samedi 15 juillet 2017

Petits moyens, grande mobilisation

L’incendie s’est déclaré en début de matinée, mais les témoignages divergent sur son lieu de départ. Il serait peut-être parti de l’une de ces décharges sauvages qui prolifèrent sur les bords des oueds. Il est 21h30 et la nuit est tombée depuis longtemps sur les décombres encore fumantes des oliveraies, des forêts de chêne-liège et des maquis ravagés par les incendies. La circulation est encore très dense sur la route qui mène d’Ighzer Amokrane vers Ifri, le fameux et historique site qui a abrité le Congrès de la Soummam. Des groupes de volontaires et de citoyens à la mine noircie par les cendres et la fumée redescendent des villages où ils ont combattu le feu une bonne partie de la journée. Ils sont juchés sur des camions ou des tracteurs et ont l’air de soldats victorieux, de retour d’un front où la bataille a fait rage. Au détour d’un virage, un groupe de pompiers achève d’éteindre des souches d’arbres calcinés, où le feu résiste encore. Certains tiennent des lampes torches et d’autres les lances à incendie. Au loin, le versant sud de la montagne brille de mille feux. Les points rougeoyants des incendies se sont ajoutés aux lumières des villages pour transformer ce flanc de montagne d’Ouzellaguene en tableau de bord d’une navette spatiale avant le décollage. Hommes et femmes, les habitants du village de Tigrine, l’un des plus touchés par la série d’incendies qui se sont déclarés en cette journée de mercredi, sont encore nombreux sur les bords de la route, devant leurs maisons. Ils commentent les événements dramatiques de la journée. La peur panique qui les a jetés dehors ce matin s’est estompée, mais l’angoisse est toujours là et la vigilance toujours de mise. Même si l’incendie semble circonscrit, les fortes rafales de vent qui soufflent peuvent à tout moment le revivifier. Le village a été encerclé par les flammes dans le courant de l’après-midi. Certains habitants ont eu à combattre le feu sur les toits et dans les cours de leurs maisons. Si l’essentiel a été sauvé, jardins, vergers, ruchers, maquis, tout est parti en fumée. Les carcasses fumantes d’oliviers centenaires achèvent de se consumer sous le regard triste et perdu de leurs propriétaires. «Ce n’est pas grave, mon fils. La nature se régénère d’elle-même. Heureusement qu’il n’y a pas de perte en vies humaines. Celles-là ne se régénèrent pas», se console un vieux paysan assis au bord de ce qui fut un jour l’oliveraie de ses ancêtres et qui n’est plus que cendres brûlantes que soulève le vent. L’incendie s’est déclaré en début de matinée, mais les témoignages divergent sur son lieu de départ. Il serait peut-être parti de l’une de ces décharges sauvages qui prolifèrent sur les bords des oueds. Attisées par un vent violent et chaud, les flammes ont tôt fait d’atteindre des hauteurs vertigineuses. «Certaines colonnes de feu atteignaient les 30 mètres de hauteur», témoigne un forestier. Asséchés par le manque de pluie et de neige de ces dernières années, les maquis brûlent en un clin d’œil et le feu progresse à une vitesse fulgurante. Aussitôt l’alerte donnée, toute la région s’est mise en branle. Presque à la même vitesse de progression que le feu. Des minarets des mosquées des appels sont lancés à tous les hommes valides pour venir prêter main-forte toutes affaires cessantes. Les propriétaires de tracteurs et de camions-citernes sont sollicités en premier. Les commerces ferment et les cafés se vident de leurs clients. Les grandes entreprises de la région comme Ifri, Général Emballage, Star ou l’ETRHB qui a des chantiers non loin ont immédiatement pris la décision d’envoyer toute leur logistique anti-incendie et une partie de leur personnel spécialisé sur les lieux des sinistres. Des escouades de pompiers et de forestiers ont fini par arriver sur les lieux pour se joindre aux villageois qui combattaient le feu, armés de pelles, de branches arrachées aux arbres ou à main nue. Entre-temps, le feu a fini par prendre sur les deux versants de l’oued qui dévale des sommets du Djurdjura jusqu’à la vallée de la Soummam. Tigrine, Nasroune, Sidi Younes, Bouaïssi, Habane, Fournane, plusieurs villages et hameaux sont sur sa route, sans compter les maisons isolées au milieu des végétations. La priorité pour tous ceux qui luttent contre le sinistre est de protéger les habitations et leurs occupants. Sur les hauteurs, au village Nasroune, où nous nous sommes rendus, pompiers, forestiers et villageois combattent ensemble un feu qui prend un malin plaisir à sauter d’un site à l’autre. Le long de la route stationnent pêle-mêle les véhicules des pompiers, des forestiers et des particuliers. Des citernes remplies d’eau tractées par des engins agricoles approvisionnent les lances à incendie actionnées par moteurs. On va d’un point à un autre à chaque fois que le feu prend quelque part afin d’arrêter sa progression. De part et d’autre de la route, de vastes étendues de maquis et de champs cultivés ne sont déjà qu’un tapis de cendres encore fumantes. Il faut rester vigilant pour ne pas être pris à revers par le feu qui change de direction sous l’effet d’un vent retors. Eviter les pièges également : douze bouteilles de gaz butane pleines viennent d’être retirées d’un poulailler dont les murs sont encore léchés par les flammes. En fin de soirée, le feu semble maîtrisé dans sa globalité. Dans chaque village, des groupes de citoyens vont veiller toute la nuit. Des cellules de veille qui peuvent donner l’alerte et réveiller les habitants si le feu se déclare de nouveau quelque part. La grande satisfaction de la journée aura été l’énorme mobilisation qui a suivi le sinistre. C’est grâce à ce formidable élan de solidarité qu’un drame incommensurable a été évité. Le cœur et le courage ont pallié le manque de moyens.  

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