mercredi 1 novembre 2017

Le second souffle des Porteurs de valises

Ce colloque aura été l’occasion pour le public de découvrir les doux visages d’Henriette, Suzy, Adeline, Marc, Matéo, sans oublier Luc Somerhausen qui nous a quittés le 23 avril 2008, et qui était dignement représenté par son épouse, Anne. Des militants discrets qui ont risqué leur peau pour la cause algérienne sans n’avoir aucun lien avec l’Algérie. Tous ont été, à un moment de leur vie, happés par cette urgence de dire basta ! à la hogra coloniale. Ils ont été la conscience de l’humanité en éveil. Au moment de vous adresser ce message, c’est à des militants algériens que je pense, aux condamnés à mort de Douai sauvés de la guillotine, qui montraient l’exemple lors des grèves de la faim planifiées par la Fédération et orchestrées par le Collectif lors de réunions à Bruxelles ou à Lustin, à Me Popie, assassiné à Alger, Me Ould Aoudia à Paris, le professeur Laperches à Liège, mon ami Akli Aissiou, militant à l’Ugema, tué à Bruxelles par les services spéciaux français sur ordre du gouvernement du général de Gaulle.» Quand Henriette égrène ces noms, sa voix est étranglée par l’émotion. Même les murs de la Bibliothèque nationale en ont la chair de poule. Frissons. Silence à couper au couteau. Il s’agit là d’un passage d’une lettre adressée par l’immense Serge Moureaux, responsable du Collectif des avocats belges du FLN à ses frères algériens, et lue par son épouse (voir la lettre dans sa version intégrale). Malade, Serge a été «méchamment empêché d’être ici, en contact direct avec vous», regrette Henriette Moureaux. Cela ne l’empêche pas d’exprimer sa joie d’être parmi les siens dans un pays «maître de son destin», cette Algérie qui, «pendant cinq ans, était au centre de notre vie de jeune couple». «C’est notre trésor de guerre», glisse-t-elle en parlant de cette histoire. Récits cloisonnés Le couple Moureaux est évidemment bien connu des Omar Boudaoud, Ali Haroun et autres cadres de la Fédération de France. Il est même arrivé que le Comité fédéral élise domicile chez eux pour une réunion cruciale un jour de l’été 1960 (le 26 août exactement). Ce n’est pas le cas de la majorité des membres des réseaux belges, cloisonnement oblige. Le grand public les connaît encore moins, en Belgique et même en Algérie où la majorité de nos compatriotes ignorent totalement cet épisode. D’où le mérite de ce colloque, «Le Front du Nord. Des Belges et la guerre d’Algérie (1954-1962)», que l’on doit à l’ambassade de Belgique à Alger, et qui s’est tenu dimanche dernier à la Bibliothèque nationale. Cela a été l’occasion pour le public de découvrir les doux visages d’Henriette, Suzy, Adeline, Marc, Matéo, sans oublier Luc Somerhausen qui nous a quittés le 23 avril 2008, et qui était dignement représenté par son épouse, Anne. Des militants discrets qui ont risqué leur peau pour la cause algérienne sans avoir aucun lien avec l’Algérie. D’où l’interrogation toute légitime de l’historien Paul-Emmanuel Babin : «Pourquoi des ressortissants belges vont-ils s’impliquer dans un conflit franco-algérien ?» Toute la séance de ce dimanche après-midi a consisté précisément à tenter de répondre à cette question en donnant la parole aux témoins et aux acteurs de l’époque. A travers leurs récits qui étaient longtemps «cloisonnés», on comprend assez rapidement qu’ils viennent d’horizons divers, avec des trajectoires variées, mais tous ont été, à un moment de leur vie, happés par cette urgence de dire basta ! à la hogra coloniale. Ils ont été la conscience de l’humanité en éveil, et, comme nous le dit si bien Hugues Le Paige, «l’honneur» du peuple belge et de la Belgique en ces temps insurrectionnels. «J’ai même nettoyé des appartements» Mateo Alaluf, alors jeune lycéen (il est né en 1944 à Izmir), affirme que, pour lui, «l’élément déclencheur a été l’assassinat d’Akli Aissiou». Il ajoute que «les attentats contre Laperches et Legrève, les ratonnades à Paris, la répression» ont été un catalyseur de la solidarité belge. Il cite aussi l’influence de ses professeurs progressistes. «Ceux qui étaient engagés étaient plus intéressants», dit-il. Mateo a d’autant plus de mérite qu’il était très jeune pour une cause aussi lourde à porter. Il s’était beaucoup impliqué sur le front humanitaire avec, notamment, le Comité d’aide médicale et sanitaire à l’Algérie. Mateo fait partie de la seconde génération de sympathisants du FLN comparativement à celle qui a fondé le Comité pour la paix en Algérie. «La torture a joué un rôle majeur dans la prise de conscience de cette génération», note-t-il. Pour lui, «la question algérienne se confondait avec la lutte antiraciste et la question du Congo». De son côté, Suzy Rosendor (née en 1933 à Anvers), témoignant de cette période, précise d’emblée qu’elle était