jeudi 20 juillet 2017

L’icône de la musique oranaise s’en est allée

Blaoui El Houari s’est éteint, hier à Oran, à l’âge de 91 ans. Il était et reste une icône qui avait le grand mérite d’avoir modernisé, dès les années 1940, la musique bédouie, un genre musical considéré comme l’ancêtre du raï. Sa musique et sa poésie sont si rurales, si authentiques, si populaires et surtout si oranaises. Le maître incontesté de la musique oranaise, Blaoui El Houari, nous a quittés hier, à l’âge de 91 ans, laissant derrière lui l’ensemble de la famille artistique algérienne orpheline et endeuillée. Son enterrement a eu lieu, hier après-midi, vers 17h, après la prière d’el asr, au cimetière de Aïn El Beïda, à Oran. A peine divulguée, l’annonce de la disparition de ce monument de la musique oranaise a suscité tristesse et émotion. Sur les réseaux sociaux, les hommages n’ont pas cessé de pleuvoir durant toute la matinée, regrettant la disparition de ce pilier de la culture algérienne, qui s’en est allé sur la pointe des pieds rejoindre cet autre monstre sacré de la chanson oranaise, le dénommé Ahmed Wahbi. Blaoui El Houari a vu le jour le 23 janvier 1926, dans le mythique quartier de M’dina J’dida, plus précisément à Sidi Blel ; un quartier qui regorge de cafés populaires, pour lesquels il a rendu un vibrant hommage dans l’une de ses chansons appelée El kh’aoui (les cafés, ndlr). Il a été le chantre de la musique bédouie, l’ancêtre du raï, dont il a fait sa marque de fabrique. Il a d’ailleurs modernisé ce genre musical, en fondant, avec quelques-uns de ses pairs, — notamment Ahmed Wahbi — «El Asri», durant les années 1940. Durant la Révolution algérienne, il s’est fait emprisonner par les forces coloniales, à Sig, pour ses activités au profit de l’indépendance du pays. Hier, le tout-Oran a pleuré la disparition de ce grand homme, si humble et tellement affable, qui a tant donné à la culture pour son pays. Très attristé, Kouider Métaïr, président de l’association patrimoniale Bel Horizon, parle de la disparition d’un «ponte» de la musique algérienne. «On a perdu un ponte du patrimoine oranais ; c’est une génération qui est en train de partir. Cela va du malouf à Constantine jusqu’à Oran. Chef d’orchestre à la RTA en 1964 Une génération qui a travaillé d’arrache-pied et a traversé le siècle passé. Maintenant, il y a d’autres générations qui arrivent, on ne sait pas ce que ça va donner.» Les liens d’amitiés qui unissaient Kouider Métaïr à Blaoui El Houari remontent à plus de 40 ans, à l’époque où ils étaient quasi-voisins, non loin de la cité Petit. «Au début, on habitait à peu près le même quartier, aussi, on se voyait régulièrement. Mais là où je l’ai connu sur un plan strictement professionnel, c’était à la RTA (Radio télévision algérienne).» Blaoui El Houari, en effet, a été chef d’orchestre à la Télévision algérienne, de 1964 jusqu’aux années 1990. Il a terminé sa carrière professionnelle à l’ENTV par la production d’un album intitulé Souvenirs souvenirs retraçant tout son parcours. Cet album se veut aussi un condensé de ses musiques et des différentes thématiques qui ont jalonné sa carrière. Natif de M’dina J’dida, Blaoui El Houari a déménagé, quelques décennies plus tard, de ce quartier emblématique pour s’installer place Colonel Bendaoud, dans le quartier israélite de l’époque, où la musique prévalait du matin au soir. Durant la même période, il avait intégré un groupe assez spécial, au nom plus que farfelu : «Banda zahouania» (la bande joyeuse). Un groupe qui a vu le jour dans les années 1940, pour se perpétuer jusqu’aux années 2000. On y comptait notamment Aoued, le célèbre torréfacteur de M’dina J’dida, pour lequel Blaoui El Houari lui a souvent rendu hommage. «Le répertoire de Blaoui El Houari est une ode au patrimoine oranais d’une manière générale», assure Kouider Métaïr, qui précise qu’après avoir pris sa retraite de la Télévision algérienne au début des années 1990, il s’est éclipsé en silence et les gens ont peu à peu commencé à l’oublier. Il a fallu attendre 2001 pour que Mourad Senouci, alors directeur de la radio