mardi 17 octobre 2017

Ségrégation et machisme dans les assemblées et les partis

Organisée par le Cidef (Centre d’information et d’étude sur les droits des enfants et des femmes), une journée-débat a réuni, hier à Alger, de nombreuses femmes élues locales, venues des quatre coins du pays. Sous le thème du renforcement des capacités des élues locales et d’appui au Rafel (Réseau algérien des femmes élues locales), cette rencontre entre dans le cadre d’un programme d’amélioration du rôle et des capacités de quelque 70 femmes à travers le pays dans le développement local. «Ce débat intervient à la veille des élections locales et dans une conjoncture économique difficile. Le Rafel est un cadre idéal qui transcender les chapelles politiques et qui permet aux femmes élues de débattre des problèmes qu’elles rencontrent sur le terrain et de leur trouver des solutions. Il y a une prise de conscience sur la situation qui prévaut, notamment avec le recul inquiétant de la place de la femme dans les institutions élues à cause de la loi sur le quota de 30% de femmes, qui ne rend obligatoire ce taux que pour les listes de candidatures aux élections. Si en 2012 nous étions bien placées en termes de représentation, c’est grâce à un système de calcul effectué par le ministère de l’Intérieur et non prévu par la loi. En 2017, le calcul n’a pas été fait et le nombre d’élues a régressé de manière considérable», déclare la directrice du Cidef, Nadia Aït Zaï, en insistant sur «les insuffisances de la loi, qui n’est pas du tout garante du quota de 30%». Une à une, les élues locales vont se succéder pour témoigner de leur quotidien de «souffrance»,  de «combat éternel», de «lutte contre la ségrégation», etc., au niveau de leur formation politique, mais aussi au sein des assemblées. La députée RND Houria Oulebsir évoque son expérience en tant qu'enseignante qui a décidé de «tenter» l’aventure politique durant les années 1980, où les femmes élues étaient peu nombreuses. Pour elle, l’acte de gestion est devenu tellement difficile que l’élue a été presque dépourvue de son rôle. «Avant, les communes avaient des terrains, des commerces et des biens qui leur permettaient d’avoir des revenus. Aujourd’hui, tout a été dilapidé. Il ne leur reste plus rien, même les projets qu’ils géraient avant sont depuis des années pris en charge par les secteurs, c’est-à-dire les directions de l’hydraulique, de l’industrie, etc. L’exécutif est le seul maître à bord des assemblées», note la députée RND, qui plaide pour une loi qui donne plus de prérogatives aux élus locaux. Une élue locale de Batna met en avant la problématique des retards dans la planification des projets. «Nous mettons dix ans pour planifier un projet et autant pour mettre en place les mécanismes de sa réalisation. Est-ce normal pour des communes qui se développent rapidement ? L’exemple du PDAU (Plan de développement et d’aménagement urbain) de Ngaous est révélateur. Il y a dix ans, quand j’ai été élue, ce plan était à l’étude. Il est resté dix ans pour être finalisé et à ce jour il n’a pas été validé. Mieux encore, Batna a des capacités touristiques thermales fantastiques — elle a des eaux uniques, dont la température est de 63°C, malheureusement elles ne sont pas exploitées — et pourtant son plan d’aménagement a mis dix ans pour être élaboré, et cela fait trois ans qu’il attend d’être validé. Il y a trop d’interférences dans les prérogatives des maires. Il faut avoir l’aval du wali, du chef de daïra, sans compter celui de chaque responsable de l’exécutif. Les femmes élues qui veulent apporter un plus à leur ville sont souvent marginalisées ou placées dans les commissions sociales ou culturelles. Il faut lutter pour se réappropier sa place au sein de l’assemblée…», lance l’élue. Yamina est inspectrice vétérinaire. En tant qu’élue, elle a été tout de suite désignée au sein de la commission hygiène. Affectées toujours aux mêmes tâches Elle aussi s’offusque du fait que ce sont ses collègues hommes qui décident du poste qui revient aux femmes, sans que l’avis de celles-ci ne soit demandé. «Les têtes de liste ne respectent pas les places accordées aux femmes, surtout lorsque ces listes sont composées d’alliances. Les élues femmes sont tout de suite désignées dans les commissions de solidarité, des femmes, etc., et jamais dans celle des finances, où les gros projets sont discutés. Les