vendredi 26 février 2016

Algérie-Tunisie : «J’ai passé la frontière avec un trafiquant d’armes»

Plus de cinquante pick-up sont déjà garés. L’avant du véhicule est systématiquement tourné vers la piste, prêt à démarrer en trombe en cas d’alerte. On n’entend que le ronronnement des moteurs restés allumés. De la place, grande comme la moitié d’un stade, partent une dizaine de pistes au milieu des pins. A peine sorti de son véhicule, Rachid, l’homme qui m’a amené jusqu’ici, est abordé par un Libyen d’une trentaine d’années, très souriant. Rachid lui demande «ce qu’il a à vendre». Des fusils d’assaut, des pistolets, des kalashnikovs. Pour les voir, il faut monter dans son pick-up à double cabine. Rachid est satisfait des prix. L’autre lui propose un pistolet à 82 000 DA. Rachid pense pouvoir le revendre presque le double de son prix. «Je préfère acheter en Tunisie parce que les armes viennent de Libye et elles sont beaucoup moins chères», confie-t-il. Il me présente comme quelqu’un de la famille pour ne pas éveiller la méfiance. Dans les autres véhicules, on s’échange des marchandises : vêtements, tabac de narguilé, électroménager, carburant, etc. Un marché de la contrebande comme celui-ci, il y a en a beaucoup des deux côtés de la frontière entre l’Algérie et la Tunisie, mais les armes ne se vendent pas partout. Nous ne sommes qu’à 40 minutes de la frontière et à quelques centaines de mètres de la route nationale. Mais il serait impossible d’y arriver par soi-même. Difficile aussi, pour les autorités, de les prendre la main dans le sac. Car, tout autour, des dizaines de guetteurs, y compris parmi les bergers, rémunérés pour le service rendu, sont prêts à donner l’alerte par téléphone. «Tout passe par Houidjebet. Aucun gendarme, aucun garde-frontière, aucun militaire ne peut résister aux barons qui gèrent les frontières. La corruption dépasse le simple fonctionnaire. Tous les responsables sont complices. Mais ne vous inquiétez pas pour eux. Eux aussi reçoivent leur part du gâteau», confie Rachid. Tout a commencé à Tébessa. Pour rencontrer le contrebandier, je lui donne rendez-vous sur une place publique, devant la salle du cinéma Maghreb dans le centre-ville. Autour de nous, la station de taxis et de bus au pied de vestiges romains qui continuent à être détruits pour réaliser une route, les ruelles piétonnes où se tient le marché aux vêtements, et la «route de Constantine», comme les gens l’appellent ici faute de connaître sa véritable appellation. Il est 17h, la températures approche déjà de 0°C. Rachid arrive enfin. C’est dans une Mercedes noire aux vitres teintées qu’il nous rejoint. Les cheveux hirsutes, les yeux cachés derrière des lunettes de soleil, il regarde sans cesse autour de lui. Youcef, l’intermédiaire qui me l’a présenté, le rend confiant. «Bienvenue Monsieur le journaliste !» me lance-t-il en posant sa main sur mon épaule. «Enfin, j’espère que tu es vraiment journaliste et que tu n’es pas des services de sécurité !» Après une longue discussion au sujet de notre déplacement, Rachid nous donne rendez-vous le lendemain à 13h. Le programme : traverser la frontière avec lui, mais sans passer par le poste des douanes. Nous allons emprunter les pistes de la contrebande. Avant de partir, il me fixe droit dans les yeux et me lance : «Demain, tu verras des choses auxquelles tu ne vas pas croire. Tu verras que c’est nous qui gouvernons ici. C’est nous qui fixons les lois». A presque 600 km à l’est d’Alger, la wilaya de Tébessa partage 300 km de frontière avec la Tunisie. Le taux de chômage officiel dans cette wilaya de 650 000 habitants, qui ne dispose pas de zone industrielle, est de 8,44% en 2015. Mais ici, tout le monde vous le dira, le taux de chômage dépasserait les 30%. Dans cette ville «marginalisée» par les autorités, les jeunes «ne perdent pas leur temps dans les centres de formation et les universités», nous confie un responsable de l’éducation. «Ils rejoignent directement les filières de la contrebande au lieu de consacrer deux ans à une formation et finalement devenir diplômés chômeurs. Dans la contrebande, ils sont sûrs de gagner entre 10 000 et 20 000 DA par jour minimum, c’est plus intéressant.» Dans les rues de la ville, les pick-up et les 4x4 de marques Toyota et Ford sont nombreux. Ces véhicules