jeudi 9 novembre 2017

Les oubliés de l’insertion professionnelle

Une fois sortis d’un centre psychopédagogique (CPP), les jeunes inadaptés mentaux se retrouvent à la rue. Ni leurs familles ni les autorités ne s’impliquent suffisamment pour permettre l’insertion professionelle de cette catégorie et ainsi favoriser son autonomie. «L’aide à apporter à ces personnes est du devoir aussi bien de leurs familles que des associations et des pouvoirs publics. Malheureusement, la prise en charge de ces handicapés, une fois adultes, est absente. Il n’y a qu’à voir cette allocation indigne de 4000 DA qui leur est versée, avec parfois 2 à 4 mois de retard», se désole le président de l’Association des parents d’enfants malades mentaux de Tizi Ouzou et membre du bureau national de la Fédération nationale des enfants inadaptés mentaux, Karim Lamhan. S’il leur arrive d’être scolarisés, les inadaptés mentaux ne réussissent pas à suivre le même cursus que leurs camarades, tel qu’exigé par un arrêté interministériel (Solidarité, Education) de mars 2014 fixant les modalités d’ouverture de classes spéciales pour enfants handicapés au sein des établissements d’éducation et d’enseignement publics relevant du secteur de l’Education nationale. «Il y a un réel besoin de savoir de la part des déficients, qui viennent seuls à notre centre pour apprendre un métier. La loi est claire : elle fait obligation aux directeurs d’établissement d’ouvrir des classes spéciales aux handicapés. Mais les parents sont tellement harcelés qu’ils finissent par retirer leurs enfants de l’école», constate la présidente de l’association Wafa des parents d’enfants en difficulté mentale, Badia Boufama. Les jeunes laissés à leur triste sort subissent, dans beaucoup de cas, les pires traitements. «Ils ne sont pas seulement abandonnés, on abuse même d’eux, filles comme garçons. D’ailleurs, si les gens préfèrent venir chez nous, c’est parce qu’ils s’y sentent en sécurité», signale Lamhan, dont l’association accueille une centaine d’adultes déficients mentaux dans des ateliers au lotissement Salhi, dans la ville de Tizi Ouzou. Dans une étude sur les handicapés mentaux et l’insertion socioprofessionnelle, une chercheuse du département de psychologie de l’université de Annaba, Attik Mouna, rappelle un constat effarant, celui du «déséquilibre flagrant» entre le nombre sans cesse croissant de handicapés (2 millions) et les opportunités d’intégration professionnelle. «L’insertion sociale et professionnelle des handicapés mentaux est limitée de façon significative en raison des stigmates que l’on fait porter à ces derniers, et à cause de la méconnaissance de leur droits tels qu’ils sont décrétés», constate l’auteure, qui précise que la loi n° 02-09 du 8 mai 2002 relative à la protection et la promotion des personnes handicapées a ambitionné de favoriser leur intégration en affirmant le droit des handicapés et le devoir de la société envers cette catégorie de population. La création de centres d’aide au travail (CAT) devait être l’un des moyens pour assurer le pré-apprentissage, la formation et la réinsertion des inadaptés mentaux adultes. Des initiatives privées sont lancées, à la faveur d’un décret adopté en 2015.   Rareté des CAT A Alger, l’Association d’aide aux inadaptés mentaux d’Alger (AAI) s’occupe de 11 CAT accueillant 700 handicapés. «Ces CAT, qui ont existé même avant l’indépendance, sont localisés dans des quartiers populaires (Bab El Oued, Raïs Hamidou, El Harrach…). L’association, présidée par Mme Amiri, est très active : elle a pu commercialiser des produits très bien faits. Une foire annuelle les fait connaître», se réjouit la directrice de l’association sociale (DAS), Saliha Maiouche. Une deuxième association, l’Association d’entraide populaire familiale en faveur des handicapés mentaux (AEPFHM), a ouvert aussi des CAT. «Elle a réussi à avoir un plan de charge avec le CHU Zemirli Salah d’El Harrach pour s’occuper du dégraissage (lavage, lingerie). Nous incitons les associations à réaliser ce genre d’établissements, qui sont un formidable relais des CPP. Nous sommes très contents qu’il y ait de nouvelles demandes de création de CAT», se réjouit la directrice, qui annonce la réalisation de quatre projets de CAT à Zeralda, dont le financement est dégagé par l’Agence de développement social (ADS). A Tizi Ouzou-ville, un centre ouvert par l’association des parents d’enfants malades mentaux au lotissement