jeudi 21 septembre 2017

«Le dérapage incontrôlé des finances publiques a commencé en 2012»

«L’injection massive de liquidités va augmenter la masse monétaire sans augmentation équivalente de la quantité de biens et va se traduire par une hausse généralisée des prix. Autrement dit, une perte de pouvoir d’achat pour tous les revenus fixes», prévient Ali-Rachedi, qui a été par le passé également député de l’opposition (FFS) 1997- 2002. - Le Premier ministre Ahmed Ouyahia a présenté son plan d’action devant l’APN. Vous a-t-il convaincu ? On pouvait légitimement attendre du Premier ministre une démarche rationnelle avec un diagnostic précis de la situation, les mesures qu’il entend prendre pour y remédier, les moyens qu’il compte utiliser pour y parvenir et un calendrier réaliste de mise en œuvre. Au lieu de cela, on a eu droit à un discours démagogique dans le plus pur style populiste avec des chiffres contradictoires, des promesses impossibles à tenir, et surtout une comparaison douteuse avec de grandes puissances. Au lieu de dire comment il va procéder pour réduire le déficit, il a surtout insisté pour dire que rien ne changerait. Enfin, en s’engageant sur cinq ans, il fait l’impasse sur la présidentielle de 2019, comme s’il était certain d’être encore aux affaires après cette date. De plus, il a soigneusement évité d’aborder la question de la responsabilité. Comment se fait-il que l’Etat qui a engrangé plus de 850 milliards de dollars de revenus entre 2000 et 2016 se trouve aujourd’hui au bord de la faillite. Au départ, la création du Fonds de régulation des recettes (FRR) était une bonne idée. Le FRR avait été institué pour pouvoir disposer d’une épargne budgétaire si le prix du baril descendait en-dessous du prix de référence fixé dans la loi des finances. Or, durant les années 2000 à 2015, le prix du baril n’est jamais descendu au-dessous du prix de référence (17 dollars, puis 37 dollars/baril). Pourquoi alors avoir violé la loi en ayant puisé dans ce fonds jusqu’à son épuisement en février 2017 ? Le dérapage incontrôlé des finances publiques a commencé en 2012, année où le budget de fonctionnement avait été largement mis à contribution pour se prémunir de la contagion de ce que les médias avaient appelé le «printemps arabe». Selon des données officielles, le seul budget de fonctionnement avait englouti près de 67 milliards de dollars, soit plus que les recettes pétrolières. Le déficit global du Trésor pour 2012 avait atteint le chiffre abyssal de 21%. L’impasse budgétaire n’était pas loin. A partir de cette année-là, la croissance des dépenses est devenue plus rapide que celle des recettes. On pouvait donc anticiper et tenter de redresser la barre avant qu’il ne soit trop tard. Pire encore, alors que la chute du prix du baril, à partir de juin 2014, s’installait dans la durée, le pouvoir est resté totalement passif, dans l’espoir insensé d’une remontée des cours du brut. En dépit de cette situation, le gouvernement a fixé dans la loi de finances pour 2015 le total des dépenses budgétaires à plus de 8600 milliards de dinars. En toute irresponsabilité ! Le Premier ministre s’engage à faire des réformes structurelles, mais n’en dévoile pas la teneur pour autant. Or, on sait que ces dernières sont plutôt douloureuses et impopulaires, d’où la nécessité de prévoir des «amortisseurs» pour accompagner ces réformes. On se demande alors pourquoi ne pas avoir fait ces réformes en période d’aisance financière plutôt que contraint et forcé aujourd’hui. Quel crédit accorder, dans ces conditions, au plan d’action du gouvernement ? - Le recours au financement non conventionnel fait polémique. Le gouvernement a-t-il un autre choix ? Le financement non conventionnel signifie que le Trésor, qui est la banque de l’Etat, et qui possède, comme toutes les banques commerciales, un compte à la Banque d’Algérie, dispose dorénavant de la possibilité de payer à découvert. Dans la loi actuelle, la Banque d’Algérie peut consentir des avances au Trésor, mais pour une durée limitée à 8 mois maximum et pour un montant égal à 10% de la fiscalité ordinaire de l’année précédente. L’amendement fait sauter ces deux conditions et surtout l’obligation de rembourser. Le plan d’action du gouvernement ne précise pas les montants du financement non conventionnel, mais le Premier ministre a avancé des besoins de financement de l’ordre de 20 milliards de dollars par an, ce qui est considérable et aura des conséquences désastreuses. Pour appuyer la décision de recourir à la planche à billets, le Premier ministre cite l’exemple de plusieurs pays développés qui ont eu recours au «quantitative easing», c’est-à-dire à la création monétaire sans contrepartie. Mais il oublie de dire que ces pays ont des économies solides qui souffraient juste d’une récession conjoncturelle et que le problème chez eux était le risque de déflation, c’est-à-dire la baisse des prix. De plus, l’injection de liquidités était destinée aux