jeudi 31 décembre 2015

Contribution : Histoire de Libre Algérie en exil

Le 19 décembre 1985 est signé à Londres l’accord entre Aït Ahmed et Ben Bella pour la démocratie en Algérie. Se posait tout de suite à nous la question de comment donner un retentissement à cette plateforme par un média. Ben Bella avait  El Badil, mensuel organique du MDA. Il fallait donc créer un porte-voix consacré aux engagements politiques et philosophiques de cet appel. Ainsi est né au dernier trimestre de l’année 1986 le mensuel Libre Algérie. Pourquoi ce nom ? Tout simplement parce que nous rêvions d’un pays, le nôtre, libre, consacrant institutionnellement les droits et libertés, et ce, après l’accession à la souveraineté internationale. Du reste, ce titre faisait écho à L’Algérie Libre, organe du MTLD qui militait pour l’indépendance du pays. En jouant sur l’inversion des mots, le message en filigrane est : après l’indépendance, la liberté. Ce support était porté par une association au sigle non moins symbolique : Association pour la promotion des idéaux démocratiques par l’information (Apidi), présidée par Adolphe Simon, dit Jacques, membre du Parti communiste international (trotskyste de tendance lambertiste). Simon nous a été présenté par Mouhoub Naït Maouche, vétéran du militantisme FFS et exilé de longue date. De fait, Simon était directeur de la publication. Ali Mécili assurait la coordination, tandis que moi-même et Ramdane Sadi complétaient l’équipe rédactionnelle. Je me retrouvais avec ce dernier une nouvelle fois engagé dans une entreprise journalistique. En 1984, grâce aux deniers que débrouillait péniblement Abdelhafid Yaha, dit Si El Hafid, nous avons animé Tighri (l’Appel). A Libre Algérie, en plus d’écrire, je faisais le suivi technique entre l’impression et la diffusion dans certains kiosques à fort potentiel de vente (Saint-Michel, Barbès, place Clichy). Le journal était tiré à 5000 exemplaires et le plus gros était diffusé par les Nouvelles messageries de la presse parisienne (NMPP). L’absence d’informations et l’improvisation du début ne nous ont pas permis de faire paraître plus de deux numéros lorsque survint le tragique assassinat de Ali Mécili, le 7 avril 1987. Très pris par son cabinet d’avocat et le suivi politique du contrat de Londres, Ali s’occupait surtout de l’éditorial. Il a également, au premier numéro, établi une radioscopie du fonctionnement du système. D’aucuns diront par la suite que c’était la goutte qui a fait déborder le vase du côté d’Alger. A la mort de Mécili, il y a eu un différend sur le contenu du journal entre le FFS et le MDA. C’était l’été 1987. Alors que j’étais venu en Algérie, le double numéro de juillet et d’août a changé brutalement d’orientation. La une était barrée par un titre : «Non à l’infitah». Un parallèle était dressé entre les régimes algérien et égyptien sur le plan économique. Rien sur les  droits et libertés par lesquels nous voulions éveiller les consciences pour le combat en faveur de la démocratie. Durant cette période, le journal s’était renforcé de deux nouveaux éléments : feu M’hamed Rechidi et Mahieddine Ouferhat. Ce dernier joua, en cet instant décisif,  un rôle important pour que le journal ne nous échappe pas. A partir de cet incident, on peut dire que l’accord de Londres était mort-né malgré les efforts sincères et répétés de Mohamed Benlhadj, homme d’ouverture d’esprit. Au mois de septembre 1987, j’ai eu une discussion franche avec Aït Ahmed qui me questionna si je pouvais assurer la parution du journal. J’ai répondu par l’affirmative en lui demandant en retour d’engager des pigistes et une secrétaire de rédaction. Ainsi nous ont rejoints Bouaziz Ouali et Anne Dissez*. Cette dernière était une militante d’extrême-gauche de la Ligue communiste révolutionnaire (trotskyste de tendance pabliste, autrefois proche du FLN de la résistance). C’est d’ailleurs dans l’imprimerie de ce parti, sise à Montreuil, que nous tirions notre journal. Quant au premier, issu de l’association Thilleli tout comme d’ailleurs Mahieddine Ouferhat, il n’avait pas d’antécédent partisan. A partir de cet instant, l’équipe s’est stabilisée avec Jacques Simon (directeur de la publication)  spécialisé dans les rubriques histoire et société ; moi-même, coordinateur des rubriques politique et histoire ; Anne Dissez, secrétaire de rédaction ; Bouaziz Ouali, rubriques internationale et politique ; Mahieddine Ouferhat, pages culturelle et politique. Il y avait également Tchibinda, un Congolais engagé politiquement dans l’extrême-gauche qui était responsable de la rubrique immigration. Il avait été recruté par Simon. Hocine Aït Ahmed se  chargeait  de l’éditorial. Au début, il me dictait son édito par téléphone. Cela prenait du temps. Mais la flamme militante surmontait aisément cet obstacle. Puis vint un miracle, à savoir le début timide de la télécopie. Il m’envoyait alors en poste restante à Montreuil son fax que j’allais chercher et le donnais à Anne. Ensuite, c’est elle-même