Salhi reçoit une majorité de pensionnaires adultes. «Sur les 86 inscrits dans notre centre, 70 sont des adultes. Des ateliers (menuiserie, jardinage, mosaïque pour les garçons, et couture, coiffure et tissage pour les filles) sont mis à leur disposition. Dans près d’un mois, 31 de nos pensionnaires bénéficieront des avantages de la convention qui sera signée avec le secteur de la formation professionnelle. Nous avons déjà réussi à intégrer 6 adultes», se réjouit le président de l’association, Lamhan. A Larbaâ Nath Irathen (commune à 30 km de Tizi Ouzou), une association locale a aménagé un centre dans les locaux d’un ex-CEM filles. Son président, Meradi Salah, a réussi à assurer grâce aux éducateurs pluridisciplinaires du Centre et à des bénévoles, le pré-apprentissage des adultes avec le soutien du CFPA local (voir entretien). A Constantine, un CAT est ouvert dans le cadre d’un programme de l’Union européenne (UE). S’occupant d’abord des autistes en bas âge de 2004 à 2015, le centre, géré par l’association Wafa, s’occupe de la formation des déficients mentaux. «Le programme de deux ans commence en février 2016 et se clôture en 2018. L’âge des apprentis est entre 18 et 33 ans. Il nous a fallu acheter du matériel pour nos deux ateliers (pâtisserie et informatique)». Manque d’implication des entreprises «Le centre devait accueillir initialement 40 personnes. On en est à 60 avec les nouvelles inscriptions. Nous devons signer une convention avec un centre de formation pour une formation qualifiante», signale Mme Boufama. Démarche suivie : le centre s’est chargé dans une première phase d’alphabétiser les inscrits avant de s’occuper de la partie pratique. «Les personnes sont capables d’apprendre et de produire. Elles s’en sortent bien. D’ailleurs l’un d’eux se mariera bientôt. Les autorités ont conscience que les centres gérés par des privés sont rentables. ’ailleurs, nous comptons déposer un projet auprès du ministère de la Solidarité», signale Mme Boufama La demande sur les CAT reste importante dans les wilayas, où ce genre d’établissement est rare. «On reçoit de 3 à 4 parents chaque lundi. Les parents en détresse cherchent à placer leurs enfants. Nous au centre, nous ne pouvons pas prendre en charge tous les cas pour absence d’espace», regrette Lamhan, qui précise que la wilaya a recensé quelque 20 000 handicapés. Pour lui, les associations du centre du pays qu’il chapeaute (Bouira, Boumerdès…), où les CAT font défaut, n’ont pas de budget conséquent, mais des subventions qui ont été réduites ces derniers mois. «Nos besoins sont importants, le personnel pluridisciplinaire qui nous accompagne est composé de psychologues, d’orthophonistes, etc. qu’il faut payer. La DAS met à notre disposition un psychologue pour un contrat de deux ans. Formé par nos soins, ce dernier s’en va, avec toute l’expérience acquise qui aurait pu bénéficier à notre centre. Je tiens, toutefois, à signaler que l’ANEM nous a aidé à recruter des éducateurs.» Un décret (n°14-214 du 30 juillet 2014) fait obligation aux employeurs de réserver des postes (1%) aux personnes handicapées, mais les projets ne sont pas concrétisés, malgré les mesures incitatives prévues au profit des entreprises recruteuses. «On tâtonne malgré les mesures incitatives inscrites au profit des entreprises (exonérations fiscales : sur l’impôt sur le salaire, sur les bénéfices…)», regrette la DAS d’Alger, Saliha Maiouche. Seules 3 entreprises privées ont fait des offres pour recruter des jeunes handicapés dans cette wilaya. «Nous sommes en train de lister les personnes à inscrire dans le cadre de l’ANEM. Il y a lieu de signaler par ailleurs les personnes bénéficiaires du microcrédit (800 handicapés). Tout cela reste insuffisant», signale la directrice qui précise que 72 000 handicapés toutes catégories confondues sont recensés à Alger. Pour réinsérer les jeunes qui dépassent les 18 ans, la wilaya d’Alger a lancé le projet de «ferme pédagogique» à Sidi Moussa (taux d’avancement de 50 %). «Cette ferme, lancée à l’initiative du wali, permettra l’insertion professionnelle des adultes dont l’activité principale sera l’agriculture et l’élevage. A terme, tous les produits seront commercialisés. Le projet sera réceptionné en juin 2018», précise Mme Maiouche. De telles initiatives sont rares dans les wilayas du centre, et totalement absentes à l’intérieur du pays…

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