vendredi 6 octobre 2017

5 Octobre : Les victimes attendent toujours leur statut

Il y a 29 ans, le soulèvement populaire d’octobre 1988. Aujourd’hui, les blessés et les familles de victimes n’ont pas oublié. Ils ne lâchent rien et réclament un statut.     Aujourd’hui, ils ont presque le même âge. Ils s’attablent tous les deux dans un restaurant à Alger. Ils dînent ensemble, discutent, parfois blaguent même. De loin, ils donnent l’impression d’être des amis de longue date… Et pourtant, c’est loin d’être le cas, c’est leur toute première rencontre. Il s’agit de Farid, blessé grièvement à la jambe lors des événements du 5 octobre 1988 et un militaire, un soldat appelé à l’époque qui avait tiré sur lui. Le moment n’est ni à la rancune ni aux reproches, puisque Farid est aujourd’hui, 29 ans plus tard, conscient que cet appelé avait tout simplement exécuté l’ordre de tirer. Avec une invalidité physique, blessé à la jambe gauche par balle, Farid Oumahammed s’est battu pour se reconstruire et faire sa vie. Sans rancune, avons-nous demandé ? «Aucune, ce n’était pas son initiative personnelle et je n’arrête pas de lui dire, pour lui libérer la conscience, qu’aujourd’hui je n’ai rien contre lui», répond-il. Il garde, par contre, un sentiment d’un sacrifice inachevé ; il nourrit de la déception et se sent abandonné par l’Etat. Bachelier à l’époque, il poursuit ses études supérieures qu’il abandonnera pour des raisons familiales, puis il occupe un poste dans une entreprise publique… Professionnellement et même politiquement, il avait tracé sa voie… mais il y a toujours quelque chose qui manque. Une jambe ? Oui, mais au-delà d’un handicap qu’il a su surmonter, c’est beaucoup plus une «considération de l’Etat». Il dénonce l’absence d’un statut de victime des événements d’octobre 1988. Il affirme : «Ces partis politiques qui existent aujourd’hui savent-ils au moins que c’est grâce à nous qu’ils sont là ? Nous sommes les victimes de la démocratie. Et je trouve insensé et ingrat qu’aujourd’hui nous soyons occultés par ces mêmes partis.» Aujourd’hui il est affaibli. Il accuse l’Etat de ne rien faire pour les blessés. Il sent une «inattention» et une «ingratitude» envers les blessés et les familles des victimes. Il se demande comment certaines formations politiques ou d’autres évoquent ces événements avec «fierté» et tous les autres acquis «arrachés» sans qu’ils y soient pour quelque choses. Politique D’ailleurs, Zoubida Assoul, présidente de l’Union pour le changement et le progrès (UCP) explique que la question «relève tout d’abord de la responsabilité de l’Etat pour toute réparation ou indemnisation des victimes et sur la base des lois et règlements». Mais, elle dit être personnellement «contre le maintien et la création de castes dans la société». En sa qualité d’avocate, elle plaide pour «la citoyenneté et l’Etat de droit où chaque citoyen peut recouvrer ses droits sur la base du droit et non sur l’appartenance à des castes et catégories». Une position un peu meilleure que celle du MSP qui dit ne pas avoir de «réflexion» ni de «projet» pour ces victimes. Nacer Hamdadouche, chef du groupe parlementaire du MSP, dit que le dossier est très «difficile à élaborer». L’événement en lui même est «compliqué», tente-t-il d’argumenter, et toute initiative législative, comme proposition d’aide ou de statut pour réhabiliter ces personnes dans leur droit ne peut être que «compliqué», explique encore le parlementaire. C’est plutôt le FLN qui semble s’y intéresser. «Nous devons rendre un hommage à ces victimes», appelle Saïd Lakhdari, chef du groupe parlementaire du FLN qui les considère comme étant des «victimes de la démocratie» et qui plaide pour un «statut particulier». «Ils ne sont pas morts ou blessés pour rien», témoigne t-il tout en expliquant que le moment est venu pour en débattre au Parlement et discuter du statut de ces gens. Le RND ne voit pas non plus d’inconvénient d’ouvrir le dossier. Belabes Belabes, chef du groupe parlementaire, dit être ouvert à tout débat sur ce dossier à l’APN et de proposer des solutions pour réhabiliter les victimes dans leurs droits. «Mais c’est un dossier qui nécessite beaucoup de temps et de sérénité pour filtrer d’éventuels opportunistes», affirme-t-il encore. Discours de campagne électorale ou réelle intention ? L’avenir nous le dira, même