumediène, d’avoir un maire digne de ce nom, malgré toutes les entraves. A la faveur d’un hommage qui lui a été rendu le 7 avril 2007 à l’occasion de la Journée mondiale de la santé par le Forum d’El Moudjahid (lire : Vibrant hommage à Bachir Mentouri in El Watan du 9 avril 2007), nous en saurons un peu plus sur le parcours exceptionnel du professeur Mentouri qui n’est autre que le frère aîné de Mohamed Salah Mentouri, le charismatique ancien président du CNES. Le docteur Mentouri avait servi comme médecin durant la Guerre de Libération nationale. Il avait été affecté comme chirurgien à l’hôpital du Kef, aux frontières algéro-tunisiennes, pour soigner les blessés et les malades parmi les réfugiés algériens et les combattants de l’ALN, et aussi, cela va de soi, nos frères tunisiens. Il contribua en 1962 à la réouverture de la Faculté de médecine et de Pharmacie d’Alger. Il a également pesé dans la restauration de la bibliothèque universitaire de la Faculté d’Alger, incendiée par l’OAS le 7 juin 1962. Parallèlement à ses intenses activités scientifiques et médicales, le professeur Mentouri devient, en 1966, le premier maire élu d’Alger, fonction qu’il assumera avec passion et dignité jusqu’en 1975. Beaucoup d’Algérois parlent aujourd’hui encore de lui avec émotion.

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