partis politiques ont leur responsabilité parce qu’ils n’accompagnent jamais leurs élues», dit-elle. Lui emboîtant le pas, une élue FLN de la commune d’Akbou à Béjaïa retient d’une manière particulière l’intérêt de la salle. «Akbou est classée 22e commune parmi les plus riches d’Algérie, et 2e dans la wilaya de Béjaïa. Elle reçoit un budget de 150 milliards de centimes, dont à peine 20% sont utilisés. Pourtant, elle n’a pas où jeter ses déchets et ses jeunes sont livrés au chômage. Pourquoi ? Parce que le maire n’a pas toutes les prérogatives pour disposer des ressources de la commune, et nous craignons qu’avec la politique d’austérité, les 100 milliards de centimes que nous avons dans les comptes soient repris», lance l’élue qui parle longtemps de l’incompétence de certains élus et leur ignorance de la réglementation, de la puissance exagérée des walis et des chefs de daïra, avant de conclure : «Nous avons une commune très riche qui n’a même pas besoin de l’aide de l’Etat, malheureusement on ne veut pas donner la liberté de gérer aux membres des assemblées.» Une ex-parlementaire du FFS note elle aussi que les élues «n’ont pas la chance de pouvoir évoluer dans un climat qui leur permet de travailler dans l’intérêt de la cité. Vous vous attachez à la nécessité du quota de 30% de candidates aux élections, en oubliant que le plus important est de rendre obligatoire la nomination de 30% de femmes aux postes de responsabilité». «Combien de femmes dirigent un parti ? Quatre seulement. Combien de femmes occupent des postes de responsabilité au sein de leurs partis ? Elles sont toutes confinées dans les commissions femmes, famille, sociale, etc. Moi-même j’étais membre d’une fédération au sein du FFS, et je n’ai jamais vu de femme présider cette instance. Tous les partis fonctionnent de la même manière quand il s’agit des femmes. Il faut plaider pour des lois qui les obligent à garantir aux femmes l’accès aux postes de responsabilité…» D’autres se plaignent du fait que la loi ne donne pas suffisamment de liberté aux membres des assemblées locales pour apporter les solutions aux problèmes des communes. Une élue de Djanet, à l’extrême sud-est du pays, dans la wilaya d’Illizi, fera remarquer à l’assistance que la femme targuie n'est pas représentée au Parlement, mais note que dans sa région, la situation de la femme a beaucoup évolué et que le nombre de candidates aux élections locales reste très significatif. Membre de l’assemblée communale de Mahelma, Mme Ghanem rappelle à l’assistance les souffrances des femmes dans cette petite bourgade agricole durant les années 1990, où les femmes n’avaient même pas le droit d’attendre le bus dans les arrêts. «Le terrorisme a fait reculer la situation des femmes d’une manière incroyable. Les petites filles ne partaient plus à l’école et étaient mariées à un âge précoce de peur que les terroristes ne les enlèvent. Nous avons pu apporter un plus en lançant des campagnes d’alphabétisation qui ont touché beaucoup de femmes…», affirme-t-elle, avant qu’une autre élue de Aïn Taya raconte son expérience dans cette localité «qui a des potentialités touristiques importantes, mais qui ne sont pas exploitées». Une membre de l’APW de Tizi Ouzou témoigne sur son parcours et surtout des difficultés qu’elle a rencontrées durant l’exercice de son mandat. «J’étais la première vice-présidente de l’APW de Tizi Ouzou. Comme ils n’ont pas trouvé où me caser, alors on m’a affectée à la commission des nouvelles technologies. Je n'y connaissais rien. Je me suis documentée et j’ai fait un travail colossal pour équiper 60 des 67 communes de Tizi Ouzou en fibre optique, sans compter la connexion de bon nombre d’entre elles à la 4G. Beaucoup de femmes ont été écartées ou marginalisées juste parce qu’elles dérangeaient dans leur manière de gérer. J’ai mené un long combat. Les femmes élues doivent apprendre à être perspicaces…». Durant des heures, les témoignages des unes et des autres se rejoignaient pour lever une partie du voile sur les obstacles auxquels sont confrontées les femmes élues dans l’exercice de leur mandat — en raison de l’image que porte la société sur la gent féminine — notamment celles qui choisissent d’occuper l’espace public. Les lois n’étant pas garantes de leur émancipation, elles continueront à subir la ségrégation…

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