jeudi 5 octobre 2017

«Les déclarations chocs d’Ouyahia préparent la grande austérité»

Noureddine Bouderba réfute les termes imposés du débat «économiste» sur les techniques monétaires. «Le vrai débat est celui de savoir pourquoi, malgré les ressources naturelles et économiques du pays et une population jeune, malgré les 800 milliards de dollars de recettes extérieures, les caisses de l’Etat sont déclarées vides ?»  Si caisses vides il y a, dit-il, c’est d’abord la conséquence de «l’échec d’une politique et non d’un accident passager, provoqué par la chute des prix du pétrole». - Lors de ses interventions au Parlement, le Premier ministre Ahmed Ouyahia a dressé tantôt un tableau noir des finances publiques («Nous n’avions pas de quoi payer les salaires de novembre», avait-il déclaré), d’un Etat quasiment en faillite, tantôt il rassure quant au continuum de l’Etat providence, de l’Etat «grand investisseur», et annonce par ailleurs que la prochaine loi de finances maintient en l’état le budget de fonctionnement et un accroissement du budget d’équipement. Selon vous, de quoi le discours d’Ouyahia est-il véritablement le nom ? Quelle serait la part du déni des réalités, de la fuite en avant, des mensonges éventuellement, faits soit dans le diagnostic de la situation du pays, soit dans les solutions préconisées dont la planche à billets vendue comme la panacée ? Notre pays importe les trois quarts de ce qu’il consomme et ses ressources extérieures dépendent à 98% du pétrole dont les bas prix semblent partis pour durer. Les réserves de change ont été réduites de moitié en 2 ans et ne peuvent couvrir plus de deux ans d’importations et au moment où les réserves internes sont complètement épuisées. Dans ces conditions, on ne pourra éviter à moyen terme une inflation dont l’intensité dépendra de la quantité de monnaie qu’on aura créée sans contrepartie matérielle. Cela est une évidence et le coût à payer pour l’Algérie, en cas de dérapage incontrôlé, pourrait être très lourd. Economiquement, socialement et même politiquement. Devant cette situation, on veut nous imposer un débat économiste sur les techniques monétaires en occultant le vrai (débat), celui de savoir pourquoi, malgré les ressources naturelles et économiques du pays et une population jeune, malgré les 800 milliards de dollars de recettes extérieures durant ces 17 dernières années, les caisses de l’Etat seraient vides ? Pourquoi l’économie est en panne ? Mais aussi, quels sont les choix et les moyens qui nous permettront de remettre notre pays sur la voie du développement. Et ce débat ne peut se limiter à choisir entre l’hyperinflation de la planche à billets et les conditionnalités infertiles et dangereuses du FMI. L’Algérie paye aujourd’hui des choix opérés depuis 30 ans : restructuration des années 80’, programme d’ajustement structurel des années 90’ et privatisation-dilapidation des ressources et biens publics des années 2000. Il ne faut pas se tromper de diagnostic, nous sommes en face d’un échec d’une politique et non d’un accident passager, provoqué par la chute des prix du pétrole. D’ailleurs, la détérioration de tous les indicateurs macro-économiques a été entamée avant la chute des prix du pétrole : la balance de paiement en 2012, la balance commerciale en 2013 et le FRR en 2014. Huit cents (800) milliards de dollars de recettes n’ont pas permis au pays d’édifier cette économie diversifiée tant vantée (et prétexte pour démanteler le secteur public) aujourd’hui. Les importations ont explosé, passant de 9 milliards de dollars en 2000 à 59 milliards de dollars en 2014. 560 milliards de dollars d’importations entre 2000 et 2016. Trois cents (300) milliards de dollars d’importations en produits semi-finis et en biens d’équipement pour quel résultat ? Une désertification de l’industrie dont la contribution au PIB passe de 14% à seulement 3,6%. Cette situation est le résultat de choix politiques et économiques, à l’origine de la substitution de l’économie productive par une économie rentière articulée autour des importations qui a permis l’émergence de dizaines de milliers de nouveaux riches et d’une oligarchie qui a grandi à l’ombre et grâce à la commande publique et des subventions. Cette oligarchie estime que le moment est venu pour elle de passer à un stade supérieur, celui de prendre les commandes économiques du pays et les commandes politiques qu’elle a inauguré par l’intrusion de la chkara dans les institutions politiques et parlementaires du pays. Le gouvernement semble décidé à maintenir le cap. Les déclarations chocs du Premier ministre au sujet des caisses vides, au même titre que les images chocs de la décennie noire diffusée par l’ENTV, semblent vouloir conditionner la population à une plus grande austérité et à accepter la fatalité. Les experts libéraux appelés à la rescousse, malgré un pseudo langage d’opposition, se mettent de la partie et demandent au peuple «d’oublier les valeurs de Novembre 54, d’oublier l’Etat qui construit les écoles et les hôpitaux et qui subventionne le pain, le lait