lundi 20 novembre 2017

Bab El Oued entre les blessures du passé et les promesses…

Rien n’indique, en ce dimanche ensoleillé, que les habitants de ce vieux quartier de Bab El Oued, à Alger, se préparent à élire, jeudi prochain, les 23 membres de leur assemblée communale. Pourtant, les affiches et les grandes banderoles électorales placardées de manière anarchique sur les murs des mosquées, des écoles, des immeubles et des commerces ou suspendues aux balcons, rappellent, à chaque instant, le rendez-vous avec ce scrutin et les 9 listes en lice. Bab El Oued, ce quartier des «zawaliya» (des pauvres) a traversé bien des épreuves qui l’ont marqué douloureusement et fait connaître à travers le pays et bien au-delà. Deux séismes en 1989 et 2003, des inondations qui ont fait près d’un millier de morts, en passant par une flambée d’attentats terroristes, durant les années 1990, les violentes émeutes du 5 Octobre 1988 ou encore les discours d’incitation à la haine prônés par le parti dissous dès sa création à la mosquée Essuna. Avec plus de 67 000 habitants, répartis sur un petit territoire de 1,2 km2, Bab El Oued est la commune la plus dense du pays, avec un taux de près de 54 000 citoyens/km2. Très vétuste, son parc immobilier est devenu une menace pour ses occupants, majoritairement dans des situations sociales précaires. Aux Trois Horloges, symbole même de ce quartier, les jeunes parlent de tout sauf des élections. A peine 26 ans, Mohamed, serveur dans un fast-food, éclate de rire lorsque nous lui avons demandé s’il irait voter. «Je n’ai jamais voté et ce n’est certainement pas aujourd’hui que je vais le faire. Je travaille 12 heures par jour pour aider ma famille. Deux de mes frères ne travaillent pas. Mon père est retraité, et nous vivons à neuf dans un F3. Jamais un représentant de Edouwla (l’Etat) n’est venu s’enquérir de notre sort. Les élections, c’est pour ceux qui veulent s’enrichir», lance-t-il. En quelques minutes, la foule nous encercle. Chacun veut exposer son problème, mais tous accusent les maires de ne pas s’intéresser au quotidien des citoyens. «Nous connaissons les candidats de toutes les listes. La majorité d’entre eux sont passés par l’assemblée et ont laissé des situations catastrophiques. Comment peuvent-ils venir nous vendre des promesses jamais tenues ?»  crie Omar, un quadragénaire, comptable de profession. Il se fraie un chemin parmi les gens pour nous interpeller d’une voix coléreuse : «Regardez les affiches comment elles ont été arrachées ou aspergées avec de la peinture. Le message est clair. Ceux qui appellent le quartier Bab El Oued Echouhada, ne se sont pas trompés. Notre quartier a de tout temps été martyrisé par ses élus. Rien n’a été fait. Les logements sont distribués à ceux qui squattent les espaces publics pour en faire des bidonvilles. Les vrais habitants du quartier n’ont bénéficié de rien...» La foule se disperse pour laisser passer un camion-citerne de nettoyage. Depuis la fermeture du marché El Kantira, pour des travaux, les rues avoisinantes se transforment en un immense espace d’étalage de marchandises en tout genre, puis en fin de journée, en véritable dépotoir à ciel ouvert. L’hygiène y est devenue un luxe. A quelques pas se trouve la permanence du RND, qui a choisi comme tête d’affiche Youcef Chaouadi, un ancien élu et secrétaire général de la commune. Situé au rez-de-chaussée d’un immeuble, le bureau a été mis à disposition des candidats par une association proche du parti. «C’est une commune qui vit d’énormes problèmes et a de tout temps été exclue des programmes de logements sociaux. De 1962 à ce jour, elle n’a pas eu plus de 200 logements. Elle a besoin d’un programme de réhabilitation de son parc immobilier hérité de l’époque coloniale, de nouvelles crèches, etc.», déclare Chaouadi. Et de préciser : «Moi, je connais très bien cette commune. J’y suis né et j’y ai grandi. Mieux encore, j’ai travaillé pendant 21 ans en tant que secrétaire général. J’ai un programme qui a, pour priorité, le logement, l’amélioration du cadre de vie et les loisirs. Je défie quiconque parmi les autres candidats de présenter un programme écrit. Ils sont en train de vendre des promesses, rien que des promesses.» «Avant 2006, Bab El oued figurait parmi