samedi 18 novembre 2017

AÏn Boucif : la voix plaintive des douars abandonnés

Kachabia de rigueur et sourire courtois, Miloud n’est pas peu fier de voir sa frimousse orner une liste électorale collée à un mur du centre-ville de Aïn Boucif. Bouchoul Miloud, de son nom complet, 38 ans, petit commerçant de son état, se présente sous les couleurs de Hizb Echabab, le Parti des jeunes (n°20). «On veut faire participer les jeunes à la gestion de la commune. On veut s’impliquer pour servir notre pays, servir Aïn Boucif», s’enflamme le commerçant trentenaire. Il faut compter environ trois heures de trajet pour arriver à Aïn Boucif, au départ d’Alger, dont elle est distante de près de 160 km plein sud. Aïn Boucif est située, très exactement, aux confins de la wilaya de Médéa, à 75 km au sud-est du chef-lieu de wilaya. Perchée à 1280 m d’altitude, fortement enclavée, elle est à cheval entre tell et steppe, au croisement de trois wilayas : Médéa, Djelfa et M’sila. Pour atteindre Aïn Boucif, nous transitons par les gorges de la Chiffa. Nous nous frayons un passage délicat au milieu d’un immense chantier. Il s’agit des travaux de dédoublement de la RN1, et qui s’étendent de la Chiffa jusqu’à Boughzoul, sur 125 km. Le fameux Ruisseau des singes est ponctué d’énormes viaducs posés sur des colonnes géantes de béton armé. L’infrastructure est impressionnante. La route est livrée par tronçons, si bien que le trafic est «hachuré». Passée Berrouaghia, nous continuons vers Zoubiria ensuite Seghouane. Là, nous quittons la RN1 pour nous engager à gauche, sur la RN60 qui passe par la localité de Tlatet Edouaïer. Nous empruntons ensuite le CW 64 qui nous mène jusqu’à Aïn Boucif. «On creusait nos tombes avec des pelleteuses» Si le paysage est de toute beauté, rehaussé par le site historique de Achir, près de Kef Lakhdar (Achir qui fut pendant longtemps la capitale du souverain sanhadjite Ziri Ibn Menad, émir du Maghreb central et père de Bologhine, fondateur d’Alger au Xe siècle), la ville de Aïn Boucif semble encore en plein chantier. Son statut de chef-lieu de daïra lui vaut des bâtiments, des structures administratives et des équipements dignes d’une grande agglomération (tribunal, hôpital, cités d’habitation, marché hebdomadaire, écoles, lycées, salle omnisports, centres de formation…). Si l’ancienne ville se maintient tant bien que mal, elle est de moins en moins visible. Le paysage urbain est dominé par de nouvelles cités alternant avec de nouveaux lotissements et leurs constructions inachevées, en brique rouge. Un urbanisme de «résilience», en somme, celui d’une bourgade qui a lourdement souffert du terrorisme, et qui se relève peu à peu en essayant de fixer et retenir ses populations actives après avoir connu une véritable saignée démographique au milieu des années 1990. D’aucuns se souviennent encore du massacre du  6 juillet 1997 qui a coûté la vie à 27 personnes, parmi d’autres crimes de masse. «A l’époque, on ne creusait pas nos tombes avec des pelles mais avec des pelleteuses», soupire Noureddine Mechti, un cadre RND. En cette période de campagne électorale, la ville connaît une animation inhabituelle. A noter que 11 listes sont en lice pour l’élection du 23 novembre, se disputant les voix de quelque 19 743 électeurs pour rafler le maximum des 19 sièges de l’Assemblée locale. La commune compte un peu plus de 40 000 habitants. Les listes sont dominées par les partis traditionnels que viennent concurrencer des partis moins en vue. Sur les panneaux électoraux, on trouve les affiches du FLN, RND, MSP, TAJ, FNA, FAN (Front de l’Algérie nouvelle), le Parti des jeunes, le Front Al Moustaqbal, Al Fadjr Al Djadid, l’Union Nahda-Adala-Bina ainsi que Djabhate Ennidhal Al Watani. On notera l’absence remarquée des gros partis de l’opposition (RCD, PT, FFS…). «YES WE CAN !» Chants patriotiques, pluie de promesses, bouilles des candidats placardées dans les coins les plus improbables, rivalités tribales, tournées dans les douars, caravanes motorisées avec capots tapissés de posters et rompant la paix des montagnes à coups de klaxons…Tels sont les rituels d’une campagne qui a bien fini par planter son décor en