samedi 23 septembre 2017

«Lors des commémorations des événements, la reviviscence est réactivée»

Vingt après le massacre de Bentalha, recevez-vous encore des victimes de cet événement tragique ? Il est important, selon moi, de souligner un détail important en amont pour dire que les victimes des violences de Bentalha ne venaient pas demander de l’aide psychologique dispensée pour eux au sein du centre. Les jours suivant la tragédie les bureaux des psychologues étaient presque vides. Après discussion et réflexion avec des collègues autour de la question, les psychologues ont pensé à mettre en place un autre dispositif de prise en charge, ciblant principalement l’enfant. L’espace de loisir et divertissement qui leur a été disposé a fait que les mamans qui les accompagnaient quotidiennement, restaient chaque jour un plus de temps et ont fini par s’approprier cet espace temporo-spatial .Le processus de prise en charge psychologique fut ainsi déclenché. La population qui a donc bénéficié des soins psychologiques au sein du centre piloté par la Forem était et l’est toujours constitué majoritairement d’enfants et de femmes. La gente masculine se limitait aux jeunes adolescents devenue adultes aujourd’hui. Actuellement, nous recevons toujours les victimes, principalement des femmes, mais pas forcément pour une prise en charge psychologique. Depuis 1997, elles ont pu bénéficier, grâce aux projets, de diverses formations : coiffure, couture, pâtisserie...Etc. Cette stratégie est à double visée : thérapeutique et économique. L’autonomie des femmes veuves qui n’avaient aucunes ressources financières, est un de notre objectif quant à l’approche thérapeutique. De plus, les personnes qui fréquentent le centre, contribuent à nos activités telles les expositions, commémoration, journée de la femme… Il est à préciser, que bon nombre de personnes traumatisées ont quitté la région de Bentalha, à la première occasion qui s’est présentée à elles. Cette fuite des lieux du drame ne peut que signifier la présence du syndrome post-traumatique et du syndrome d’évitement. Car revenir ou rester sur les lieux de l’évènement traumatique est un bon indicateur pour nous soignants. N’empêche, que lors des commémorations des évènements, la reviviscence est réactivée et les personnes qui souffrent encore d’un état de stress post traumatique, revivent psychologiquement le drame de nouveau en l’absence du stimulus .Et les souvenirs traumatiques envahissent le sujet pour l’invalider. Qu’est ce qu’elles apportent ces victimes comme plaintes, problématiques, symptômes post-traumatiques ? Nos recherches sur le syndrome post-traumatique ont révélé une forte concentration des symptômes d’évitement des lieux traumatiques, des pensés, des activités ou des situations en lien avec l’événement. La volonté des victimes de participer comme sujets d’études ou de recherches, se manifeste de moins en moins, suivie de l’hyperactivité neurovégétative, l’ insomnie ou difficultés d’endormissement, sursauts, état d’alerte, irritabilité, crise de colère, et en troisième position il y a le syndrome d’intrusion et la reviviscence avec toute sa symptomatologie. Le syndrome d’évitement est corrélé négativement avec les stratégies de faire face au stress (coping), centré sur le problème, le lieu de contrôle versant externe et une faible estime de soi. Il est à noter aussi que nous avons retrouvé divers types de manifestations somatiques, comme le psoriasis, l’asthme, les céphalées, les lombalgies, entre autres somatisations. La comorbidité est également présente avec d’autres syndromes, tels que les attaques de paniques, des épisodes dépressifs, troubles anxieux et parfois une consommation de drogue ou d’alcool. Tels sont les troubles pour lesquels consultent aujourd’hui certaines victimes. Ce qui veut dire que le traumatisme est toujours là ? Le traumatisme est toujours là et il sera toujours .Pour rappel chacun de nous vit en moyenne neuf événements traumatiques au cours de sa vie, et 7% jusqu’à 25% des victimes vont développer un syndrome post-traumatique. C’est vous dire que des images traumatisantes peuvent surgir à n’importe qu’elle moment pourvu que la situation s’y prête. Quels types d’aide leur apportez-vous ? Celle et ceux ayant bénéficié d’une bonne prise en charge psychologique, moins de la moitié souffre toujours de syndrome post-traumatique. En tant que chercheur, cela ne m’effraie pas dans la