les 400 communes riches» Chaouadi ne vient pas du RND. Son premier mandat en tant que membre de l’assemblée, il l’avait fait sous la casquette du FNA, mais il s’est retiré pour rejoindre le RND à l’occasion de ces locales. «Le RND m’a sollicité, j’ai posé des conditions et elles ont été acceptées», dit-il. Il sait que ce mandat sera très difficile, surtout avec les maigres moyens financiers de la commune. Elle figurait parmi les 400 APC les plus riches avant que les pouvoirs publics décident, à travers la loi de finances complémentaire de 2006, de verser l’impôt forfaitaire des unités industrielles aux communes où se trouve le siège social des entreprises. «Avant, nous étions parmi les mairies les plus riches avec l’impôt et les taxes que paient les trois usines de tabac, mais aujourd’hui ils partent ailleurs. Il ne nous reste que quelques miettes. Cette année, si ce n’était pas l’aide de l’Etat, d’un montant de 15 milliards de centimes, nous n’aurions jamais pu payer les salaires. Pourtant, la commune peut avoir ses propres ressources. Elle a l’avantage d’avoir une façade maritime, qui peut faire l’objet de la construction d’un port de pêche ou de plaisance, elle peut bénéficier de la réouverture des anciennes salles de cinéma, etc. Il suffit juste d’avoir la volonté de le faire. Dans mon programme, c’est sur ces points que je vais insister», explique le candidat. Il plaide pour un retour à l’ancienne gestion des communes d’Alger et dénonce la politique de la fragmentation de la capitale, qui «ligote les mains des maires et les prive de toutes leurs prérogatives». Dans le bureau, le va-et-vient ne s’arrête pas. Des citoyens, exclusivement des habitants du quartier, viennent exposer leurs problèmes. Nous continuons notre balade et traversons «Edlala», cette ruelle bondée de monde où il est difficile de se frayer un chemin à cause des étalages de marchandises en tout genre à même la chaussée. Au milieu, la permanence du parti, Front El Moustakbal. En tête d’affiche de cette jeune formation politique, Kamel Benaadouche, un enfant du quartier. Adossés au mur, deux jeunes sirotent un café à l’intérieur du local. «Nous ne faisons que garder la boutique. Nous connaissons le candidat, mais ce n’est pas pour cela que nous allons voter», lance Imad. Tiré à quatre épingles, il fait le rejet de tout ce qui incarne «Edouwla» (l’Etat). «J’ai passé toute mon adolescence dans la violence. J’ai grandi avec la peur d’être emporté par une balle, l’explosion d’une bombe ou embarqué dans un fourgon de la police. Aujourd’hui, j’ai 38 ans et si ce n’était pas la Grande-Bretagne, je serais en train de vendre du linge usagé ici dans ce quartier. Mes deux frères aînés ont pris la fuite pour s’installer ailleurs dès les premières années du terrorisme. Etant le dernier de la fratrie, je ne pouvais laisser mes parents seuls. C’est grâce à l’argent que m’envoient mes frères que nous avons un beau logement et que nous vivons dans de bonnes conditions. Les maires ne nous ont jamais aidés. Ils ne pensent qu’à eux. Je ne vois pas pourquoi je vais voter. De toute façon, nos voix ne seront jamais préservées...», souligne Imad. En parlant de son copain, qui vend quelques pyjamas, il dit : «Lui, il va voter à Bologhine, pour un maire qu’il connaît bien. Il sait qu’il va travailler.» Nous attendons un long moment avant de continuer notre virée. «L’assemblée a de tout temps été entre les mains de voleurs» Nous rejoignons le jardin public situé entre le collège Le Lièvre et la mosquée. Tous les bancs sont occupés. Attablé, un groupe de retraités discutent à voix haute. Le football est leur principal sujet. Les élections ne font pas partie de leur préoccupation. «Bab El Oued est une commune sinistrée. Ils ont tous participé à cette désolation», affirme un octogénaire, en ajoutant : «Il ne nous reste que ce jardin, où nous nous rencontrons pour parler de l’USMA.» Un autre lui emboîte le pas : «Vous connaissez  ‘‘Boubalto’’ (en référence à l’exode rural) ? Ce sont ces gens venus d’ailleurs et qui agissent en maîtres des lieux et détruisent tout.» Intervenant brutalement dans la discussion, Nabil Maouche, un autre retraité, précise : «Toutes les têtes d’affiche sont du pouvoir, ceux qui viennent après sont là pour la