vendredi 21 avril 2017

Tamazight : La dimension nationale n’y est pas encore

L’enseignement de tamazight ou langue amazighe, (la norme n’étant pas encore trouvée), quel bilan peut-on dresser aujourd’hui, 22 ans après ? Un bilan particulier cette année, puisqu’il s’agit de la première année scolaire après l’officialisation de la langue dans la Constitution de février 2016. A l’occasion du 37e anniversaire du Printemps berbère, qu’en est-il de tamazight di lacul ? Certes, elle est à l’école, mais quelle école et surtout quel tamazight ? Car, le premier problème posé pour l’enseignement de cette langue est la normalisation. C’est-à-dire sa standartisation. Selon une étude de Mohand Maharazi, chargé de cours de linguistique français à l’université de Mesrata, «si nous voulons que la langue amazighe soit impliquée de manière profonde dans ce processus de l’apprentissage des matières scientifiques afin de s’imposer dans son espace vital et autochtone, il faut qu’elle assure la fonction de transmission et de communication. Dans ce contexte, il semble opportun, voire urgent, d’équiper cette langue de moyens nécessaires pour affronter son temps, qui est celui de la science et de la technologie». Où se pose le problème ? C’est surtout dans sa promotion à une certaine fonction, c’est le fait qu’on est confronté, dans la plupart des cas, à une situation de dialectisation. C’est le cas de tamazight, puisque cette langue est parlée de différentes façons dans plusieurs régions. C’est dans la même logique que Abderezzak Dourari, (lire l’intégralité de son entretien) explique cette difficulté. D’abord, le ministère ne dispose pas d’une instance de normalisation. Simple exemple : à la conception du livre de tamazigt par un groupe puis non validé par un autre. Ce qui a poussé le département de Benghabrit à faire appel à Dourari pour statuer sur la finalité du livre. Dans le même chapitre, on relève également cette volonté de certains enseignants d’enseigner chacun, selon sa norme. Thèse que Abdeslam Abdenour, enseignant de tamazight, ne rejette pas et adopte même : «Là où les méthodes actuellement utilisées sont des choix des enseignants eux-mêmes et ils le font bien, nous, les périphériques, ne pouvons pas. Plus, nous ne devons pas interférer dans leurs choix pédagogiques, sinon les soutenir quant au choix irréversible de la transcription de tamazight en caractères universels dits latins.» Obligation Le ministère de l’Education nationale dit pouvoir régler le problème, mais dès sa généralisation. Sauf surprise, le ministère compte organiser un séminaire de réflexion à la fin de cette année scolaire ou au plus tard à la rentrée des classes, en septembre prochain pour trouver les mécanismes de la normalisation qui seront également traduits dans les manuels scolaires, affirme Mustapha Hamdi, sous-directeur des programmes au ministère de l’Education. Deuxième problématique soulevée : c’est son caractère non obligatoire. La circulaire du ministère de l’Education nationale, établie à l’introduction de tamazight à l’école, n’a pas été révisée lors de l’officialisation de langue. Selon le secrétaire général du Haut commissariat à l’amazighité (HCA), Si El Hachemi Assad, avec l’officialisation de tamazight, il est impératif, dans un premier temps, de renforcer et de clarifier les directives des circulaires du ministère, telle la 426 du 24 mai 2007 concernant l’obligation de poursuivre le cursus de tamazight une fois l’inscription faite et ce, en élaborant un texte stipulant le caractère obligatoire de son enseignement dans le même palier et d’un palier à un autre là où la matière est enseignée. Le HCA engagera un plaidoyer et une directive pour un continuum cohérent du processus de cet enseignement. Pour l’heure, l’inscription n’est pas obligatoire à cette matière toujours optionnelle, mais dès que l’élève est inscrit à la 1re année (4e année primaire), elle devient obligatoire pour lui pour tout son processus scolaire, y compris dans le BEM et le Bac. Mais Samir Chaker, enseignant de tamazight à Tlemcen dénonce : «Comment voulez-vous que l’élève apprenne tamazight entre 11:15 et 12 :00 alors que ses camarades