un «électron libre». «J’ai accompli beaucoup de missions», se remémore-t-elle. Mme Rosendor avait des contacts directs avec les membres du Comité fédéral (Ladlani et Omar Boudaoud), avec Rabah Nehar (responsable de l’UGTA) ainsi que Abdelmadjid Titouche alias Marc Dujardin, chef du FLN en Belgique. Elle a assuré le transport de nombre de militants et même de membres de la «Spéciale» «vers Paris, Lille, Amsterdam ou Cologne, mais aussi les liaisons au-delà des frontières en ayant plusieurs fois la charge des documents et archives du FLN», détaille sa note biographique. Elle est également «chargée de trouver des logements à Bruxelles pour les militants en clandestinité et participera aussi à la filière médicale». Summum de l’humilité, Suzy Rosendor confie : «J’ai même été jusqu’à nettoyer des appartements à Francfort.» Des «planques» pour les activistes FLN. Pour sa part, Marc Rayet (né en 1940 à Uccle, Bruxelles) était engagé, lui, dans un «cercle des étudiants communistes» en compagnie de Maggy Van Loo qui était sa fiancée à l’époque. Maggy et un autre camarade, Jacky Nagels, seront arrêtés le 12 octobre 1960 alors qu’ils acheminaient, vers la France, 100 exemplaires de Vérité Pour, le bulletin du Réseau Jeanson qui était imprimé à Bruxelles. N’ayant pas pu assister au colloque, Maggy a demandé à Marc de lire le témoignage qu’elle a produit pour cet important travail de mémoire. Un témoignage saisissant, là aussi (voir la lettre de Maggy Van Loo-Rayet). La «Chambre des Algériens» Adeline Liebman témoigne, en ce qui la concerne, qu’elle avait, au début, simplement accepté de servir de «boîte aux lettres» pour le compte du FLN. «A l’époque, on ne connaissait ni l’Algérie ni les Algériens», avoue-t-elle. Avec son mari, l’intellectuel Marcel Liebman, ils ont servi également de «prête-nom» pour le FLN afin de pouvoir acheter des voitures. «Mon mari a écrit des articles pour tenter d’aider la cause du FLN en Belgique», ajoute-t-elle. Mme Liebman insiste sur le rôle qu’ils ont joué dans l’accueil et l’hébergement de déserteurs et autres objecteurs de conscience qui refusaient de porter l’uniforme français. Anne Somerhausen a tenu à préciser, quant à elle, qu’elle avait connu Luc, son mari, en 1984, donc bien après l’indépendance de notre pays. Elle a tenu à livrer, néanmoins, trois faits qui en disaient long sur l’attachement profond de Luc Somerhausen à l’Algérie, lui qui, rappelons-le, était le chef du Réseau Jeanson en Belgique sous le nom d’emprunt «Alex». Mme Somerhausen a ainsi rapporté comment les retrouvailles tout à fait fortuites entre Luc et Francis Jeanson en 1988, lors d’un congrès de psychiatrie à Liège, l’avaient bouleversée. Autre image forte : un jour de juin 1992, «je rentre à la maison et je trouve Luc dans la pénombre, en train de pleurer : c’était Boudiaf qui venait d’être assassiné. Il aimait beaucoup Boudiaf» dit-elle. Troisième image édifiante : Luc, devenu un célèbre magistrat, tenait à avoir constamment chez lui un canapé-lit. «Il me disait que c’était pour recevoir ses amis algériens. On avait toujours, à la maison, une chambre pour les amis algériens. Maintenant, c’est Paul Babin qui l’occupe, cette chambre des Algériens», sourit-elle. Un tendre souvenir du 1er novembre 1962 Nous terminerons par cette anecdote joyeuse livrée par Henriette Moureaux qui, faut-il signaler, avait un bouquet de roses tout près d’elle. Alors qu’elle est invitée en Algérie avec son mari Serge pour la célébration du premier anniversaire du tout 1er Novembre de l’Algérie indépendante, soit en 1962, Serge retrouve l’un de ses anciens «clients», un militant FLN, ancien condamné à mort, qui était incarcéré à la prison de Douai, dans le nord de la France. Comme nombre d’autres détenus FLN, cet homme échappera de justesse à la guillotine, et l’action hardie du Collectif des avocats n’était évidemment pas étrangère à cette heureuse issue. On imagine donc la chaleur des retrouvailles entre les deux hommes. Henriette remarque que l’épouse de l’ancien condamné à mort arborait un petit ventre arrondi. «Et moi-même j’étais enceinte», s’émeut-elle avant de lancer de sa voix pleine de douceur : «Nous étions toutes les deux sur le point de transmettre la vie. Quelle merveilleuse revanche !» s’exclame Henriette en songeant à cet extraordinaire retournement du sort. Henriette Moureaux devient la marraine de cet enfant, et aujourd’hui, son filleul est un brillant avocat, tout comme son propre fils, les deux garçons étant nés à quelques semaines d’intervalle. «L’Algérie compte deux avocats de plus», s’extasie Henriette. «Et mon filleul est là, dans la salle, il m’a ramené des fleurs.» C’est tout le secret du bouquet de roses qu’elle tenait affectueusement dans ses mains…       

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