lundi 30 janvier 2017

La hantise de l’abstention

Les élections législatives approchent à grands pas. Si l’on connaît dans quel contexte elles vont avoir lieu, les participants et ceux qui ont décidé de les boycotter, il reste cependant une seule inconnue : la participation. Les Algériens qui n’ont jamais pris goût aux compétitions électorales vont-ils enfin prendre le chemin des urnes ? Ils l’ont fait une seule fois lors de l’élection présidentielle de novembre 1995, au moment où le pays était à feu et à sang. Le taux de participation était de 74,92% et le président Liamine Zeroual a été élu avec 61% des suffrages exprimés. C’était avant tout un vote patriotique. Il y avait un enjeu de taille. Que le pays reste debout. La menace terroriste n’avait pas dissuadé les Algériens d’aller aux urnes. Ils ont voté et défié la terreur qui leur promettait le cercueil. Ce fut la seule fois où la participation avait atteint un taux record. Depuis, ils ont déserté les urnes. Lors des élections législatives du 10 mai 2012, le taux de participation, avec tous les dopages qui ont été faits et la fraude qui a été d’ailleurs dénoncée par plusieurs partis politiques qui y avaient pris part, a été de 43,14%. Le Front de libération nationale (FLN) a obtenu sa majorité, 221 sièges à l’Assemblée populaire nationale (APN), avec 1 324 363 voix seulement. C’est un peu plus de 5% de l’ensemble du corps électoral qui était de 21 645 841 électeurs. Le nombre des bulletins nuls, 1 704 047, était de loin plus important que le score qui a permis à l’ex-parti unique de contrôler la Chambre basse du Parlement. Lors de la dernière élection présidentielle, celle qui a reconduit le chef de l’Etat pour un quatrième mandat, la participation a été également au plus bas. Selon les chiffres officiels, elle a été de 51,7%. Des statistiques que de nombreux observateurs considéraient avec beaucoup de précaution. Mais au-delà des doutes qui pèsent sur l’organisation des élections dans notre pays, cette question de la participation se pose à chaque fois avec acuité. Elle est difficile à cerner. Pourquoi les Algériens s’abstiennent ? Qu’est-ce qui les fait fuir les urnes ? Pourquoi ne votent-ils pas ? Il n’y a aucun sondage pour éclairer l’opinion sur la question. Mais tout le monde en  connaît les raisons. Et l’on peut déjà anticiper sur l’origine de l’aversion que cultivent les Algériens envers les élections. Beaucoup d’analystes politiques l’affirment : la fraude en est le facteur déterminant. Et c’est la cause essentielle de leur répugnance pour la politique en général et les élections en particulier. Depuis la première Assemblée pluraliste en 1997, issue elle-même d’un processus électoral très contesté, la fraude a été instituée comme un important et inévitable outil de conservation du pouvoir. Des urnes, ce n’est forcément pas la volonté populaire, le choix des électeurs qui en sort, mais  indéfiniment le même système avec quelques ravalements de façade opérés avec l’aval d’une clientèle qui change au gré des rendez-vous électoraux. Alors pourquoi voter ? Pour le commun des Algériens, cela ne sert à rien. C’est inutile. Et aussi bien les tenants du pouvoir que la classe politique n’ont pu les mobiliser, tant l’organisation des élections retombe toujours dans les mêmes travers. Ceux qui fraudent continuent à le faire, ceux qui dénoncent continuent à participer. Et l’Algérie s’enlise chaque jour un peu plus dans une indépassable impasse politique. C’est ce cercle vicieux qui favorise le fort taux d’abstention qui a caractérisé toutes les élections qui ont eu lieu en Algérie. Quand la fraude fait fuir les algériens des urnes Les élections législatives qui se dérouleront dans quelques mois échapperont-elles à cette règle ? Rien ne l’indique. Avec toutes les promesses de réformes et des changements politiques faites par le chef de l’Etat dans son discours d’avril 2011, puis lors de son discours de Sétif en 2012, juste avant le scrutin législatif, le taux de participation n’a pu être relevé. C’est l’un des plus bas de l’histoire des élections depuis l’ouverture démocratique de février 1989. En 2012, les législatives ont eu lieu dans un contexte particulier, en plein crise des régimes despotiques du monde arabe, marquée par la chute du régime de Ben Ali en Tunisie, de Moubarak en Egypte et d’El Gueddafi en Libye. C’était aussi le début des révoltes en Syrie puis au Yémen avant que ces deux pays ne sombrent dans de sanglantes guerres civiles. Celles qui viendront auront, elles, lieu dans le contexte d’une autre crise due aux échecs répétés des tenants du pouvoir en matière économique et sociale. Ils ont été incapables de mettre sur pied une économie indépendante de la rente pétrolière, créatrice de richesses et de l’emploi, et d’engager le pays résolument sur le chemin de la démocratie. Une somme de problèmes cruciaux ayant fini de produire du désespoir chez les citoyens, dont