samedi 15 avril 2017

«Les élections ont pour finalité la perpétuation d’un système qui a atteint ses limites»

«Notre participation aux législatives est, quel que soit son aboutissement, une forme de résistance aux côtés de tous ceux qui luttent pour l’instauration d’un Etat fort, juste et propre», se défend Mohamed Saïd dont le parti participe de sa deuxième élection législative. Comment analysez-vous le contexte politique dans lequel se tiennent les élections législatives ? Les législatives, malgré leur importance, ne semblent pas figurer parmi les priorités de la majorité des Algériens en raison à la fois de la démobilisation des citoyens peu motivés par la politique, et d’un contexte socioéconomique et politique différent de celui de 2012 au double plan interne et externe. Nous ne sommes plus dans l’euphorie populaire du Printemps arabe, ni rassurés par la rente pétrolière déclinante ni par l’évolution de l’état de santé du chef de l’Etat. Autant de facteurs qui suscitent malaise, inquiétude et aiguisent les calculs et les envies pour l’après-4e mandat, d’autant plus que l’opacité qui entoure les mécanismes de gouvernance rendent flous la perception de l’avenir. C’est à ce lourd héritage que sera affrontée la prochaine APN. Redoutez-vous une fraude, ou plutôt êtes-vous confiant quant à la transparence du scrutin ? Les mauvaises pratiques ont la peau dure. La fraude électorale sous toutes ses formes s’est progressivement accélérée depuis le retour de la paix civile et l’amélioration des recettes des hydrocarbures, favorisée en cela par l’absence de reddition des comptes, l’impunité, le déclin des valeurs morales et le gain facile ou douteux. Cependant, le fait nouveau de cette élection est que le pouvoir n’est plus obligé d’instrumentaliser l’administration pour s’assurer une majorité confortable, puisque la nouvelle Constitution lui permet d’obtenir le même résultat de façon légale à travers la nomination, sans consultation des partis politiques, des membres de tous les organes de contrôle, de recours et de supervision électorale. Les élections ont ainsi changé de finalité : au lieu d’assurer l’alternance qui est une condition nécessaire à la démocratie, elles sont devenues pour le pouvoir un moyen consacré par la loi pour choisir ses partenaires et donc perpétuer un système qui a atteint ses limites. Cela veut dire qu’on n’est pas prêt encore d’admettre que l’exercice du mandat électoral doit revenir uniquement à celui qui le mérite par sa compétence et son intégrité. On a d’ailleurs eu un avant-goût de cette nouvelle situation pendant la collecte des signatures. L’élimination de la liste du PLJ à Oran sous le prétexte fallacieux d’un manque de 56 signatures sur un total exigé de 4500 en est l’exemple le plus flagrant. Il reste cependant à surveiller la fraude de certaines formations politiques et de certains milieux de l’administration infiltrés par l’argent sale. Je pense que le pouvoir sera plus actif ici pour éviter une crise de représentation. Pour le reste, aucun parti ne pourra couvrir les dizaines de milliers de bureaux et centres de vote, et donc le dernier mot reviendra à l’administration omniprésente. Pourquoi siéger dans un Parlement dont l’expérience a montré ses limites ? Pour un parti politique, les élections constituent le meilleur moment pour tester sa capacité de mobilisation et recueillir les échos de son programme. La dynamique ainsi déclenchée peut impliquer une rectification du tir dans les rouages du parti au regard des résultats obtenus. Quant à l’efficacité du Parlement, tout dépendra de la qualité, du degré de combativité et d’incorruptibilité des futurs députés. Tout dépendra aussi de leur mode d’élection : seront-ils élus ou se feront-ils élire ? Ceci dit, dans notre situation actuelle, et si on exclut le recours à la rue avec ses risques connus, y a-t-il une autre voie pour l’alternance démocratique ? Même ceux qui appellent au boycott sont arbitrairement interdits dans les médias publics, alors que c’est leur droit de s’exprimer et aux citoyens de décider. Notre participation aux législatives est donc, quel que soit son aboutissement, une forme de résistance aux côtés de tous ceux qui luttent pour l’instauration d’un Etat fort, juste et propre. Vous justifiez précisément