mettant un peu d’ambiance par ce temps frisquet. Revenons à Miloud, 12e sur la liste du Parti des jeunes (dirigé par Hamana Boucherma). La liste qui compte 19 prétendants (dont 6 candidates sans visage) est conduite par Benali Abdelkader, qui n’est autre que le maire sortant, un transfuge du MSP. Détail cocasse (il n’en manque pas dans cette campagne) : le slogan de Hizb Echabab est… «Yes We Can !». Ainsi, l’état-major de campagne du PJ n’a pas voulu trop se casser la tête et a carrément piqué le slogan de campagne de Barack Obama. Culotté quand même ! Miloud s’abstient de commenter la chose. Il n’a manifestement pas été associé à la confection de l’affiche, de toute façon. «On veut simplement servir Aïn Boucif, servir notre région. Tu vois beaucoup de gens, ils n’ont même pas 10 DA en poche pour se payer un café. C’est mon cas, d’ailleurs, par moments. Il n’y a que le zawali pour comprendre la souffrance de son frère zawali», dit Miloud avec gravité. Et d’ajouter sur le même ton : «Notre région est fatiguée, isolée, marginalisée. Il n’y a ni travail, ni entreprises, ni usines, ni rien. L’agriculture périclite faute d’irrigation. Comme vous le voyez, el bled meyta, la ville est morte, les jeunes sont perdus. Le travail manque cruellement, le logement est chichement distribué. Nous avons des quotas dérisoires.» Et de rappeler l’affaire du citoyen Ahmed Dahmane, 40 ans, qui s’était immolé par le feu le 11 juillet dernier pour une promesse de logement non tenue. «L’immolation d’Ahmed est une alerte à prendre très au sérieux. La situation est très critique. Ennass rahi t’âni. Les gens souffrent. Tu vois un père de famille au chômage, obligé de louer à 15 000 DA. Bezzef !», s’émeut le jeune candidat. «Depuis la France, rien n’a changé chez nous» Rue Boudehri Abderrahmane, l’artère principale de Aïn Boucif qui coupe la ville en deux. Incursion dans l’une des permanences électorales du RND (liste n°3). Celle-ci a été aménagée dans une bâtisse inachevée qui fait habituellement office de café populaire. «Nous l’avons louée pour 50 000 DA», indique Noureddine Mechti, directeur de campagne du RND. «Nous finançons tout de notre poche», affirme-t-il. Noureddine nous reçoit dans la salle principale de l’ancien café, bientôt suivi de plusieurs militants et sympathisants. Dans leurs propos, il ne sera pas tant question de la stratégie électorale du RND que des préoccupations du peuple de Aïn Boucif. Celles-ci sont résumées par le vieux Benali Benkhadhra, 74 ans, habitant au douar Aïn El Hanya : «Naqess koullache !» «Il manque tout ici !» fulmine le vieux paysan. Et d’égrener une longue litanie de carences en tout genre : «Les zones rurales sont abandonnées. On manque de route à 100%, on manque d’eau à 1000%. On n’a pas vu l’eau depuis l’indépendance. Il n’y a ni travail, ni dispensaire, ni transport, ni rien !» s’emporte-t-il. «Depuis le temps de la France, je n’ai rien vu. Rien n’a changé chez nous. On marche pieds nus, les digues de l’oued rompent à la moindre averse. Nous pataugeons dans la boue. Nous ne pouvons même pas enterrer nos morts dignement, faute de route décente. Des fois, quand il neige, la bouteille de gaz butane atteint les 400 à 500 DA et elle est introuvable. On ne trouve même pas de brindilles pour faire du feu.» Hadj Benali poursuit : «On a même sorti nos femmes sous le déluge pour aller voter en espérant qu’on obtienne quelque chose en retour. En vain. Moi, celui qui ne me remplit pas le couffin, je ne le calcule pas», lâche-t-il, cash. Un autre citoyen parmi l’assistance, nous interpelle. Korchi El Aïd – c’est son nom – est gardien dans une école primaire. Il fait partie d’un groupe de 64 travailleurs contractuels qui ont été mis au chômage depuis le 31 janvier 2017, l’APC n’ayant plus d’argent pour payer les salaires. «J’ai travaillé pendant 12 ans comme gardien à l’école primaire Zine Tayeb. Du jour au lendemain, on a mis fin à mon contrat. En plus, on a travaillé 8 mois sans percevoir notre salaire. J’ai 5 enfants, je ne sais pas ce que je vais devenir», s’inquiète-t-il.   