mercredi 8 novembre 2017

«Le contexte international favorise l’autoreproduction du régime»

Depuis quelques mois, on parle d’un 5e mandat pour le chef de l’Etat, Abdelaziz Bouteflika. Est-ce que l’idée est du domaine du possible ? Est-ce faisable et réalisable ? Oui, tout à fait. La présidence par procuration a fonctionné depuis au moins cinq ans, pourquoi ne pas continuer dans le faux-semblant qui arrange beaucoup d’intérêts ? La Constitution a déjà été tripatouillée en 2008 pour la reconduction d’une présidence qui ne devait durer que deux mandats, et la campagne comme la gestion tout à fait surréaliste du 4e mandat ont bien eu lieu. On n’a jamais vu dans le monde arabe des dirigeants installés accepter l’alternance politique ! Les équilibres entre clans et groupes, parties prenantes au pouvoir sont tels que la reproduction du même au même est la solution la plus évidente pour le maintien du régime autoritaire, où les bénéficiaires de ce qui reste de la rente se tiennent les coudes de peur de couler tous ensemble devant le tsunami que pourrait être l’intervention de la rue. Les grandes puissances se contenteront de soutenir du bout des doigts et des lèvres un régime qui peut contrôler et assurer une stabilité des mouvements de populations et procéder à leur containment, et qui peut les suppléer dans la lutte sécuritaire, dans un contexte où une autre crise migratoire accélérerait les dérives populistes qui ne cessent de s’élargir, et saperait définitivement les équilibres des sociétés du Nord. Le contexte international après l’échec de ce qu’on a vite célébré comme le Printemps arabe favorise l’autoreproduction du régime et encourage même à des successions dynastiques, faute d’alternatives crédibles. Les alternatives sont en effet quasi inexistantes. Le mouvement social est fragmenté et les contestations réactives n’arrivent pas à faire coalescence pour des raisons historiques, sociologiques et politiques. L’opposition, pour une grande partie, et ceux qui sont censés la représenter, soliloque et n’arrive pas, faute d’enracinement social articulé sur des projets politiques alternatifs clairs, à mobiliser au-delà des anciens bénéficiaires déçus du système. Les élites et certains partis politiques font, (je parle ici des militants dits de gauche, ceux en partie de l’ancien PAGS, dont nombre d’entre eux sont intégrés dans certains ministères, médias et appareils, et ceux du parti dit des travailleurs, celles et ceux qu’on qualifie de minorité moderniste) au nom de la défense supposée de l’Etat, comme si elles ne voyaient pas l’accélération de la privatisation rampante de celui-ci et le délitement des appareils de l’Etat. Les épisodes où le patron des patrons se met en scène pour signifier à un chef de gouvernement désigné, qui commande ! Et où le FCE «reçoit» le gouvernement et donne le la politique, est emblématique du déplacement graduel des centres de pouvoir vers un pouvoir clanique composite à dominante oligarchique. Ces élites, au nom d’intérêts personnels, feignent d’ignorer qu’elles défendent un pouvoir et un régime et non ce qui reste de l’Etat  ! Au nom d’une prétendue consolidation de l’Etat, au nom de la lutte contre la globalisation néolibérale, du danger d’implosion nationale, d’un crypto-nationalisme d’autant exacerbé que le pouvoir est contesté, les luttes sociales, la contestation de l’autoritarisme, l’exigence d’une vie plus démocratique sont perçues comme autant de complots. Ne pensez-vous pas que l’idée d’un 5e mandat cacherait un autre plan qui, lui, préparerait bien une succession intra-muros ? Il n’y a aucun doute que le pouvoir, ou plutôt les différents centres de pouvoirs, entrent en conciliabules, en réunions informelles, se concertent, se jaugent, et vont se coaliser pour une reproduction en interne du régime. Il y a à faire une socio-anthropologie du pouvoir, une ethnographie au plus près des structures, organisations, groupes et acteurs de ce que certains appellent «l’Etat profond», qui sont ici plutôt des réseaux fondés sur le clientélisme, les relations d’alliances matrimoniales et d’argent entre gens d’affaires, entrepreneurs et politiques, militaires également, fondés sur des «açabyas» tribales, confrériques ou de compagnonnage, pour pouvoir rendre compte de ce qui se joue dans la préparation de ce que vous appelez un autre plan, un plan B. Je reviens souvent à cette analyse du grand savant Abderrahmane Ibn Khaldoun qui reste plus que jamais une clé de lecture du système clanique. Il écrit : «Quand l’Etat se laisse mener par l’intérêt personnel et les rivalités, par les marchands de tyrannie et de déloyauté, voilà que la fausse monnaie a cours sur la place !» Aujourd’hui et sans jeu de mots, selon la métaphore de Gresham, c’est bien la mauvaise monnaie qui chasse la bonne, non pas seulement en économie, mais dans tous les secteurs de la vie du pays. A cet égard, l’hypothèse d’une évolution à la vénézuélienne, sans doute plus lourde de conséquences ici à cause des mémoires blessées encore fraîches des violences récentes, n’est pas à écarter. En communiquant qu’il n’y a plus de place aux transitions consensuelles et concertées, le Président vient d’acter que la succession se jouera en interne. Les échanges sous-entendus, voire acrimonieux et les piques que s’envoient les représentants du pouvoir sur la «scène politique» ne trompent que ceux qui veulent bien y croire. Cela occupe sinon le «bon peuple», du moins les cercles qui se nourrissent des rumeurs et de la croyance au changement social par le haut. Il y a à sortir de cette problématique du 5e mandat, du cercle vicieux suscité par une impasse politique qui indure. Il y a à sortir du feuilleton ubuesque déroulé quotidiennement selon la bonne vieille méthode Coué, à sortir d’une farce qui risque de tourner en drame irrémédiable pour le pays. Il y a à penser dans