mercredi 19 juillet 2017

Plus de 50 décisions signées durant les derniers mois du gouvernement Sellal

L’ordre de geler les affectations des réserves agricoles est intervenu sur la base d’une enquête effectuée par le ministère de l’Agriculture. Il est fait état de plus d’une cinquantaine de décisions signées à quelques semaines du départ du gouvernement Sellal. Bon nombre de bénéficiaires se comptent parmi l’entourage de l’ex-Premier ministre et des personnalités politiques. Le secrétaire général de l’Unpa, Mohamed Alioui, dénonce «les faux investisseurs privilégiés», qui bénéficient de terres agricoles, et «les utilisent pour obtenir des crédits bancaires avant de changer leur vocation». La décision de geler les affectations des réserves agricoles prise lors du dernier conseil interministériel, consacré à la question, n’est pas fortuite. Elle intervient à la suite d’un rapport du ministère de l’Agriculture, qui fait état d’une longue liste de concessions attribuées dans des conditions douteuses, notamment durant les derniers mois qui ont précédé le départ du gouvernement de Abdelmalek Sellal. Confié à l’agence officielle, le communiqué du Premier ministère évoque «un ordre» donné par Abdelmadjid Tebboune, en présence des ministres de l’Intérieur, des Finances, de l’Agriculture, du Développement rural de la pêche, pour «geler les décisions portant affectation des réserves foncières agricoles destinées à la création de nouvelles exploitations agricoles et d’élevage, notamment les fermes pilotes associant des partenaires privés». Selon des sources proches du département de l’Agriculture, dès sa prise de fonction, le nouveau ministre «s’est retrouvé face à une situation des plus énigmatiques. Des dizaines de décisions d’affectation de réserves agricoles ont été délivrées dans des conditions suspicieuses, dont une bonne partie durant les derniers mois qui ont précédé le départ du gouvernement Sellal. Parmi les bénéficiaires, des personnalités du monde des affaires, mais aussi de la politique qui gravitent autour de l’ex-Premier ministre», révèlent nos interlocuteurs, qui soulignent : «Comment voulez-vous qu’au ministère, on trouve à redire, puisque le Premier ministre se serait servi, en s’octroyant une immense réserve à l’ouest de la capitale ?» Le départ de Abdeslam Chelghoum était, pour nos sources, «une aubaine» pour ouvrir le dossier des réserves agricoles. «Toutes ces décisions, qui dépassent la cinquantaine, ont été délivrées d’une manière suspicieuse en utilisant les failles délibérées contenues dans les cahiers des charges», soulignent les mêmes sources. «Dès son installation, le nouveau ministre a commencé par opérer des changements à la tête de certaines structures et s’est entouré de nouveaux cadres. Le premier dossier qu’il a ouvert est celui des concessions agricoles. C’est sur la base du rapport d’enquête que le Premier ministre a ordonné le gel des affectations, lors du conseil interministériel consacré exclusivement au foncier agricole. Il aurait fallu aller plus loin dans le temps, pour rouvrir le dossier du fonds de la GCA (Générale des concessions agricoles), qui avait connu une véritable hémorragie, avec des détournements de milliers de milliards de centimes, à l’époque où l’ex-ministre était secrétaire général du même département», révèlent nos interlocuteurs. Contacté, Mohamed Alioui, secrétaire général de l’UNPA (Union nationale des paysans algériens), affirme que son organisation «n’a pas cessé d’alerter» les pouvoirs publics sur «ces faux investisseurs privilégiés qui portent préjudice» au secteur de l’agriculture. «Cela fait trois ans que nous parlons de ces investisseurs auxquels on a donné des terres qu’ils utilisent pour bénéficier de crédits bancaires avant de changer leur vocation au détriment de l’agriculture. Ils sont nombreux et ont causé un grave préjudice au patrimoine foncier agricole. Ceux qui ont pris de l’argent et les terres agricoles n’ont rien fait pour éviter que les tonnes de tomates, d’oignons et de pommes de terre ne soient jetés, faute de stockage et de distribution. Ils ont pris l’argent obtenu auprès des banques et aucune autorité ne leur a demandé des comptes. D’ici 2018, il faut s’attendre à une flambée des prix jamais atteinte et aucune institution ne pourra la stopper», déclare le secrétaire général de l’Unpa. Pour lui, la situation «s’est gravement détériorée, depuis l’époque du défunt Kasdi Merbah, nous n’avons pas arrêté d’alerter les pouvoirs publics, mais en vain. A Adrar par exemple, sur les 27 000 hectares à irriguer, seulement 3000 l’ont été véritablement. Les exemples sont très nombreux et si les autorités ne mettent pas un terme à ces pratiques, nous allons droit vers une catastrophe. Les agriculteurs et les consommateurs seront les premières victimes. Dans toutes nos entrevues avec les responsables, nous insistons sur le fait que les terres soient affectées à ceux qui les travaillent, à ceux qui apportent une plus-value. Malheureusement, personne ne nous écoute. La décision du Premier ministre de geler les affectations, nous l’avons demandée il y a bien longtemps. Maintenant, il faut remettre de l’ordre et obliger les investisseurs à respecter leurs engagements». La situation, que décrit Alioui, ressemble étrangement à celle du foncier industriel, qui a suscité le gel de 52 zones industrielles, affectées sans respect de la réglementation, en vertu d’un cahier des charges obsolète, taillé aux mesures des bénéficiaires. Le constat dépasse la problématique d’échec. Plus grave, il lève le voile sur une gestion catastrophique basée sur des pratiques de passe-droits qui tombent sous le coup de la loi. La question qui reste posée est celle de savoir si le Premier ministre aura les coudée franches pour aller jusqu’au bout de sa logique pour demander des comptes à ceux qui ont failli et que par leur faillite, ont causé un préjudice énorme à l’Etat, en termes d’argent et de crédibilité.  

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