banques commerciales et non aux Etats pour combler leur déficit. Ces Etats recourent aux marchés financiers pour s’endetter. Toutes conditions n’ayant absolument rien à voir avec la situation de notre pays. Le gouvernement a-t-il un autre choix ? Clairement non, sauf à remettre en cause les fondements du régime. - Quelle serait l’incidence de cette option d’abord sur la monnaie, et ensuite sur le pouvoir d’achat ? L’injection massive de liquidités va augmenter la masse monétaire sans augmentation équivalente de la quantité de biens et va se traduire par une augmentation généralisée des prix. Autrement dit, une perte de pouvoir d’achat pour tous les revenus fixes (salariés, retraités...). C’est comme si on imposait un impôt supplémentaire sur les revenus, sauf que ceux qui ont la possibilité d’augmenter leurs prix seront peu ou pas touchés. De fait, le dinar perdra de sa valeur par rapport aux devises étrangères et les importations seront plus chères. - Vous avez déclaré que le déficit n’est qu’un «symptôme d’une maladie sous-jacente». Quelle est cette maladie ? C’est là le problème ! La maladie de l’Algérie, c’est qu’elle n’a pas d’économie productive ou si peu. Par économie productive, on sous-entend une économie qui crée des richesses, sous forme de biens et de services. Or, l’Algérie vit à 90%, directement ou indirectement, d’une richesse naturelle non renouvelable constituée par les hydrocarbures. La rente pétrolière structure tout le corps social algérien, chacun étant en compétition avec les autres pour accaparer une part de cette richesse. L’Etat lui-même, pour ses ressources fiscales, a pris l’habitude de compter plus sur la fiscalité pétrolière que sur la fiscalité ordinaire. Dans un tel système, c’est la proximité avec l’Etat et ses démembrements qui permet de s’accaparer d’une part plus grande de la rente pétrolière. On a ici des rentes de situation. L’entrepreneur qui réussit n’est pas celui qui prend des risques en affrontant le marché, mais celui qui connaît la personne bien placée pour lui garantir l’accès à la commande publique et la protection, voire une situation de quasi-monopole. On peut parler alors d’économie rentière. Et son corollaire, la corruption. - Se pose alors la question suivante : que faire pour sortir de cette impasse ? Il faut d’abord se demander pourquoi le pouvoir algérien dépense autant ? Transferts sociaux, soutien aux produits de première nécessité, logements sociaux, énergie et eau à bon marché... En fait, il existe comme un deal implicite entre le pouvoir et les citoyens, ce deal pouvant s’énoncer ainsi : «Je vous accorde des droits sociaux, mais vos droits politiques sont confisqués». Ainsi, le pouvoir, n’ayant pas de légitimité démocratique, s’octroie une légitimité à bon compte en achetant la paix sociale. Sauf que ce système ne peut fonctionner qu’avec l’argent du pétrole. On l’a bien vu en 2012, année où le pouvoir a dépensé 67 milliards de dollars en fonctionnement, dont une grande partie a servi à se prémunir contre une potentielle contagion du «printemps arabe». Si le pouvoir manque à ses engagements, les citoyens ne se sentent plus dans l’obligation de lui être soumis. C’est pourquoi le pouvoir craint par-dessus tout la mise en œuvre de réformes structurelles, qui pourraient remettre en cause le «deal implicite». Pour sortir de l’impasse, il faut un changement du système de pouvoir et donc il faut des institutions légitimes. Il faudra bien entendu entamer des réformes structurelles destinées à casser les rentes et créer les conditions d’une économie véritable avec un marché concurrentiel. Non seulement une économie tournée vers l’intérieur, mais aussi une économie qui exporte. Autant dire que la mutation sera longue et difficile. Mais la légitimité démocratique et le dialogue social seront là pour calmer les impatiences. - C’est dans ce contexte de crise que le débat sur la vacance du pouvoir revient avec insistance. Le pays peut-il supporter encore longtemps l’absence du chef de l’Etat jusqu’à 2019 ? Pour moi, il n’y a pas vacance du pouvoir. Le pouvoir algérien, même s’il fonctionne de manière occulte, ne repose pas sur un seul homme, fut-il le chef de l’Etat. Il y a un système de pouvoir avec son discours, ses pratiques et ses hommes. Le changement, si changement il y a, doit concerner l’ensemble de ce système. - Certains acteurs appellent à l’intervention de l’armée. Est-ce un recours nécessaire et salutaire ? Ni nécessaire ni salutaire. Bien au contraire, il faut aider l’armée à sortir définitivement du champ politique. Il est quand même curieux que ceux qui insistent sur la mise à l’écart de Bouteflika par la voie de l’application de l’article 102 de la Constitution ou de sa destitution par l’armée ne nous disent pas qui ils voudraient voir succéder à Bouteflika. Ils ne disent pas non plus comment sortir de la quasi-faillite qui menace le pays.                 

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