figuration. Alors, pourquoi donnerais-je ma voix pour qu’elle change de destinataire.» Le serveur du café prend part à la discussion et profite pour dénoncer la gestion de la commune. «De tout temps, l’APC est entre les mains des voleurs», dit-il. Il raconte les péripéties auxquelles il a fait face pour obtenir un logement, mais en vain. Nous avons du mal à quitter la table, d’autant qu’un ancien joueur de l’USMA, Slimani, natif du quartier et de passage à Alger, a rejoint le groupe. A quelques enjambées du jardin, le siège de l’Association de jeunes SOS Bab El Oued. L’ambiance est bon enfant et la discussion tranche totalement avec celles des précédents interlocuteurs. Agés entre 19 et 23 ans, Nawel, Asma, Chanez, Anis et Amine activent depuis un moment au sein de cette association. Ils aident les jeunes lycéens et étudiants à se créer des moments de loisirs, à rattraper leurs cours ou à faire de la musique. Enfin, tout ce qui peut les éloigner de l’oisiveté. Plein d’espoir, ils sont si jeunes, mais très conscients de la situation du quartier et de la jeunesse. «Nous allons voter parce que nous avons remarqué que certains candidats peuvent apporter un changement. Nous les avons interpellés sur la nécessité d’une bibliothèque, d’une maison de jeunes et surtout d’une organisation moderne des quartiers. Il nous arrive de parler avec ceux qui vendent dans la rue en squattant les trottoirs. Nous leur expliquons qu’ils sont sur un espace qui appartient à tous, qui doit être propre et sécurisé. Parfois, ils nous écoutent, parfois, ils détournent la discussion. Mais si chacun de nous s’impliquait dans la gestion de nos quartiers, la vie sera meilleure…», lance Asma, à peine 21 ans, étudiante et militante active. Avec ses camarades, elle s’implique tous les jours dans des débats pour convaincre les jeunes de son âge de la nécessité de se prendre en charge et d’user de leur droit au vote. Nous rebroussons chemin, et c’est toujours dans le jardin public que nous rencontrons la tête d’affiche du FLN, Ahmed Achaibou, un comptable, natif du quartier, qui s’était lancé dans une entreprise du bâtiment avant que celle-ci ne soit fermée. «Ici, tout le monde me connaît. J’ai fait un travail de proximité et je connais tous les problèmes de la commune. Je suis très touché par la situation des écoles primaires où nos enfants étudient dans des conditions très pénibles, avec une moyenne de 35 à 40 élèves par classe. Ils n’ont même pas de tables et de chaises adéquates. Ils méritent de meilleures conditions», fait-il remarquer. Et de préciser être «conscient de la lourde mission. L’avantage du parti, c’est qu’il n’a pas pris part à la gestion du dernier mandat. Nous avons boycotté toutes les délibérations, à part celles relatives aux couffins du Ramadhan, aux aides destinées aux handicapés. La commune a été bloquée durant cinq ans à cause de ces alliances concoctées à la veille des élections et qui éclatent une fois à l’intérieur de l’assemblée. La situation est catastrophique. Mais elle n’est pas désespérée. Dans toutes mes sorties de proximité, j’ai expliqué aux citoyens ce que je peux faire grâce à eux…» Le candidat semble très optimiste. Il poursuit sa campagne dans la rue avec les commerçants. A quelques centaines de mètres, à la cité Baseta, la permanence du PT. La liste du parti est dirigée par Mahmoud Bourihane, un jeune cadre, qui est à son deuxième mandat. Il était élu du FLN, dans la même commune, avant qu’il ne le quitte en 2016. «Le PT m’a sollicité pour mon expérience et ma connaissance du terrain. J’ai accepté. Il est vrai que la situation est très difficile, mais avec la volonté et peu de moyens, elle peut être redressée. Bab El Oued peut redevenir belle et rebelle comme elle l’était. Elle a des ressources considérables. Il suffit de les utiliser et d’en faire un bon usage», note Bourihane, en rappelant que la liste qu’il dirige est composée de jeunes cadres tous natifs du quartier. Même s’ils passent leur temps à s’échanger des critiques et des accusations, tous les candidats à ce scrutin redoutent l’abstention, qu’ils font assumer tantôt à l’administration et la pratique de la fraude, tantôt à la démobilisation des citoyens.

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