jeudi 16 novembre 2017

Absentéistes, l’autre majorité à l’APN

La désertion des bancs de l’hémicycle est devenue le sport favori des députés. Les plénières offrent souvent l’image désolante d’une salle presque vide. Lundi dernier, lors de la séance de l’après-midi, consacrée aux questions, à peine 42 députés, sur plus de 400, étaient présents. Ce qui ne semble pas préoccuper outre mesure les parlementaires, qui exercent en dehors d’un règlement intérieur… L’hémicycle continue à être boudé par les députés, même lorsque le projet de loi discuté est d’une importance capitale, comme c’est le cas pour la loi de finances 2018. Lundi dernier, à peine une quarantaine était présente, mais éparpillée. Même les députés programmés pour poser des questions n’ont pas répondu à l’appel, et nombreux avaient donné procuration à leurs collègues. Plusieurs chefs de groupe parlementaire tentent d’expliquer ce phénomène, qui donne une très mauvaise image du député. Les représentants des groupes parlementaires divergent sur les raisons qui justifient l’absentéisme, mais convergent tous sur la nécessité d’un règlement intérieur pour mettre un terme à cette situation. Pour Ramtane Taazibt du PT, les raisons d’un tel «désintéressement» sont à chercher ailleurs. «Vous semblez oublier que cette assemblée est composée d’une centaine d’hommes d’affaires qui ont autre chose à faire que de poser des questions à des ministres ou écouter des députés. Ils gèrent leurs affaires», note le député. Il rend les partis responsables du choix des profils des candidats à la députation et affirme que la situation est telle, qu’aujourd’hui «beaucoup croient qu’ils prêchent dans le désert, lorsqu’ils défendent les droits des citoyens, dans un hémicycle déserté par les députés et les ministres, et où la retransmission en direct des travaux est interdite. Nous avons l’impression de débattre à huis clos». Taazibt ne pense pas que seule la campagne électorale peut justifier l’absentéisme. «Même en dehors des élections, nous avons eu des plénières avec un hémicycle presque vide. La pollution de l’argent, le non-respect des mandats et l’absence d’un règlement intérieur font, qu’aujourd’hui, les travaux de l’assemblée sont souvent désertés par les députés…» «Ce sont les ministres qui désertent l’Assemblée…» Ce n’est pas l’avis du président du groupe parlementaire MSP, M. Hamlaoui, qui trouve, par exemple, que ce phénomène n’est pas propre à l’Algérie. «Il existe dans de nombreux Parlements à travers le monde», dit-il, en précisant qu’il est «impossible de retenir un député durant des jours dans une salle. De par son mandat national,  il doit assumer sa mission sur le terrain avec les citoyens. Ce n’est pas un administratif. Il a beaucoup de choses à faire ailleurs». Abondant dans le même sens, le président du groupe des députés RND, Belabes Belabes, relativise un peu le phénomène. «Ce sont des choses qui arrivent ailleurs dans beaucoup de pays. Mais cela est pris en charge par le projet de règlement intérieur du Parlement. Nous avons été un peu bousculés par les projets de loi de finances et de la loi sur le crédit et la monnaie, qui devaient passer en priorité. Mais, il ne faut pas oublier qu’il y a la campagne électorale, et que beaucoup de parlementaires sont sur le terrain. Ils ne sont pas obligés d’assister à la séance des questions. Ils peuvent les présenter par écrit ou se faire remplacer par leurs collègues.» Mustapha Nouassa, du Front El Moustakbel, abonde dans le même sens. «Le député n’a pas qu’une seule fonction. Il a des engagements envers ceux qui l’ont élu. Il doit être à leur écoute sur le terrain», souligne-t-il. Mais, à l’en croire, «ce ne sont pas les députés qu’il faut plaindre, mais ceux qui siègent au Parlement pour le prestige, comme les chefs de parti qui n’assistent jamais aux travaux de l’assemblée. Il y a aussi les ministres qui sont tout le temps absents. Alors pourquoi pointer du doigt uniquement les députés ?» Il partage l’avis du président de son groupe parlementaire, Hadj El Ghaouti, qui explique : «Beaucoup de députés préfèrent quitter la salle que d’entendre les discours byzantins et les éloges d’une politique qui a mené le pays au désastre. Les premiers absentéistes sont les ministres auxquels sont adressées les questions. Ils