l’intérêt pour les élections n’a cessé de décroître au fil et au rythme des fraudes. Le blocage des institutions a achevé le reste. Allez mettre dans la tête de la majorité des Algériens l’idée de l’utilité de voter. En plus de la fraude qui l’a toujours entaché, l’acte électoral n’a plus aucun sens politique ; l’institution parlementaire a été transformée en chambre d’enregistrement et en  caisse de résonance pour ceux qui détiennent le pouvoir ayant toujours voulu un Parlement aux ordres, et des applaudisseurs à leurs politiques. Combien de lois ont pu être sérieusement amendées par les députés ? Combien de propositions de projets de loi ont été l’émanation des «élus de la nation» ? Aucune bien évidemment. Combien d’enquêtes parlementaires ont été initiées par les députés pour tirer au clair des événements graves ayant eu lieu dans le pays ? Aucune. A quoi pourrait bien servir alors une élection, si l’institution législative qui en sort ne joue pas convenablement son rôle ni contrôle la gestion de l’Exécutif ? Les Algériens l’ont bien compris, les élections législatives ne sont ni plus ni moins une passerelle qui facilite l’accès à la rente. Cela suffit pour qu’ils n’aillent pas voter. Difficile d’établir, en effet, un pronostic favorable à partir de ce constat, lors des prochaines élections législatives. Aussi bien ceux qui ont pris la décision de participer à cette compétition électorale que ceux qui ont fait le choix de la boycotter le savent. Et mieux que tous. La participation sera, encore une fois, le grand absent du rendez-vous électoral du printemps prochain. Et nul ne peut prétendre à la résolution de la question de l’abstention, cette majorité silencieuse qui, à tort ou à raison, refuse, rejette en bloc le paysage politique algérien tel qu’il se présente ou tel qu’il est, violemment, configuré. L’idée que s’en font les partis politiques, étouffés par un insupportable appareil politico-administratif qui les empêche de mesurer leur audience, leurs forces et leurs faiblesses, et qui ne savent plus à quel saint se vouer. L’impopularité de l’institution parlementaire réduite au rôle d’une chambre d’enregistrement Le discours qu’ils développent sur les prochaines élections législatives est tellement fait d’incertitudes et d’approximations, qu’il ne peut être que contre-productif. Et il impactera certainement le taux de participation. Le Front des forces socialistes  participe pour «mobiliser les citoyens et ses militants autour de la reconstruction du consensus national et ne vise pas à gagner des sièges». D’autres partis qui ont exigé une commission indépendante ont fini par décider de prendre part à un rendez-vous électoral dont ils doutent de la régularité. La secrétaire générale du Parti des travailleurs (PT), Louisa Hanoune, fait, elle, un pari risqué sur la participation. Le peuple pourrait, selon elle, voter en masse comme il peut aussi boycotter massivement les élections législatives. Elle nourrit de sérieux doutes sur le processus électoral, soulignant dans ses dernières déclarations qu’«à travers des pratiques douteuses, l’administration démontre qu’elle n’a aucune volonté de respecter la souveraineté du peuple et même si cela nous coûterait la cohésion nationale et plongerait le pays dans l’anarchie». Devant ces discours légitimement alarmistes, qui présentent le prochain rendez-vous électoral comme étant une élection sans aucune garantie de régularité, les Algériens peuvent-ils faire autrement que de douter, eux qui n’y croient déjà plus et manquent de visibilité quant à leur avenir ? Telle qu’elle est amorcée, la participation des partis de l’opposition pourrait bien avoir un effet amplificateur de l’abstention. Plus ils contesteront l’inefficience de la Haute instance de surveillance des élections, plus ils dénonceront la manière dont sera géré le processus électoral, moins ils convaincront les électeurs d’aller voter. L’on se demande en effet comment pouvoir les mobiliser dans un contexte de crise, d’immobilisme et d’impasse politique ? Ce sera un pari difficile. L’administration pourrait éventuellement recruter quelques électeurs qui pensent lui être redevables pour avoir eu accès à un logement, un emploi, pourtant un droit, ou ceux qui ont été destinataires de la rente que le pouvoir a servie à profusion pour maintenir la paix sociale et se maintenir. Qu’est-ce qui aurait empêché le gouvernement d’accéder aux revendications de larges pans de l’opposition qui demandaient la mise en place d’une commission indépendante qui contrôlerait le processus électoral de bout en bout ? Cela aurait suscité l’adhésion de toute la classe politique, donné du crédit au prochain rendez-vous électoral et boosté la participation. Toute la problématique est dans ce refus qui fait craindre à plus d’un que cette fois-ci encore les intentions de l’administration sont douteuses.

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