si, comme par le passé, les victimes ne s’attendent pas à des miracles. Farid Oumohammed, en sa qualité d’élu à l’APW, tente, alors qu’il a les bras liés, d’aider au moins les personnes handicapées, comme les commodités quotidiennes. Aujourd’hui, ces blessés sont d’ailleurs dispersés et certains ont carrément perdu espoir. «L’Etat ne reconnaît pas les victimes de ces événements. Il y a eu une falsification de notre statut», dit-il en colère. Farid est catégorique : le statut des victimes a été falsifié puisque, affirme-t-il, ces personnes étaient considérées comme des accidentés du travail ! Elles perçoivent une indemnité mensuelle. «Une sommes dérisoire», versée selon le degré du handicap, témoigne ce blessé. «Au moment des faits, j’avais à peine 18 ans, et je venais d’avoir mon bac. Je ne travaillais pas», ajoutera-t-il. «Il y avait plusieurs mineurs qui ne travaillaient pas, alors comment l’Etat évoque-t-il des accidentés de travail ?» témoigne un médecin, le Dr Tayeb, mobilisé à l’hôpital Mustapha Pacha d’Alger lors de ces évènements : «Des jeunes et moins jeunes étaient transférés à l’hôpital. Il s’agissait de blessés par des balles réelles. L’armée qui dit avoir tiré avec des balles en caoutchouc, c’est un mensonge. J’ai extrait des balles réelles des corps de plusieurs personnes.» Il raconte le flux, la foule, l’extrême mobilisation pour prendre en charge les blessés et surtout maîtriser la panique. «Nous avons travaillé sous pression et Dieu sait combien de blessés n’ont pas osé se déplacer à l’hôpital par peur de représailles des services de sécurité», explique-il encore. Et pourtant, à l’époque, on évoquait simplement un «chahut de gamins», comme disait Ali Ammar, le président de l’Amicale des Algériens en Europe dans une interview à une radio française. «C’est un chahut de gamins qui a dérapé, un point c’est tout», disait-il de cet événement. Le bilan officiel donne le chiffre de 159 morts dont 5 éléments des services de sécurité et 504 blessés. 161 milliards de centimes de dégâts occasionnés aux édifices publics et aux biens publics et privés. Association La famille Benmechiche est elle aussi dans le désarroi et la déception. Elle a perdu Sid Ali, responsable du service reportage à l’époque à l’agence de presse APS. «Il était sur les lieux, non loin de la DGSN quand on a tiré sur la foule», témoigne sa sœur et Farid. Nabila Benmechiche confirme que son frère avait son ordre de mission pour couvrir une marche organisée à l’époque de la place du 1er Mai à la place des martyrs. «Il a refusé d’envoyer quelqu’un d’autre. Il disait au directeur de l’information qu’il n’était pas question de charger quelqu’un d’autre de cette mission mortelle», raconte-t-elle les larmes aux yeux. Elle est encore plus triste lorsqu’elle voit la mémoire de son frère «doublement» atteinte. Mon frère est mort deux fois, dit-elle. Car, au lendemain de son assassinat, touché par balle, un cycle de presse a été baptisé à son nom. Mais quelque temps plus tard, la plaque était enlevée. «Je ne comprends pas !» se désole-t-elle. Elle ne comprend pas non plus le silence de l’Etat quant à ces victimes et ces blessés. Sid Ali Benmechiche, Farid s’en souvient. Ils étaient au même endroit au 6e jour des manifestations d’octobre, c’est-à-dire le 10 octobre. Natif de Climat de France à Bab El Oued, le jeune de 18 ans en compagnie de ses amis voulait ramener des denrées alimentaires pour la famille. De retour pour chez lui, près du lycée Emir Abdelkader face à la DGSN, il croise un groupe qui sortait d’un meeting. Deux coups de feu retentissent sans savoir d’où ils provenaient. Il reste figé. Puis, suivirent des rafales. Paniqué, inconscient, il reste encore figé. Mais, il sent d’un seul coup une douleur insupportable à la jambe. «J’ai vu l’os de ma jambe brisé par l’impact de la balle, j’ai pu sauter sur une seule jambe pour rejoindre un coin sécurisé loin des balles», raconte Farid et de se rappeler : «La dernière chose dont je me souviens, c’est le bruit du bistouri découpant mes vêtements.» Depuis 29 ans, la plupart ont désespéré après avoir vécu des années dans le désarroi. Des tentatives ont été initiées pour créer une association afin de rassembler le maximum de blessés et les familles des victimes décédées ont été vouées à l’échec.

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