cette participation en considérant que «c’est la seule voie pacifique pour le changement pacifique» ; or, nous sommes à la 4e législature depuis 1997, sans pour autant briser l’impasse dans laquelle se trouvent l’Etat et le pays ? Est-ce une raison pour baisser les bras face à un pouvoir qui tergiverse devant l’impératif de changement que dicte le niveau d’élévation de la conscience politique de la société ? Hélas, ceux qui nous gouvernent n’admettent pas encore de composer, ou tout simplement de dialoguer avec les sensibilités qui leur sont opposées et ne tiennent pas compte de leurs critiques. Or, la stabilité ne perdra son caractère actuel de précarité qu’avec la gestion consensuelle des affaires du pays. Et ce n’est que ce jour-là que les élections retrouveront leur vrai sens de choix libre, seront réellement un moyen de prévenir ou de régler les crises et de réinstaurer la confiance entre l’Etat et la société. En attendant, les aspirations des jeunes générations pourraient précipiter ce jour et modifier le cours des événements dans des conditions difficiles à imaginer. Entre la revendication du changement démocratique et le maintien du régime politique dans son état actuel, le pouvoir semble avoir gagné ; qu’en pensez-vous ? Oui, à première vue, le pouvoir a gagné parce qu’il a réussi à casser tous les ressorts de la société, à ignorer et parfois étouffer des forces de l’opposition. Là où il n’a pas réussi par la carotte, il a employé le bâton pour réduire le carré des adversaires. Mais c’est une démarche qui se retournera contre lui tôt ou tard, car le rapport de force actuel n’est pas définitif, l’édifice dominant présente bien des fissures qui le fragilisent, et le besoin d’alternance est incompressible dans la société. On voit d’ailleurs les résultats de cet affaiblissement des contre-pouvoirs dans l’absence d’encadrement des mouvements de protestation à travers le territoire national. Les protestataires, faute de cet encadrement par les partis ou les associations civiles, se retrouvent très souvent face à face avec les forces de l’ordre public qui, à la longue, risquent de s’épuiser et ce sera alors le chaos.   Votre formation politique se situe à mi-chemin entre l’opposition et le pouvoir ; n’est-ce pas là un positionnement ambigu ? Se positionner dans un camp contre un autre n’est pas réaliste pour un parti politique qui se veut rassembleur, car il y a des forces saines à fédérer aussi bien au sein des cercles du pouvoir que dans les rangs de l’opposition. Ce choix est né d’une analyse objective de notre vie politique nationale. D’un côté, nos gouvernants ne sont pas disposés à céder à l’impératif de changement de peur d’en être la victime. Ils le démontrent suffisamment en monopolisant la prise de décisions politiques, en confectionnant des lois sur mesure, en reconduisant à chaque élection leur majorité parlementaire et en confinant la société civile dans le rôle de figurant. De l’autre côté, l’opposition politique, déjà affaiblie par ses propres contradictions, est, à quelques exceptions près, divisée entre le radicalisme et l’attentisme, deux voies qui ne mènent nulle part dans une société traumatisée par une décennie de terrorisme et de violence. Certaines forces de l’opposition savent que le pouvoir est fort grâce en particulier au soutien de l’armée, au contrôle de l’administration, des finances et des médias lourds, mais elles ont tendance à ne pas en tenir compte quand elles réclament une transition vers un nouveau système sans la participation de ce pouvoir. L’objectif du PLJ est de constituer un trait d’union entre les forces de changement en état de latence aux différents échelons du pouvoir, et celles dans l’opposition attachées à l’action légale. Ce sont là des forces qui sont, à vrai dire, des alliés objectifs naturels, mais qui ne se connaissent pas ou se méfient les unes des autres. C’est pourquoi le PLJ a soutenu les initiatives de Mazafran et du FFS avec certaines réserves pour la première quant aux modalités de la période de transition, et il a appuyé les consultations présidentielles pour encourager le pouvoir dans la voie du dialogue, tout en se montrant critique sur les résultats obtenus parce que loin d’être consensuels.

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