constituent les maillons d’une infatigable chaîne devant les pompes à essence. L’augmentation du prix des carburants et les quotas imposés un moment puis abandonnés faute d’efficacité n’y ont rien fait : le carburant reste le produit de contrebande par excellence. Pour contourner l’attente et être prêt à livrer de l’essence de l’autre côté de la frontière à n’importe quel moment, les contrebandiers ont creusé sous les maisons pour construire des bâches à eau où ils stockent le carburant. D’autres utilisent des citernes», témoigne un habitant. Salim a 27 ans. Enroulé dans son burnous en attendant son tour pour faire le plein, ce chômeur nous explique avec un accent tunisien que sa marchandise sera «revendue deux fois plus cher à l’autre bout de la frontière». La plupart des jeunes de la région se lancent dans ce nouveau business «très rentable». Même s’ils craignent que le trafic d’armes, plus que jamais florissant depuis la chute de Mouammar Kadhafi, qui préoccupe de plus en plus les services de sécurité, ne compromette leur activité. «Certes, ce que nous faisons est illégal aussi, mais nous n’avons pas le choix. Nous devons subvenir à nos besoins vu que l’Etat n’arrive pas à créer des postes d’emploi.» Discussion codée Le lendemain vers 11h, je rejoins Rachid à quelques kilomètres de Tébessa. Fier de son «acquisition», il exhibe un fusil d’assaut HK 416. «Il est de fabrication allemande, un modèle très rare.» Son téléphone n’arrête pas de sonner et il répond à tous les appels. Sur la route nationale qui relie Tébessa à Bouchebka, un des six poste-frontières avec la Tunisie, Rachid m’explique : «Tous les gens que l’on croise sont des contrebandiers ou des guetteurs. Surtout les voitures garées dans le sens opposé à la circulation. Ce sont eux qui donnent l’alerte en cas de patrouille.» Nous croisons un berger et ses brebis au bord de la route. Rachid s’arrête devant lui : «Salut, Mahfoud, comment est le temps aujourd’hui ?» Emmitouflé dans sa kechabia marron, le berger lui répond avec un sourire jusqu’aux oreilles : «La région est ensoleillée.» Rachid m’explique ensuite leur discussion codée : «Il voulait dire qu’il n’y a pas de mouvement particulier des forces de sécurité à la frontière. Comme les bergers sont toujours là, ils ont toutes les informations.» Quelques kilomètres plus loin, on aperçoit un barrage de la gendarmerie à un grand carrefour. Rien dans le comportement de Rachid n’a changé. Arrivés au point de contrôle, les gendarmes nous sourient et nous saluent dès qu’ils reconnaissent le conducteur. «Salut Rachid, comment vas-tu ? Les affaires marchent bien ?», lui demande même un agent. Rachid en rajoute : «Oui, Dieu merci. J’espère que vous ne manquez de rien.» L’agent lui sourit à son tour et nous souhaite un «bon voyage». «Je leur achète la route avec un flexy ou un sandwich. Mais on aurait tort de les montrer du doigt. Ce n’est pas leur faute, mais celle de leurs chefs qui les envoient au milieu de nulle part sans qu’ils aient le minimum pour travailler dans des conditions convenables.» Quelques kilomètres après le barrage, nous passons par le centre du village. Sur une  placette, des dizaines de pick-up chargés de bidons de carburant sont garés dans tous les sens. Un ami de Rachid lui demande de s’arrêter. «Salut mon ami, je cherche une voiture en bon état, je dois changer mon matériel pour être plus à l’aise. Je peux aller jusqu’à 800 000 DA.» Le prix me paraît dérisoire. Rachid assure qu’il peut lui trouver une très bonne affaire, puisque selon lui, «la majorité des voitures qui circulent ici sont volées et n’ont pas de papiers». Les propriétaires des voitures sont rassemblés autour d’une théière. «Ils attendent le feu vert des guetteurs et des services de sécurité pour traverser.» La frontière n’est qu’à une trentaine de kilomètres. Vers El Houidjebet, nous quittons la route pour emprunter une piste. Sur le chemin, les voitures se croisent à toute allure. Pour les forcer à ralentir –les témoins racontent qu’ils écrasent tout sur leur passage, y compris les enfants– les autorités locales ont construit d’immenses dos-d’âne. Appels de phares Pour les contourner, des passages ont été tracés à côté des dos-d’âne. A peine la piste entamée, Rachid me montre une voiture des gardes-frontières postée dans un champ. Il m’explique que nous allons passer devant et emprunter la piste… juste en face de la brigade ! Les maisons visibles à quelque 500 m à vol d’oiseau sont en Tunisie. Les parcelles de terrain ressemblent à de grands champs agricoles abandonnés. On aperçoit également quelques serres. Rachid accélère, provoquant un grand nuage de poussière. Pour les agents qui surveillent la frontière, il ne peut pas passer inaperçu.  «Personne ne viendra nous parler, assure-t-il. Nous avons passé un accord avec eux. Il y a certaines heures dans la journée où ils ferment les yeux et ne contrôlent personne. En contrepartie, on les paye. C’est du commerce gagnant-gagnant.» Aucun contrôle, aucune barrière et soudain, Rachid s’exclame : «Bienvenue en Tunisie !» Nous continuons la route vers Kasserine. Tout près, le massif du mont Chaambi, repaire des djihadistes d’Aqmi. La végétation commence à prendre le dessus, une immense forêt se dessine en face de nous. Venant en sens opposé, un pick-up nous croise en faisant des appels de phares. A la vitesse à laquelle il roule, déplaçant la poussière, il est impossible de voir le visage du conducteur. Mais Rachid connaît le code. Le véhicule est chargé, il faut lui laisser le passage. Quelques minutes plus tard, alors que nous nous enfonçons dans la forêt et que les pistes se succèdent à d’autres pistes, je renonce à chercher où nous sommes. Décontracté, Rachid fait le guide. «Il nous reste 30 minutes pour arriver à Kasserine, nous sommes à côté de la ville de Foussana. Du côté tunisien, il n’y a presque pas de gendarmes. Leurs effectifs sont faibles et en plus, ils sont tous corrompus. En Algérie aussi, il y a des corrompus. La seule différence, ce sont les patrouilles surprises des nouveaux venus. Mais ça ne dure pas longtemps.» Il ajoute : «Les courses poursuites qui s’engagent parfois ressemblent à celles des films américains tournés sur la frontière avec le Mexique.» Les contrebandiers ont prévu des techniques pour s’en sortir. «Quand on a des doutes, on ne voyage jamais seul. On emmène une autre personne avec nous. Elle monte à l’arrière du pick-up, avec des bidons de carburant et se charge de  les jeter sur la piste pour faire ralentir les voitures qui nous poursuivent.» Au marché, Rachid ne fera finalement pas affaire avec le Libyen. A 16h, il souhaite repartir. «Avant que la nuit tombe, précise-t-il. Sur le chemin du retour, le flux de la circulation en sens opposé est plus important que le matin. C’est l’heure de passage de tous les contrebandiers qui s’échangent leur marchandise pendant la nuit.» Cosmétiques Au moment où nous repassons la frontière algérienne, Rachid sourit : «Mon ami, je te promets que je peux même faire passer un tank et personne ne pourra m’arrêter.» Le lendemain, mon intermédiaire me propose de repartir en Tunisie, cette fois en passant par le poste-frontière de Bouchebka, avec mon passeport. Pour nous y rendre, nous prenons un taxi collectif. Le prix de la place vers la frontière varie. Si vous partez seulement avec votre bagage et que vous n’avez pas grand-chose à cacher aux gendarmes sur la route, vous ne paierez que 100 DA. Mais si vous avez en votre possession de la marchandise à commercialiser, il faut se montrer un peu plus généreux avec le chauffeur. Le conducteur s’appelle Ammar. A 50 ans, il connaît la route sur le bout des doigts. Je partage le taxi avec deux Algériennes voilées, un Tunisien âgé de 30 ans, employé dans une station-service à Bekkaria et mon intermédiaire. Les deux femmes et le conducteur se connaissent très bien. Elles achètent des vêtements et des produits cosmétiques à Aïn El Fekroun (Oum El Bouagui) et à El Eulma (Sétif) pour les revendre au marché de Kasserine. En s’approchant de la frontière, Youcef me montre une tranchée à plusieurs centaines de mètres du poste-frontière. «Ce sont les autorités algériennes qui l’ont réalisée pour faire barrage aux contrebandiers», m’explique-t-il. A Bouchebka, plusieurs dizaines de maisons ont été construites près du poste-frontière. Les seuls commerces sont des marchands de journaux, un café-restaurant et un magasin d’alimentation générale. A peine descendus, des cambistes nous proposent de faire le change. Ici, le dinar tunisien s’échange contre environs 80 dinars algériens. Youcef