locale El Bahia, décide de lui rendre un vibrant hommage à la salle Saada (ex-Régent), en présence de nombreux artistes, notamment Benchenet, Sahraoui, Anouar, Souad Bouali, etc. Contacté à ce propos, Mourad Senouci, actuellement nouveau directeur du Théâtre régional d’Oran, nous a raconté quelques anecdotes qui le lient à Blaoui El Houari. «Quand j’ai voulu lui rendre hommage, je savais qu’il y avait déjà un bon moment qu’il n’était plus monté sur scène. Je me suis rapproché de ses amis d’enfance, en l’occurrence un certain Hadj Aoued, le propriétaire du café Aoued. Ils formaient un groupe qui s’appelait Banda zahouinia, créé dans les 1940, mais qu’ils perpétuaient encore en cette année 2001-2002. Je me suis intégré au groupe et ils ont fini par m’adopter. Le jeu est assez simple : chaque vendredi, Blaoui El Houari se rassemblait avec au moins 25 personnes, des amis à lui, pour passer la journée ensemble. Ils prenaient avec eux tout ce qu’il fallait pour être à leur aise (nourritures, couverts, etc.) et se donnaient rendez-vous dans un hangar du café Aoued, dans la zone industrielle d’Es Senia.» Le programme de la journée était réglementé comme suit : de 10h à 12h30, la matinée était consacrée aux jeux (cartes, dominos,...) ; puis, ils allaient tous ensemble effectuer la prière du vendredi, à la suite de quoi, ils passaient à table. Les rencontres hebdomadaires : Un rituel A 15h30, le vrai spectacle commençait : ils sortaient leurs instruments, et place alors à la musique ! Une fête qu’ils improvisaient tous les vendredis et qui durait jusqu’à la nuit tombée. Après s’être fait accepter par cette «bande joyeuse», dirigée par Blaoui El Houari, Mourad Senouci a obtenu l’autorisation de filmer une de ces rencontres hebdomadaires. Il compte offrir la vidéo englobant ce précieux souvenir à la famille du chanteur disparu. Mourad Senouci affirme par ailleurs que Blaoui El Houari, surtout connu pour la chanson oranaise, a fait aussi un travail de recherche extraordinaire au profit de la musique andalouse, ce dont peu de personnes sont au courant. «Il a fait beaucoup de recherches sur le style andalou. Son idée était de faire aimer cette musique à la jeunesse en lui donnant des rythmes nouveaux et modernes, tout en respectant la mélodie de base. Il était convaincu qu’en modernisant les sons, on rapproche l’andalou de la jeunesse.» Ceci dit, ce projet a suscité des réticences chez les «puristes» de cette musique. Finalement, Blaoui a abandonné son projet. Autre anecdote de Mourad Senouci : en 2003, année qui a marqué le grand retour de cheb Khaled à Oran au stade Ahmed Zabanna, le king du raï est allé, ce jour-là, terminer la soirée dans la maison de Blaoui El Houari, avec Mourad Senouci, qui a organisé la rencontre, et Hmimich, un autre artiste d’Oran, disparu tragiquement en 2014. Khaled, ce soir-là, a ramené à Blaoui El Houari une boîte à rythmes en guise de cadeau. Après cette rencontre, suivra une autre, cette fois-ci à Paris, où Khaled présentera à Blaoui El Houari Maurice Médiouini, le très célèbre chanteur oranais ; dans la foulée, le premier duo Khaled-Blaoui est né avec l’enregistrement de la chanson Hmama. On se souvient aussi qu’en 2011, Khaled, alors en plein triomphe au théâtre de verdure Hasni Chekroun d’Oran, a fait monter Blaoui El Houari sur scène, sous les ovations délirantes du public, en le présentant comme étant «son maître». Mourad Senouci nous a enfin annoncé que le Théâtre régional d’Oran compte rendre un hommage comme il se doit à ce géant de la musique oranaise, qui avait, par ailleurs, travaillé aussi au TRO, de 1973 à 1977, à la demande de Abdelkader Alloula, alors directeur de ce théâtre. Il a travaillé au TRO en qualité de documentaliste et a aussi réalisé plusieurs musiques pour des pièces théâtrales, notamment composé la fameuse pièce pour enfants, Nahla. Hier, une impressionnante foule a accompagné Blaoui El Houari à sa dernière demeure, pour marquer sa reconnaissance à cette étoile oranaise, qui a tant fait pour la musique algérienne.

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