ou l’énergie» et de se préparer à faire face à la doctrine nihiliste du «marche ou crève». Et bien sûr, les patrons qui passent du statut de «mauvais emprunteurs», selon l’ancien chef de gouvernement, à celui de «créanciers» selon le nouveau, expriment leur soutien au statu quo en revendiquant, au passage, «des zones d’activité avec octroi des terrains au dinar symbolique, une imposition unique et forfaitaire de 3%, ainsi que de crédits bonifiés», sans omettre de demander le passage du «système de concession» actuel vers la «cession». Autrement dit, du jusqu’au-boutisme, et advienne que pourra. - Le Premier ministre a aussi évoqué la mise en œuvre de réformes structurelles, économiques et financières sans en préciser les détails. Dans le plan d’action de son gouvernement, il est fait état, entre autres, de la révision de la politique des subventions dans le sens de l’instauration d’un système de ciblage. «Pour 2018, avait déclaré Ouyahia, jeudi dernier, et tant que l’étude portant rationalisation du système des subventions ne sera pas prête, la politique (des subventions) restera telle qu’elle (…) mais lorsqu’elle (étude) sera prête, discutée avec les partenaires, nous irons non pas vers la suppression des subventions pour El guellil (Le nécessiteux) mais pour ceux qui ont un revenu, moi en tête (…)». Quid du système de ciblage, peut-il vraiment être la solution ? Le gouvernement semble maintenir le cap pour le ciblage. Pour lui, c’est juste une question de timing. Il faut d’abord savoir que contrairement au tapage fait autour de la question, les transferts sociaux budgétisés en Algérie ne représentent que 8,4% du PIB et servent non seulement à corriger les inégalités, mais aussi permettent à une grande partie de la population d’avoir accès aux produits dont les prix internationaux sont hors de leur portée. Cette histoire de ciblage n’est qu’une technique pensée par la Banque mondiale pour les réduire en volume et affecter les gains réalisés aux capitalistes. Les subventions et les aides sociales pour les pauvres, lorsqu’elles sont trop ciblées, finissent toujours par devenir de pauvres aides. Par ailleurs, mis à part les subventions des produits de large consommation et de la santé, la totalité des subventions restantes, soit 1011 milliards de dinars sur un total de 1630 milliards de dinars, sont ciblées contrairement à ce qu’on pense. En effet, l’aide à l’habitat, à la famille, à l’éducation, aux retraites, aux moudjahidine, aux démunis et aux handicapés sont soumises à des conditions de ressources, géographiques ou à des critères à remplir. Si l’Etat veut optimiser ces transferts, il n’a qu’à éliminer les transferts et les bénéficiaires indus qui sont très bien identifiés d’un côté et à démocratiser la gestion de l’aide au logement qui doit être transparente. Pour les subventions alimentaires, leur ciblage, l’identification des bénéficiaires, les problèmes d’inclusion et d’exclusion que ce ciblage ne manquera pas d’induire, la corruption et les problèmes politiques qui vont l’accompagner auront un coût qui sera largement supérieur aux gains escomptés. Enfin, priver les Algériens de l’énergie aura des conséquences dramatiques sur le plan social, sans oublier que l’énergie étant un intrant universel, l’augmentation de son prix aura un effet domino sur le reste de la consommation et sur l’économie. De plus, contrairement à la subvention de la baguette de pain, voilà un domaine où le ciblage pourra réussir : celui de créer un impôt graduel ciblant les gros consommateurs d’énergie et les activités énergétivores et ils sont facilement identifiables. Une augmentation générale des prix de l’énergie impactera durement le niveau de vie de la classe moyenne. Le gouvernement ne devra jamais oublier que la paupérisation des classes moyennes des Etats de la région a contribué largement à leur fragilisation favorisant les révoltes et les complots qui les ont accompagnés. En conclusion, et par-delà cette problématique, la solution passe par une redéfinition de la stratégie de développement axée sur la réhabilitation du rôle de l’Etat et du secteur public dans la gestion des ressources naturelles et des affaires économiques. La Tunisie, après des décennies d’errance libérale, a inscrit ces choix dans sa Constitution de 2014. Le Portugal a, au cours de ces deux dernières années, réalisé l’une des meilleures croissances de la zone euro tout en réduisant considérablement son déficit et le chômage. Il ne l’a pas fait en appliquant les recettes libérales mais au contraire en augmentant le salaire minimum, les pensions de retraite et les allocations familiales. Il a renforcé les protections du code du travail et baissé l’impôt des salariés modestes et a mis fin aux privatisations des services publics. La même tendance est observée au Royaume-Uni où l’on se dirige vers l’augmentation des dépenses sociales, la suppression des frais universitaires et la nationalisation des secteurs des transports, de l’énergie et de l’eau.            

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