Une pensée émue pour Ahmed Dahmane qui s’est immolé devant la daÏra Noureddine Mechti témoigne : «Faute d’emploi, nos hommes sont tous partis à Alger, à Sétif, au Sahara et ailleurs, pour travailler comme  ‘‘zouafra’’ (ouvriers). On ne les voit que pendant les fêtes de l’Aïd.» Le directeur de campagne du RND accable les maires précédents en rappelant une réalité sociopolitique encore à l’œuvre. «La mentalité ‘arouchia’ est encore très prégnante dans la région. Le maire qui vient ne sert que son arch et les gens de sa tribu», dénonce-t-il. M. Mechti précise en passant qu’il y a «deux grands archs à Aïn Boucif : les Houadès et les Ouled Sidi Ameur. Les élus des deux archs ont du mal à composer au sein de l’Assemblée communale». A l’origine, nous dit-on, il y avait un grand arch dominant toute la région avant la conquête française : les Ouled Allane. En évoquant le sempiternel problème du logement, Noureddine a, lui aussi, une pensée émue pour le défunt Ahmed Dahmane, dont le sort tragique est dans tous les esprits. «A la mairie, on l’avait rassuré qu’il aurait un logement. Quand la liste des bénéficiaires a été rendue publique, il a été ébranlé en constatant que son nom n’y figurait pas. De dépit, il s’est immolé devant le siège de la daïra de Aïn Boucif. Il a laissé quatre enfants, dont une fille handicapée. Il logeait dans un garage à Birine faute de logement», rapporte Noureddine. «Il n’y a aucune équité dans la distribution de logements. Oukilhoum rabbi !», s’indigne-t-il. M. Mechti plaide pour plus de quotas dans le cadre du programme d’aide à l’habitat rural : «C’est la ‘hiyaza’ (certificat de possession, ndlr) qui pose problème. S’ils réglaient ça, il n’y aurait plus de crise du logement à Aïn Boucif. Les gens pourront construire sur leurs terres. On est des ‘aroubia’, les cités ne nous conviennent pas. On préfère construire.» «Nous sommes tous zawaliya» Sadek Kerouane, 46 ans, cadre de l’éducation nationale, est le tête de liste du RND à Aïn Boucif. En guise de déclaration de principe, il proclame : «Nous avons axé notre action sur deux choses : que le zawali ne subisse plus la hogra, et que la confiance soit restaurée entre le citoyen et l’administration.» Sadek parie que «cette fois-ci, la participation sera au rendez-vous», contrairement aux dernières législatives où le taux d’abstention était de plus de 60%. «Sur les 11 listes, il y a des gens bien qui veulent travailler. Et puis, les familles, les proches vont sortir en force soutenir leurs candidats. Le facteur parenté va jouer. Les gens nous connaissent», analyse-t-il. Interrogé à propos de la marge de manœuvre des élus municipaux, le candidat RND rétorque  : «On va démarcher toutes nos connaissances, frapper aux portes des administrations, nous allons exploiter notre réseau de relations, nos élus APW, nos députés…» Pour Sadek Kerouane, «cette fonction est un sacrifice. Nous sommes tous zawaliya. Il faut s’impliquer, se sacrifier, pour que les choses changent !» Nous lui faisons remarquer que son prénom rime avec «sincérité», «loyauté»… Il saisit notre remarque onomastique au vol et s’exclame : «Oui, c’est vrai ! Mon nom est ‘Sadek’ et inchallah je serai toujours sincère, honnête et loyal envers mes concitoyens.» «On veut mettre un terme à la hogra et à la marginalisation. Le zawali, personne ne le considère ! Avec moi, ça sera différent. Je sais et je sens ce que les gens endurent, parce que j’ai vécu, moi aussi, le mépris de l’administration. Je suis de ceux qui ont subi l’injustice et l’exclusion. Et ensemble, comme dit un dicton de chez nous : ‘Men echih endirou el f’ham’ (de l’armoise on fera du charbon).» Le programme imprimé du parti insiste notamment sur l’accroissement des ressources financières de la commune en créant, entre autres, un marché hebdomadaire de vente de voitures. Le RND promet de se doter de conseils consultatifs pour une plus grande concertation avec les citoyens, et la publication des PV des délibérations sur les réseaux sociaux. Il promet aussi la réalisation d’un stade digne de Aïn Boucif. C’est d’ailleurs une revendication récurrente de la part de la population, et qui nous a été encore formulée par une gloire locale, l’ancien footballeur Niya Rachid. «Il faut savoir que Aïn Boucif avait l’un des plus anciens clubs de foot, l’AS Titteri, créé en 1943», dit-il. Nous apprenons dans la foulée que l’international Samir Zaoui est un enfant de Aïn Boucif. «Même Hafid Derradji est originaire de la région», s’enorgueillit-on encore.   «Les gens votent pour les candidats de leur arch»  En flânant dans les rues et les cités de Aïn Boucif, il faut bien admettre qu’ici comme ailleurs, la campagne peine à soulever les foules. En même temps, force est de constater aussi que tout le monde n’est pas adepte du bulletin blanc ou nul. Et là encore, l’argument parenté/proximité, joue à fond. Un électeur nous rappelle cette règle sociologique importante : «Les gens votent pour les représentants de leur arch, point final ! Il n’y a ni compétence, ni parti, ni programme, qui tiennent. Ici, c’est le tribalisme qui l’emporte. Comme dit le proverbe : ‘H’marna wala aoud enass’ (Notre âne plutôt que votre cheval).» Khaled, la trentaine, vendeur dans une boutique de téléphonie mobile, exprime sans ambages son choix : «Moi, je vais voter. Il y a des candidats intéressants. Le FLN a un bon candidat en la personne de Bachir Amri. Je le connais. Il est jeune, il est instruit, honnête, cultivé. Je ne vote pas juste pour voter. Je vote par conviction.» Permanence électorale de TAJ (liste n°12), dans la vieille ville. Celle-ci s’annonce par un large portrait du tête de liste Amer Mohamed, ancien maire de Aïn Boucif (1997-2007) et ancien chef des Patriotes. «Le développement local est notre priorité», clame le slogan de campagne du parti de Amar Ghoul. L’un des candidats, Belhadj Ahcène, ancien militant RCD, se montre d’emblée prudent  : «Avec la crise, on ne fait pas de promesses à la légère.»  «On ne veut pas s’enfermer dans des promesses intenables.» Selon lui, la priorité doit être accordée aux routes, à l’électrification rurale, au raccordement au gaz de ville dans les douars isolés et autres services de base. Niya Benalia, un autre candidat TAJ, explique son engagement politique en disant : «On s’implique non pas par amour de la politique mais par amour du pays. Je travaille avec le monde rural et je vois combien les gens souffrent dans la campagne. La population rurale manque de tout. C’est ce qui m’a poussé à me présenter.» Le FLN mise sur l’atout jeunesse A quelques encablures de TAJ se dresse la kasma du FLN. Pas âme qui vive. Et pour cause : tout le monde s’était rendu à Médéa pour le meeting carnavalesque de Ould Abbès. Dans une autre permanence FLN, à l’autre bout de la ville, plusieurs militants sont réunis autour de Saâd Denideni, l’un des candidats de la liste «05». Saâd a 50 ans. Lui aussi est un cadre de l’éducation nationale. «Je viens de prendre ma retraite», confie-t-il. «Depuis toujours, cette ville est restée fidèle au FLN. Mais avec le jeu des coalitions, ces dernières années, on a perdu des APC», avoue notre hôte. Explicitant le programme du parti dans ses grandes lignes, il dira : «On insiste sur le développement rural, l’ouverture des routes, l’eau, le transport et le chauffage scolaires…» Notre candidat n’est guère découragé par le fait que les maires aient nettement moins de pouvoir. «On a le président de la République qui est le président honorifique du parti. Nous avons plusieurs ministres au gouvernement, une majorité au Parlement…Ce sont autant de points forts en notre faveur», argue-t-il. Saâd Denideni ne tarit pas d’éloges sur le tête de liste, Amri Bachir, qui est porteur, à l’en croire, d’un nouveau souffle, et dont le choix résonne avec le slogan brandi : «Des compétences juvéniles pour le renouveau.» «Le FLN jouit déjà d’une grande popularité. Et ce qui a renforcé sa position, c’est le fait que sa liste est jeune, avec des compétences élevées. C’est la première fois que ces cavaliers se présentent. Ce sont des gens intègres, jeunes et compétents, guidés par un brillant chef d’orchestre.» Saâd Denideni prédit un «raz-de-marée» pour le FLN le 23 novembre prochain. En 2012, l’ancien parti unique avait obtenu 26,21% de voix à Aïn Boucif, qui se sont traduites par 6 sièges sur 19 à l’Assemblée communale.        

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