l’urgence, mais aussi dans la moyenne durée, comment initier des réformes structurelles de fond, les faire accepter par un discours de vérité, par une présence présidentielle autrement que symbolique ou iconographique, comment redonner de l’espoir aux jeunes générations, comment penser la sortie d’un processus de délitement avancé des institutions. Vous dites que l’état du pays et de la société algérienne vous inquiète. Quelles en sont les raisons ? Oui, en effet, tous les observateurs lucides, même certains proches des cercles du pouvoir, mais à d’autres fins, s’accordent à dire que le pays vit une grave crise multidimensionnelle  : crise politique, économique, culturelle, sociale. Crise de gouvernance, de gestion sans imagination d’un statu quo potentiellement explosif, mais surtout crise identitaire dans un espace temps générationnel de remise en cause du cadre des Etats-nations. Il y a un double constat à faire de ce point de vue : un positif, celui de la capacité de résilience face aux «épreuves», de la société algérienne. La société malmenée sort d’une période de traumatisme profond qui n’est pas sans effet sur sa faible réactivité face aux dénis de droit, son infantilisation, voire son mépris par des prédateurs qui la pensent dans le cadre des catégories coloniales «de populace», «d’indigènes» malléables à souhait et qui ne comprennent que le bâton. En dépit, à cause et en dépassement de ces traumatismes, une grande partie de la société cherche, par une lutte au quotidien, à sortir du carcan d’un système politique fossilisant, d’un autre âge, particulièrement certaines catégories de la jeunesse, contournant les blocages et les contrôles autoritaires, s’engagent, s’investissent et font preuve d’un grand dynamisme dans la production, la création dans nombre de secteurs, particulièrement ceux de la création culturelle, arts, cinéma, théâtre, édition, médias. Il y a là, dans les actions de demandes culturelles, de recherche de bonnes formations, qui ouvrent sur de réelles compétences et expertises, d’ouverture sur le monde, quelque chose qui donne de l’espoir pour l’avenir. La société algérienne est potentiellement porteuse de beaucoup de promesses pour peu que la politique d’un autre âge soit déverrouillée et entre en phase avec ces transformations. Cette capacité de résilience dans une situation de naufrage généralisé interroge pourquoi cela tient et qu’est-ce qui fait que devant cette crise, qui ne cesse de durer et de s’approfondir, devant le désarroi généralisé de larges pans de la société, devant le délitement institutionnel, devant la dérégulation de tous les secteurs de la vie sociale, la société résiste et fonctionne ? Et jusqu’à quand ? Et j’en viens là pour répondre à votre question sur les fondements du pessimisme de la raison, au deuxième constat, qui est, celui-là, plutôt négatif et inquiétant quant au devenir de l’Algérie comme Etat-nation. Parce que les recompositions sont là, elles travaillent au fond le pays et donneront leur plein effet au moment de la rupture du rapport de force précaire qui s’est établi jusque-là sur des intérêts conjoncturels et qui est sans doute à sa fin. Ces processus négatifs sont en phase d’emporter ce qui reste de cohésif de la société. Pour aller vite, je dirais qu’il y a un triple processus qui sape au fond ce qui peut faire société : un processus de désinstitutionnalisation généralisé, «d’informalisation» des rapports sociaux, qui se conjugue avec une retraditionnalisation rampante de la société. Désinstitutionnalisation au sens d’érosion, voire de quasi-disparition des règles régissant le fonctionnement des institutions, de leur subvertissement par le clientélisme, la corruption et les valeurs de l’argent facile, de mise en cause des hiérarchies institutionnelles, d’une absence de division du travail sur une base de spécialisation des fonctions, et pour les systèmes d’enseignement de certifications en «monnaie de singe» qui ne correspondent plus à des qualifications juridiquement attestées. Ce n’est pas sans raison que la seule institution, qui tienne, l’armée, relativement autonome, est celle qui préempte la société. En un mot, prévalent les rapports informels dans tous les secteurs de la vie économique et sociale. L’absence du primat de la loi, de la règle de droit, manifeste ainsi une crise de l’ensemble du système de régulation sociale. Les gens ne croient plus à l’égalité en droit. L’ineffectivité de la règle est la généralité. Les redéfinitions du droit se font ainsi de manière tout à fait formelle  ; le paradigme juridique démocratique est formellement retraduit dans des textes copier-coller, sans que soient prises en compte ici toute sa philosophie, ses exigences, ainsi que sa culture. Retraditionnalisation donc, mais pas dans le bon sens de ce qu’est une tradition ressource pour entrer dans le monde moderne, mais dans un sens de développement des superstitions et des pratiques magiques, de l’irrationnel, d’une religiosité de façade, d’attitudes de comportement et de représentations d’un autre âge. De nouvelles formes de religiosité, interagissant avec de nouvelles expressions de «l’islam politique» dans ses versions néo-fondamentale et salafiste, tendent à subvertir l’espace public favorisant des pratiques qui risquent d’échapper à tout contrôle. Voilà pourquoi il y a urgence que le projet politique de refondation soit clair et que le discours politique soit audible. Et qu’il ne cherche pas d’autres exutoires à son échec, comme la stigmatisation des autres, les migrants, les voisins, le complot étranger, voire la diaspora !   Dernier ouvrage : Ewa Szczepankiewicz-Rudzka, Aïssa Kadri (Eds) North Africa in the processus of Change : Political, Legal social Economic transformations. Editions de l’université de Cracovie, Poland, 2016

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