me demande de ne pas m’éloigner du taxi. Ce n’est pas par souci de sécurité, mais pour une autre raison. Des jeunes âgés entre 18 et 30 ans viennent et proposent un service tout particulier aux passagers déposés par les taxis. «Transporteur» Meriem, une des deux femmes du taxi, entame des négociations avec l’un d’entre eux. «Ces jeunes acheminent la marchandise de l’autre côté de la frontière mais sans passer par le poste-frontière», m’explique Youcef. Meriem et le «transporteur» se mettent d’accord sur la somme de 2500  DA. Le garant, c’est Ammar, le chauffeur de taxi. Meriem charge alors, devant les gendarmes, toute sa marchandise sur la charrette du jeune et part «légère» passer le contrôle avec son passeport. Pendant ce temps, le transporteur se dirige derrière une clôture pour traverser la frontière via une piste. Personne ne viendra jamais leur demander ce qu’ils font. «Les gendarmes, les garde-frontières et les douaniers travaillent avec eux, assure Youcef. Ils prennent un pourcentage sur la somme payée par la cliente pour la redistribuer. Un tiers pour lui et les deux autres, pour les agents tunisiens et algériens.» A Tébessa, des sources sécuritaires confirment «savoir ce qui se passe». «Si on devait contrôler tout le monde, alors on devrait aussi arrêter tout le monde. Parce que là-bas, malgré les discours officiels, la contrebande est généralisée. Elle fait vivre toute une région. 80% d’entre eux acheminent des produits qui ne compromettent pas la sécurité du pays, en grande partie des produits alimentaires, des vêtements et de l’électroménager.» Les 20% restants ? «En général, des armes et de la drogue.» Arrivé à mon niveau, le douanier me demande pour la forme : «Qu’avez vous dans le sac ?» Je lui réponds : «Mes affaires personnelles et un ordinateur.» Sans fouiller, le douanier me rend mes papiers et me souhaite un bon voyage ! Maquis Du côté tunisien, aucun contrôle douanier. Meriem est déjà là en train de décharger sa marchandise avant de prendre un «louage» (transport collectif tunisien). La place coûte 5 dinars tunisiens (près de 400 DA). Après une heure de route, nous arrivons à Kasserine. Les manifestants qui ont envahi le siège de la wilaya il y a quelques semaines sont toujours là. Ils réclament du travail. Certains se sont cousus la bouche. D’autres ont menacé de rejoindre le maquis. Nabil Guessoumi, président de l’Union des diplômés chômeurs à Kasserine (UDC), justifie : «C’est une réaction tout à fait normale. Les gens ont besoin de travailler pour vivre, sinon ils rejoignent les filières de la contrebande. Je me souviens que des chômeurs de mon quartier avaient monté une équipe de football. Un jour, j’ai croisé l’un d’entre eux et lui ai demandé s’il jouait toujours. Il m’a répondu qu’il ne pouvait plus parce que tous ses amis étaient montés au maquis !» Dans cette ville, les produits algériens sont partout. Sur les marchés, impossible de rater les produits Condor. Au bord de la route, faute de station, on achète l’essence par bidons, dans des «stations» improvisées. Amel Rabhi, coordinatrice de la Ligue tunisienne des droits de l’homme, estime que «les autorités tunisiennes doivent prendre en charge en urgence les doléances des chômeurs afin de faire barrage à ces fléaux qui ne cessent de gagner du terrain». Rencontré près du mont Chaambi, un gradé des forces spéciales tunisiennes croit nécessaire de me préciser que «les militaires tunisiens chargés de sécuriser la frontière avec l’Algérie sont corrompus». «Parfois, on nous informe de la présence d’un groupe terroriste quelque part. On parcourt des dizaines de kilomètres à pied pour les encercler et les surprendre et une fois sur place, ils ont déjà disparu, raconte-t-il. C’est sûr, des membres de notre troupe leur donnent l’alerte.» La femme de l’adjudant Mokhtar Mbarki, assassiné en juin 2013 au mont Chaambi par ses subordonnés, raconte que son mari lui disait quatre jours avant l’attentat, qu’«il voulait quitter l’armée, car il ne supportait plus ce qu’il voyait et ce que faisaient ses camarades». En fin de journée, je reprends sans encombre le chemin de Tébessa. Et je croise à nouveau Rachid, un peu pressé. Le soir-même, il repartira en Tunisie où «des affaires» l’attendent.  

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