mercredi 15 novembre 2017

L’assassinat de Abane Ramdane : La trahison des «frères…»

Dans son nouveau livre Vérités sans tabous : l’assassinat de Abane Ramdane, Belaïd Abane refait une plongée dans la sombre séquence qui a conduit à l’assassinat de l’architecte du Congrès de la Soummam. Soixante ans après son élimination, l’enfant de Azzouza continue de remuer la conscience nationale. Son assassinat était le premier crime d’Etat et manifestement le premier coup d’Etat commis dans une Algérie naissante. C’était également le premier mensonge d’Etat. L’acte fondateur de la prééminence du militaire sur le politique. Son assassinat marque le «triomphe» de la ligne nationalo-populiste qui allait structurer profondément le système du pouvoir qui s’est mis en place au lendemain de l’indépendance nationale. Un ordre politique en rupture avec la Révolution. La liquidation de Abane Ramdane marquera du sceau de la trahison le mouvement de Libération nationale. Son élimination physique par ses «frères d’armes», en cette triste journée du 27 décembre 1957 à Tétouan (Maroc), continuera sans cesse de remuer la conscience nationale. Tant l’homme était celui qui incarnait au mieux la Révolution dans tout ce qu’elle a de moderne. Elle restera une tache noire qui hantera à jamais les moindres coins de la nation. Un acte à inscrire sur l’autre versant peu glorieux du palmarès des colonels de la Révolution. Pourquoi ont-ils tué celui qu’on surnomme l’architecte de la Révolution ? Comment la décision a-t-elle été prise ? Quelles étaient les motivations des auteurs ? A qui a pu profiter ce crime ? D’évidence pas à l’idéal indépendantiste. C’est à toutes ces questions que tente de répondre Belaïd Abane dans un nouveau livre Vérités sans tabous : l’assassinat d’Abane Ramdane — le quatrième consacré au personnage —, qu’il vient de publier chez Dar El Othmania. Une «ultime» quête de la vérité. Une minutieuse enquête sur le contexte politique et historique et ses principaux acteurs permettant d’élucider le crime. Dans un style quasi romanesque, il décrit les derniers instants fatidiques de la vie du chef de la Révolution. Son dernier voyage. De Tunis vers Tanger via Madrid, avant de finir entre les mains étranglantes de Boussouf à Tétouan. Si la thèse de la responsabilité du fameux triumvirat (Belkacem, Boussouf, Bentobal) est réaffirmée, le livre se fonde sur des entretiens avec plusieurs leaders de la Révolution pour comprendre les motivations de la liquidation du chef de la Révolution. Sont interrogés, entre autres, la veuve Abane, Mabrouk Belhocine, Ferhat Abbas, Mohamed Lebdjaoui, Lamine Debaghine, Rédha Malek, Ali Haroun, Allal Thaalbi, Salah Goudjil et Zaher Ihaddaden. L’ensemble des témoignages recueillis laisse croire à l’implication directe de deux personnages. D’abord Krim Belkacem et puis Abdelhafid Boussouf. Pour l’auteur, la responsabilité du «lion du djebel» était déterminante dans la forfaiture. Il parle de son «implication écrasante». Il en serait l’instigateur. Le livre est construit pour valider la thèse selon laquelle Krim Belkacem avait joué le rôle décisif dans l’assassinat de l’enfant de Azzouza. Pour soutenir cette démonstration, l’auteur met en évidence les rivalités personnelles entre deux grandes figures du Mouvement national puis de la Guerre de Libération, la rancune, le leadership sur la Révolution et l’ambition d’un Krim se voyant le pouvoir à «portée de main». L’auteur charge plus que jamais Krim Belkacem. Selon le témoignage du colonel Ouamrane, «sans Krim, Ramdane ne serait pas mort… La raison était tout bêtement une espèce de jalousie aveuglante de Krim qui ne pouvait supporter l’ascendant de Abane sur la marche de la Révolution» (p. 307). Celui de Belhocine recoupe les propos de Ouamrane : «Sans l’aval de Krim, Boussouf n’aurait jamais osé toucher à Abane. Ce n’est pas l’envie de tuer qui manque à Boussouf, mais cette envie a convergé avec celle de Krim.» Dans son témoignage, celui qui fut le proche collaborateur de Abane livre une analyse qui explique le mieux la mécanique mortelle. «A sa sortie de prison, Abane aurait légitimement pu, après cinq années de souffrance, de privation en tous genres, demander à servir à l’extérieur… il a choisi de lutter à l’intérieur du pays et mieux à Alger, dans la gueule du loup… Beaucoup d’observateurs ont expliqué son assassinat par des rivalités entre dirigeants et leurs ambitions contraires. Pour ma part, dans la mesure où je connaissais le contexte de 1957, je dirais que ces considérations subjectives avaient certes joué  un rôle, mais s’y ajoutèrent les divergences de stratégie entre Abane et les anciens chefs de Wilaya qui conspiraient pour l’éliminer… Il ne cessait de leur rappeler qu’ aucune Révolution ne se dirige de l’extérieur en dehors des structures légales (CCE et CNRA). Les cinq anciens chefs de Wilaya ont formé une conspiration pour décider de l’élimination physique de leur collègue, assurément le plus grand.» Le témoignage de Ferhat Abbas va dans le même sens. L’auteur a «l’intime conviction» que l’élimination de Abane profitait en premier lieu à Krim. «L’élimination de l’obstacle Abane, si elle est voulue par les cinq colonels, profite à l’évidence à celui qui se considère comme le plus proche de la consécration, en sa qualité de membre du club de Novembre, c’est-à-dire Krim», conclut l’auteur. Mais pas seulement. Abdelhafid Boussouf, le plus cruel des colonels. Sa «culpabilité dans l’assassinat de Abane est irrécusable. Les faits sont irréfutables». Le premier le conduit sinistrement à l’échafaud, le second lâche froidement le couperet. Bien évidemment, la conspiration mortifère impliquait plusieurs «acteurs», d’abord les trois B (Belkacem, Boussouf, Bentobal), et les deux autres colonels, Amer Ouamrane et Mahmoud Cherif, qui organisèrent un procès, un mois après l’assassinat, pour tenter de justifier le crime. Un procès post-mortem et digne des procès de Moscou commandés par Staline. Ahmed Ben Bella de sa prison, qui se voyait déjà «leader naturel» de la Révolution, ne pouvait que souscrire à la forfaiture et apporter sa caution. Abane vivant ne pourrait jamais espérer à la plus haute marche du pouvoir une fois l’indépendance acquise. A l’opposé, les trois membres politiques du CCE, Lamine Debaghine, Abdelhamid Mehri et Ferhat Abbas avaient refusé d’apporter leur caution au crime, malgré les folles pressions des colonels. Tout comme Hocine Aït Ahmed, fidèle à la ligne tracée par le Congrès de la Soummam et son artisan, avait tout naturellement refusé de cautionner le plus abominable des crimes commis durant la guerre. Et suprême lâcheté, les cinq colonels vont masquer leur forfaiture par un mensonge fondateur. Le 29 mai 1958, ils imposèrent alors à l’équipe d’El Moudjahid, organe central de la Révolution, de le relayer. C’est dans le journal qu’il a fondé qu’on annoncera qu’il est «tombé au champ d’honneur». Mais pour la vérité, pour l’histoire et pour la nation, Abane Ramdane est tombé au champ de la trahison. Avec son assassinat, c’est l’idéal d’une Algérie démocratique qui a été trahi.

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