mesure où ces résultats correspondent plus au moins avec certaines études internationales réalisées sur le terrain. La demande d’aide psychologique pour un motif de consultation concernant le traumatisme est très faible actuellement, mais d’autres troubles psychologiques et somatiques, chez ceux qui ont été confrontés directement ou indirectement à un événement traumatique, sont mis en avant et qui s’avèrent par la suite la résultante d’un traumatisme vécu. L’aide sociale est d’un grand apport psychologique. La majorité des orphelins de père ou de mère de Bentalha, ont pu bénéficier d’un parrainage. Cette action a et a eu un grand impact positif indéniable sur le développement psycho-social de l’enfant. L’espace de travaux manuels : tricot, perlage, broderie…mis à la disposition des femmes les a beaucoup revalorisent et leur a permis une bonne réinsertion au sein de la société et a y participer activement et efficacement. Certains enfants traumatisés, devenus jeunes adultes, sont des bénévoles au sein du centre, et contribuent grandement dans les bonnes actions destinées surtout aux démunis ou ceux vivant dans la précarité. Donc, nous avons axé notre stratégie sur le soutien social, facteur de protection, qui permet le renforcement des ressources sociales. Les enfants bénéficient-ils actuellement d’une prise en charge psychologique liée au trauma ? Il n’y a plus d’enfants ayant été confrontés directement aux événements de Bentalha, mais vous avez raison de poser cette question, car il ya le traumatisme vicariant, c’est-à-dire que les enfants peuvent être traumatisés à travers les récits des parents ou d’autres adultes témoins de l’événement .Leurs vives réactions dans certaines situations et les comportements qu’ils adoptent nous interpellent en notre qualité de soignants sur le plan de la prévention, du diagnostic de l’état de stress post traumatique, et du type de la prise en charge psychologique à mettre en œuvre . Que sont devenus les intervenants, les psychologues surtout, de Bentalha ? Nous savons, nous spécialiste de la santé mentale qu’à force d’être confrontés aux récits traumatiques de patients victimes d’événements au cours desquels leur vie ou celles d’autrui étaient en danger , de leur charge émotionnelle, des atrocités qu’auraient pu vivre ces victimes, les psychologues finissent eux aussi (pas systématiquement) par être traumatisés. J’ai personnellement encadré un master dont le thème portait sur le PTSD (Post Traumatic Stress Disorder) ou état de stress post traumatique chez les psychologues de la santé public et les résultats sont en faveur d’une corrélation positive entre le PTSD chez les psys et la présence de patients souffrants de syndrome post-traumatiques dans leurs consultations. Donc, une étude élargie sur l’évaluation du PTSD chez les psychologues s’impose. Les psychologues doivent –ils bénéficier d’une formation en psycho trauma ? Dans la formation des psychologues cliniques, un seul module est dispensé sur la psychologie du traumatisme, ce qui reste largement insuffisant. L’organisation de la santé mondiale en 2013 recommandait déjà les thérapies cognitivo-comportementales et l’EMDR (désensibilisation et reprogrammation par des mouvements oculaires) comme techniques thérapeutiques dans la prise en charge des personnes souffrants de PTSD. Nous devons actualiser nos connaissances et nous confrontés aux avancés internationales et aux expériences de ceux qui nous ont précédés sur le terrain. Quelle est le devenir de la prise en charge psychologique des personnes traumatisées de Bentalha ? La prise en charge psychologique des personnes traumatisées doit être renforcée davantage, pas seulement sur Bentalha mais sur tout le territoire national. Dans une récente étude (2017) comparative sur 100 sujets, âgés entre 20 et 30 ans souffrants de PTSD de la région de Bentalha et 100 sujets de la région de Bouzareah, les résultats ont démontré que le soutien social est corrélé négativement avec le PTSD, et qu’il n’ya pas de différence statistiquement significatifs entre les deux groupes de recherche. Une large étude épidémiologique doit être effectuée pour déterminer le taux de prévalence du PTSD en Algérie en fonction de plusieurs facteurs socio démographiques, de la disponibilité de la prise en charge, de la qualité de cette prise en charge et des facteurs de personnalité. A. L.

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