lundi 24 juillet 2017

Les avocats dénoncent «le parti pris de la justice»

Les avocats de l’écrivain Rachid Boudjedra s’insurgent contre «la mise sous le coude» de la plainte, déposée le 14 juin dernier, contre la chaîne de télévision privée Ennahar. Ils s’interrogent sur les raisons qui ont motivé ce qu’ils qualifient de «blocage» de la procédure auprès du parquet d’Alger, alors que la loi «l’oblige à donner suite dans un délai ne dépassant pas les cinq jours» qui suivent le dépôt de la plainte auprès du doyen des juges. Malmené et humilié sur les plateaux d’une émission de caméra cachée, diffusée par la chaîne de télévision privée Ennahar, l’écrivain Rachid Boudjedra a fini, après un large mouvement de solidarité à son égard, par porter l’affaire devant la justice. Accompagné par quatre avocats, Miloud Brahimi, Khaled Bourayou, Boulenouar et Abderrahmane Boutamine, il a déposé une plainte le 14 juin dernier devant le doyen des juges d’instruction près le tribunal de Sidi M’hamed, à Alger, pour cinq chefs d’inculpation : «torture morale», «atteinte à la vie privée», «utilisation illégale de l’image d’autrui», «usurpation de fonction», et «diffamation». Depuis, aucune évolution de la procédure. Contactés, ses avocats s’insurgent contre ce qu’ils qualifient de «blocage» de la plainte et s’étonnent du «silence» de la chancellerie. «Nous ne comprenons pas pourquoi la plainte a été mise sous le coude. La loi fait obligation au parquet de se déterminer cinq jours après la saisine du doyen des juges. Pourquoi mettre cette plainte sous le coude ?» lance Me Miloud Brahimi. L’avocat précise que le juge d’instruction avait répondu dans les délais, «mais le procureur n’a pas pris la peine de répondre. Mieux encore, il part en vacances. Ce qui veut dire que la plainte attendra encore son retour. Cela est incompréhensible». Abondant dans le même sens, Me Khaled Bourayou n’y va pas avec le dos de la cuillère. «La gestion de ce dossier par le juge d’instruction n’est pas conforme à la loi. Ce dernier a cinq jours pour se déterminer, et le procureur a également le même délai pour répondre. Or, la plainte n’a toujours pas connu de suite depuis le 14 juin dernier. Ce qui est illégal et ne reflète pas la gravité des faits, dont tout le monde apprécie le préjudice causé à Rachid Boudjedra», déclare Me Bourayou, précisant : «Une telle gestion n’est pas régulière. On veut gérer politiquement un dossier à connotation judiciaire. A mon avis, ces méthodes ne sont nullement correctes. Elles dénotent l’orientation qu’on veut donner au dossier.» Pour les deux avocats, ce blocage «n’est rien d’autre qu’un parti pris», ils s’étonnent de ce fait du «silence» de la chancellerie, devant «une telle violation des droits des justiciables». Selon eux, Boudjedra a fait l’objet d’une «grave dérive», qui l’a poussé à saisir le tribunal et «attend» de ce dernier qu’il lui «rende justice». A rappeler que l’écrivain avait affirmé, dans une déclaration à El Watan, alors qu’il venait de déposer une plainte, avoir fait l’objet d’«un acte terroriste» et expliqué : «J’ai été séquestré dans un bout de hall de l’hôtel El Kettani, à Bab El Oued, un endroit où l’armée française torturait les Algériens durant la Guerre de Libération. Je ne savais pas si j’allais en sortir vivant. J’étais convaincu que ces hommes qui m’entouraient, armés de pistolets automatiques en plastique, allaient me tuer. Je ne savais même pas où mon épouse avait été emmenée. Elle et moi avons vécu un véritable cauchemar. Il y a quelques jours, elle a eu une éruption de boutons sur tout le corps, conséquence du stress dans lequel elle vit depuis cette journée. Pour toutes ces raisons, et dès le lendemain de l’enregistrement de cette émission, j’avais l’intention de déposer plainte. J’ai consulté des amis avocats qui ont pris le temps de visionner l’enregistrement et de constater tout ce qui relevait du délit et du crime. Hier, j’ai déposé la plainte au tribunal de Sidi M’hamed, près la cour d’Alger.» L’écrivain et ancien moudjahid avait été invité, le 31 mai dernier, aux studios de la chaîne Ennahar pour une émission censée faire la promotion de ses œuvres. Une fois sur les plateaux, il se retrouve devant un animateur qui lui pose des questions inquisitoires. Mais le pire a été cette brusque intrusion dans les studios de trois hommes armés de pistolets, vêtus de gilets de police et munis de talkies-walkies qui se sont présentés en tant que policiers. Ils intimident l’écrivain et lui posent des questions aussi choquantes que brutales. Rachid Boudjedra ne sait plus où donner de la tête. Il est harcelé et poussé à bout par un interrogatoire violent, qui tourne à l’inquisition. Les trois hommes vont jusqu’à lui intimer l’ordre de prononcer à trois reprises la «chahada» devant les caméras pour prouver qu’il n’est pas un athée. Les trois faux policiers font savoir à Rachid Boudjedra qu’il est accusé d’espionnage pour des pays étrangers et qu’ils sont venus pour l’arrêter en vertu d’un mandat d’arrêt. L’humiliation a atteint son summum lorsque, souriant devant ce qu’il croyait être une plaisanterie, Boudjedra s’est vu ordonner de ne pas rire. Il perd son sang-froid. Il se met à crier et à insulter tout le monde avant d’en arriver aux mains. Ces images violentes provoquent un tollé et suscitent la colère de nombreux internautes. Les autorités, particulièrement l’ARAV (Autorité de régulation de l’audiovisuel), se sont murées dans un silence ahurissant. Solidaires avec Boudjedra, un groupe de citoyens lance un appel pour un rassemblement de protestation devant le siège de l’ARAV à Alger, qui a vu la participation énigmatique et surprenante de Saïd Bouteflika, le frère-conseiller du président de la République. Non seulement, il a exprimé sa solidarité à Rachid Boudjedra, mais  a qualifié, devant les caméras de chaînes de télévision, «d’ignominie» ce que l’écrivain et ancien moudjahid a subi. Rachid Boudjedra n’est pas la seule personnalité nationale à avoir poursuivi en justice la chaîne Ennahar. Avant lui, la secrétaire générale du PT (Parti des travailleurs), Louisa Hanoune, avait saisi le tribunal de Bir Mourad Raïs.     

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