qui s’occupait de cette tâche. Il arriva à Aït Ahmed, en deux occasions, d’assister à la réunion de rédaction. Tout se déroulait dans une ambiance amicale et harmonieuse. L’équipe rédactionnelle travaillait sans anicroche, car  l’esprit militant transcendait les nuances, voire les divergences, qui affleuraient sur certains sujets. Anne et moi étionsles deux seuls permanents. Les autres membres de la rédaction étaient pigistes, tandis que Simon participait bénévolement à cette aventure politique et intellectuelle. Grâce à Simon, nous nous sommes débrouillés un appartement en haut de la rue de Belleville. Enfin, nous pouvions tenir nos réunions rédactionnelles décemment. Cet appartement servit à d’autres besoins. Il fut par deux fois le lieu d’hébergement de Hachemi Naït Djoudi et de Mohamed Hamrouni qui venaient d’Alger pour coordonner les actions du parti entre l’intérieur et l’extérieur. Ils dormaient  de façon spartiate, sans matelas. Même avec la location de ce  local et l’existence d’un secrétariat, nous étions toujours pressés. On peut résumer cette ambiance d’exaltation par «pas de tension mais de la pression». Anne veillait au grain pour ne pas être débordée par le temps. Elle appréciait particulièrement le style d’écriture de Bouaziz Ouali. Tant bien que mal, le journal a maintenu la ligne, paru sans interruption et à l’heure, jusqu’au 19e numéro daté du mois de septembre 1988. Nous avions participé activement à la campagne pour la libération des détenus politiques en Algérie, notamment les fondateurs de la Ligue algérienne de la défense des droits de l’homme, milité pour la reconnaissance de la ligue dite Ali Yahya par la FIDH, essayé de dévoiler les luttes intestines au sein du pouvoir, ouvert nos pages au public par des tribunes. Nous avons également donné la parole aux proscrits, au comité «Vérité et justice pour Ali Mécili» et soutenu le combat pour la promotion de tamazight. Me revient à l’esprit un événement émouvant : j’étais un jour invité par le couple Yacine (Tassadit et Hamid) pour assister à la remise du prix Docteur Honoris Causa décerné par l’université de Nanterre à Mouloud Mammeri. Je crois qu’en dehors des noms cités plus haut, de Messaouda Khedis, de Mohand Arab Lahlouh, d’Idir et si mes souvenirs ne m’ont pas trahi de Ali Sayad, nous étions les rares privilégiés à assister à cette cérémonie. Le numéro de Libre Algérie de cette époque titra à la une sur cet événement avec une grande photo de Mammeri. Tassadit m’appela pour me dire que Mammeri était ému jusqu’aux larmes. Le Mammeri que j’ai connu, certes fugacement, n’appréciait pas particulièrement les titres, la gloriole, il a même tu, malgré les attaques dont il avait fait l’objet en 1980, être l’auteur des discours du FLN à l’ONU. Mais alors pourquoi était-il ému à ce point par notre parution ? Tout simplement, il souffrait intérieurement de l’ostracisme qui le frappait dans son propre pays. Voilà ce que la censure politique et la bêtise humaine peuvent déclencher chez des hommes de cette trempe, ce roseau qui pliait mais qui ne cédait jamais. Au 19e numéro, daté du mois de septembre 1988, nous avons mis en exergue à la une – iconographie prémonitoire ! – une photo de chars en défilé, titrant «L’armée déferlera-t-elle à Alger ?» Les signes avant-coureurs étaient légion. Notre espoir de l’effondrement du régime était porté en bandoulière. Mais  nous sommes guettés par l’impuissance de ne pas avoir les moyens financiers d’agir. La question de l’argent se posait toujours avec acuité et pendait telle une corde à notre cou, nous menaçant à chaque instant d’asphyxie. Un journal ne vit jamais de ses ventes. Privé de publicité, il est condamné à périr, sauf s’il est soutenu par un Etat ou un philanthrope. Juste à la sortie de ce numéro, ce qui devait arriver arriva, Hocine Aït Ahmed m’annonça, à son grand désappointement, qu’il lui est impossible de continuer à financer le journal, faute d’argent. C’était au boulevard Raspail, alors que nous faisions les cent pas pour nous dégourdir les jambes. Il était à la fois triste et désolé. Une aventure journalistique, politique et humaine se terminait avec regret et sur un goût d’inachevé, mais aussi avec le sentiment du devoir accompli. Nous avons défié à drapeau déployé le pouvoir qui n’avait pas hésité à tuer un des nôtres. Durant cette période charnière de l’affaissement du régime, ce journal fut le support médiatique de Hocine Aït Ahmed. Une autre entreprise commençait avec le FFS légal. Un mois après notre titre prémonitoire, eurent lieu les événements d’Octobre 1988 qui allaient bouleverser la cartographie politique et idéologique du pays avec l’avènement du multipartisme. Toute l’équipe «algérienne» du mensuel allait exercer des responsabilités importantes au sein du FFS et de son pendant en émigration. Quant à Libre Algérie, il renaîtra de ses cendres quelque temps au pays, avec une autre équipe, avant de cesser de paraître.

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