ne viennent pas, ou dans le meilleur des cas, se font remplacer par un de leurs collègues. Eux-mêmes ne respectent pas cette assemblée et poussent les députés à ne pas être assidus…» Notre interlocuteur accuse les députés de la majorité d’être «les plus grands absentéistes». Il explique : «Le FLN et le RND constituent la majorité et c’est parmi eux que se compte le plus grand nombre d’absents.» Hadj El Ghaouti rappelle cependant que le choix du profil des députés est pour beaucoup dans ce «désintéressement». «Lorsque le parlementaire manque d’engagement et de conscience, même la figuration, il ne l’a fait pas. Ce n’est pas le cas chez nous. Nos députés sont présents, et lorsqu’ils ont des choses à faire sur le terrain, ils se font remplacer par leurs collègues. Nous avons instauré un système de permanence pour éviter que nos chaises soient vides.» «Sans engagement,  même la figuration il ne l’a fait pas…» Le chef de file des indépendants, Lamine Asmani, avance une autre explication. Les raisons de l’absentéisme des députés sont nombreuses, dit-il. «D’abord c’est la campagne électorale, et beaucoup sont sur le terrain. Puis, il y a le problème de discipline au sein même des partis qui laissent leurs députés sans aucun contrôle. Enfin, il faut prendre en considération le fait que de nombreux députés viennent de l’intérieur du pays. Les hôtels sont très chers. Ils n’ont pas où aller. Ils préfèrent ne venir à Alger que quand il y a nécessité.» Président du groupe parlementaire de l’alliance islamiste Ennahda-Adala-Bina, le député Lakhdar Benkhellaf se démarque. «S’absentant des travaux de l’assemblée pour aller faire la campagne électorale au moment où le projet de loi de finances est discuté, les députés abusent des Algériens. Au lieu d’essayer de conjuguer les efforts pour enlever ces taxes et ces augmentations des prix que subit de plein fouet la population, les députés ne trouvent pas mieux que de déserter les bancs…», lance Benkhellaf. Il s’insurge contre le fait que le projet de règlement intérieur du Parlement soit en attente d’examen depuis 2016, alors que le Sénat a validé le sien. «L’ ancien règlement n’est plus valide depuis que la Constitution de février 2016 a apporté du nouveau à l’exercice du mandat du député. Et rien n’indique que le nouveau règlement soit parmi les prochains textes à examiner. Beaucoup de députés de cette législature ont été désignés et non pas élus. Ils n’ont pas la volonté d’apporter les changements. Vous savez qu’après la loi de finances, il y aura l’examen de la loi sur le règlement budgétaire, du rapport de la Banque d’Algérie et de la Cour des comptes. Le règlement intérieur n’est toujours pas à l’ordre du jour…» Une information que conteste le député Djamel Nezzar, membre de la commission juridique. Selon lui, «il est vrai que l’absentéisme est un problème qui ne peut être traité qu’à travers le règlement intérieur. La Constitution de février 2016 nous oblige à changer l’actuel texte. C’est une question de temps. Il y a eu la loi de finances en premier, mais vers la fin de l’année en cours ou au plus tard en début de 2018, le nouveau règlement sera débattu. Les membres de la commission en ont été informés». Nezzar ne donne pas de réponse en ce qui concerne le contenu de ce nouveau texte, qui au fond ne peut pas être différent de celui du Sénat, adopté en juin 2017, qui prévoit l’interdiction de la transhumance partisane mais aussi l’obligation de présence des membres du Conseil aux travaux des commissions permanentes et des séances plénières sous peine de sanctions. Il déclare toutefois : «Ce texte ne peut pas être différent. Mais ce qui est certain, c’est qu’il prendra en compte tous les avis, et les expériences d’autres pays dans le domaine.» Même si nos interlocuteurs divergent, quelque peu, sur la forme, dans le fond, ils s’accordent tous à mettre en avant le fait que l’assemblée exerce, depuis février 2016, avec un règlement intérieur dépassé. Le phénomène de l’absentéisme participe à la confection de cette mauvaise image qu’a le citoyen des élus en général, et du député en particulier. Il y a nécessité et urgence d’une moralité et d’une éthique au sein de cette assemblée qui peine à construire sa légitimité…

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