vont à la maison se reposer et déjeuner ? Ils pressentent cela comme une punition pour avoir choisi d’apprendre la prétendue langue officielle !» Pour cet enseignant qui fait partie des quatre enseignants dans toute la wilaya de Tlemcen, affirme qu’aucune matière «ne survivrait si elle est facultative». C’est, d’ailleurs, sur cette question que le ministère s’étalera dès la généralisation de cet enseignement. Il veut, selon Mustapha Hamdi, réétudier l’emploi du temps des élèves de façon à introduire tamazight dans le planning hebdomadaire, même si la matière garde pour quelque temps son caractère optionnel. Pour cette problématique, le ministère promet d’aller vers son obligation dès qu’elle est généralisée, mais il faudrait d’abord l’obliger dans le secteur privé, car en dépit de la circulaire de la ministre, les écoles privées ne sont pas sommées de l’enseigner. Généralisation Puis, un troisième problème dans l’apprentissage de cette langue est sa généralisation. Selon le HCA, pour le moment aucune wilaya n’a atteint une couverture à 100%. Pour Tizi Ouzou, elle est de l’ordre de 95% et Béjaïa autour de 80%, notamment dans le palier primaire. Il est recommandé, selon son secrétaire général, M. Assad, de l’introduire et le généraliser à partir de la première année primaire et de le rendre obligatoire dans ce palier de base, en une première étape. Statistiquement, l’enseignement se fait dans 29 wilayas et il passera normalement à 37 à partir de l’année prochaine, selon Mustapha Hamdi, qui explique : «Le ministère répond simplement à la demande des wilayas. Le chiffre tend à augmenter avec la demande de certaines wilayas en matière d’ouverture de classes.» Si El Hachmi Assad explique encore que pour assoir une généralisation réussie, il faut en finir avec cette notion piégeante, centrée sur le problème de la demande sociale, car celle-ci représente en elle-même un vrai frein pour le développement de l’enseignement de tamazight. Si plusieurs enseignants de tamazight évoquent le manque de volonté politique pour promouvoir cette langue, le HCA est plutôt optimiste. Si El Hachemi Assad rappelle les «pas accomplis» même si «beaucoup reste à faire et surtout à parfaire». «Cela dit, malgré les problèmes constatés sur le terrain, nous demeurons optimistes, car il y a une volonté politique de hisser tamazight comme matière essentielle, donc obligatoire dans le système éducatif national», argumente-t-il. Même discours du ministère de l’Education qui veut que son apprentissage ne soit plus une «contrainte» tel décrit par certains élèves, vu les conditions d’enseignement. Samir Chaker résume la situation : «On doit sacrifier une ou deux générations pour voir un jour tamazight avoir une place réelle !» La question de l’encadrement reste aussi posée, même si le ministère n’évoque aucun problème quant à l’ouverture des postes budgétaires. Statistiquement, pour le palier fondamental, il existe actuellement 2039 enseignants, le nombre grimpera lors de la prochaine rentrée scolaire à 2200, selon toujours Hamdi. Pour le secondaire, ils sont 513 et 7 nouveaux postes seront ouverts pour le nouveau concours de recrutement. Le difficulté, donc, dans tout le processus, est de retrouver la dimension nationale de cet enseignement. Le HCA dit vouloir faire des efforts dans ce sens : «Nous devons travailler dans le sens du règlement des problèmes liés à l’enseignement de tamazight et de prendre les décisions diligentes et convenables pour passer à son extension et ce, dans l’objectif final de consacrer la dimension nationale à cet enseignement.» Selon Abdeslam Abdenour, le problème ne se pose pas pour ce qui est du kabyle pratiqué à 95%  sur l’ensemble du pays. Il explique aussi : «Il est évident parce que l’essentiel du personnel enseignant se trouve en Kabylie. Cette proximité des intervenants favorise la communication et les échanges d’expériences. C’est un atout pour ce champ d’exercice de l’enseignement de tamazight. Notez que le résultat de ces échanges est partagé avec ceux qui exercent en dehors de la Kabylie lors des rencontres et colloques spécifiques.»  

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